Procès de Lafarge en Syrie : « Situation compliquée, on se retire calmement » note B. Lafont dès 2013

Publié le 27/11/2025 à 14h03

La présidente de la 16e chambre correctionnelle a poursuivi mercredi l’interrogatoire des prévenus sur les paiements versés par l’usine aux organisations terroristes. Le PDG, Bruno Lafont, le DG opérationnel Christian Herrault et le dernier directeur de l’usine, Frédéric Jolibois ont soutenu des versions contradictoires sur la décision de fermer le site.

Procès de Lafarge en Syrie : "Situation compliquée, on se retire calmement" note B. Lafont dès 2013
Entrée de la salle d’audience du tribunal judiciaire de Paris où s’est ouvert mardi 4 novembre le procès Lafarge (Photo : ©P. Cabaret)

Accusés d’avoir payé les groupes armés qui se disputaient la Syrie depuis 2012, dont l’État islamique (à partir de novembre 2013), sur fond de guerre civile en 2013-2014 pour poursuivre à tout prix leur activité sur place, les anciens cadres de Lafarge ont livré mercredi à la barre des récits contradictoires sur les semaines qui ont précédé la prise de l’usine par l’État islamique. Quand Lafarge a-t-il considéré que les arrangements avec l’EI allaient trop loin et décidé de partir ? Chacun a présenté mercredi sa version.

« Situation compliquée. On se retire calmement »

Au sommet, Bruno Lafont, l’ancien PDG, dont la position ne varie pas : quand il a appris, le 27 août 2014, que les responsables de l’usine syrienne négociaient un accord avec Daech pour assurer la poursuite de l’activité, il est « tombé de sa chaise ». « Jamais, il (C. Herrault, ndlr) ne m’a montré des listes de paiements, contrairement à ce qu’il dit ; je n’ai jamais entendu ni suspecté des paiements aux terroristes jusqu’au 27 août 2014 ». Dès qu’il en est informé, il donne immédiatement l’ordre de fermer. Les dizaines de versements effectués depuis des mois à divers groupes armés dont deux classés terroristes, Jabhat al-Nosra et EEIL devenu EI ? Il ne savait pas. Pourtant, son directeur général opérationnel en charge de la région, Christian Herrault, assure l’avoir toujours tenu au courant de la situation. D’ailleurs, un mémo du 29 juillet 2013 rédigé à la suite d’une réunion entre les deux hommes comporte cette mention de Bruno Lafont « situation compliquée. On se retire calmement ». Pourquoi n’a-t-il pas décidé de fermer à ce moment-là ? Dans son esprit, « on replie calmement, ça veut dire qu’on n’exclut plus de fermer l’usine ». Si la fermeture n’est plus « taboue », à ses yeux, la demande doit venir du terrain. Il explique encore avoir envoyé des signaux en ce sens à ses équipes durant les mois suivants, attendant qu’on lui dise : il faut partir. Trop subtils sans doute, car sur le terrain, Christian Herrault n’a pas compris cela.

 « Donations » ou « racket » ?

S’il ne nie pas les versements à l’État islamique, Christian Herrault tente, comme tous ceux qui ont participé au système, d’en minimiser la gravité.  Les sommes sont qualifiées de « donations » dans les échanges. À la barre, les cadres tentent d’imposer le terme de « racket ».  La présidente, Isabelle Prevost-Desprez, ironise régulièrement sur cette querelle de vocabulaire, au fil des dizaines de mails qu’elle fait défiler sur l’écran derrière elle pendant qu’elle interroge les prévenus. Ils évoquent des « négociations », des « accords », un vocabulaire plus proche, selon la magistrate, du langage courant des affaires que de celui employé par des victimes aux prises avec des criminels. De toute façon, dans ce dossier, personne ne s’est sali les mains, tout passait par l’intermédiaire local, l’énigmatique et sulfureux Firas Tlass, ancien proche de Bachar al-Assad, actionnaire de l’entreprise jusqu’à la confiscation de ses biens, puis rémunéré au forfait. Il est l’incontournable intermédiaire, celui qui au départ pouvait négocier les autorisations commerciales, puis, à mesure que les groupes armés ont pris le contrôle de territoires autour de l’usine, a commencé à négocier la sécurité des personnes et des biens. Absent du procès, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. C’est lui qui, en échange des « donations » aux différents groupes armés, obtenait les laissez-passer pour les employés et les marchandises, précieux sésames qui permettaient de passer les checkpoints et à Lafarge de poursuivre son commerce. Bruno Pescheux, à la tête de l’usine jusqu’au 20 juillet 2014, explique qu’il ne se mêlait pas de ce que faisait Firas Tlass. Il se contentait de constater sur le terrain que la circulation des camions n’était plus bloquée aux checkpoints.

Redémarrer l’usine ? Oui, mais pour la fermer

En juin 2014, la proclamation de l’état islamique à Raqqa opère un basculement. L’EI a le contrôle de la région. Quelques semaines plus tard, l’activité de l’usine est suspendue. Firas Tlass négocie de nouveaux accords avec ses contacts en vue d’une reprise d’activité. À cette période, Christian Herrault comprend-il que c’est fini, qu’il faut partir ? Un mail embarrassant adressé à un juriste le 17 août montre qu’il sait parfaitement qu’il traite avec des « terroristes purs et durs », mais poursuit en évoquant le fait que dans une approche « jésuite », ce sont finalement les camionneurs qui paient les taxes les plus importantes, Lafarge se contentant d’une modeste somme forfaitaire. La poursuite des négociations entre Firas Tlass et l’EI d’abord en vue d’un accord de six mois, puis seulement de 15 jours, tend à démontrer que Lafarge imagine encore poursuivre son activité à ce moment-là. Christian Herrault reconnait à la barre qu’il voulait redémarrer l’usine, mais uniquement pour vider les silos afin de ne pas laisser des millions de marchandises tomber dans les mains de l’EI et fermer l’usine. Il décrit une situation devenue ingérable, « les exigences financières de l’EI montent toutes les semaines, tandis que les ventes demeurent bloquées ». Il ne faut en aucun cas que les taxes deviennent si élevées que l’usine se retrouve à travailler pour les terroristes. La décision de fermer, il l’aurait prise dès le 15 août.

« Est-ce qu’on a le droit de faire ça ? »

Lui aussi, comme Bruno Lafont, a dû envoyer des signaux trop faibles, car Frédéric Jolibois, tout juste débarqué de Chine dans son nouveau bureau en Jordanie pour prendre la suite de Bruno Pescheux à la direction de l’usine, le 21 juillet, n’a compris qu’il fallait plier bagage que beaucoup plus tard. Dès son arrivée, il s’inscrit logiquement dans les pas de son prédécesseur et poursuit les relations avec Firas Tlass qui, de son côté assure négocier avec l’EI : « il me dit qu’on va pouvoir recirculer, les distributeurs veulent s’approvisionner, tout le monde attend que les ventes reprennent, car il n’y a plus de cash » raconte Frédéric Jolibois. En même temps, il s’inquiète de la légalité des pratiques. « Je me dis : qu’est-ce que je suis en train de faire, est-ce qu’on a le droit de faire tout ça ? ». Son juriste local vient de l’alerter d’une résolution imminente contre Daech. Or, l’entreprise non seulement réalise ses fameux paiements de sécurité, mais achète des matières premières à des entreprises contrôlées par le groupe terroriste. Frédéric Jolibois se tourne vers la direction juridique du siège. Il est d’autant plus inquiet qu’il n’a pas confiance en Firas Tlass. Aujourd’hui, il estime que celui-ci a très bien pu mentir sur son pouvoir et que rien n’atteste des versements effectifs qu’il aurait réalisés. Nous sommes en août, personne ne lui répond. De retour en France pour les obsèques de son père, il se rend au siège, rue des Belles Feuilles (16e), le 2 septembre, le juriste qu’il rencontre n’est au courant de rien.  Puis, F. Jolibois  y retourne le 8 septembre. Le 11 enfin, un mail de la direction juridique ordonne la cessation de tous les paiements. L’usine, elle, a repris son activité. Le 12 septembre, un étonnant mail du directeur de la sureté, Jean-Claude Veillard (mis en cause avant de bénéficier d’un non-lieu), évoque des « évolutions positives » estimant que la coalition va libérer la région et qu’il faut tenir. Ce n’est que le 15 septembre que Frédéric Jolibois indique avoir compris que tout était terminé.

Quatre jours plus tard, l’EI donnait l’assaut et s’emparait de l’usine.

 

 

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