Procès des « revenantes » de Daech : les enfants ont subi des agressions sexuelles en Syrie
La cour d’assises spécialement composée de Paris a entendu, mercredi 17 septembre, deux enquêteurs de la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure. Le premier a contextualisé la procédure et le second a exposé les charges contre les trois accusées. Dans la salle, le fils mineur de Jennifer Clain l’a écouté évoquer les agressions sexuelles subies par des enfants du clan de djihadistes en Syrie.

Assis au banc des parties civiles, entouré de jeunes filles à peine plus âgées que lui, l’adolescent de 16 ans secoue la tête, la penche en avant et finit par quitter la salle à trois reprises, accompagné de ses « référentes ». Elles sont chargées, par les services sociaux qui s’occupent des enfants de Mayalen Duhart et Jennifer Clain, deux des trois accusées, de soutenir les mineurs qui souhaitent assister au procès (nos articles des 15 et 17 septembre ici et ici). Pour eux, pour l’instant deux sur neuf enfants rapatriés en septembre 2019, c’est une épreuve incommensurable. Devant le garçon, dissimulée derrière le pupitre de l’avocat général, la fille aînée de Mayalen Duhart, voilée et vêtue d’une abaya, courbe parfois le buste jusqu’à le poser sur la table. À l’évidence, elle souffre aussi, mais elle endure ses tourments.
À la droite de ces mineurs, tous placés, avec plus ou moins de chances de reconstituer leur vie, se tiennent les femmes jugées pour leur participation à une association de malfaiteurs terroriste (AMT).
« Sans les disputes, elles seraient toujours en Syrie »
Christine Allain, 67 ans, pull mosaïque, gilet noir, cheveux gris en chignon sur la nuque, ne va cesser, ce mercredi, de manifester par des mouvements de tête son désaccord avec l’exposé de l’enquêteur « 280 SI », que la DGSI a désigné pour résumer les charges retenues. Particulièrement lorsqu’il la tient pour responsable de l’endoctrinement de ses petits-enfants auxquels elle a projeté sur écran des abominations. À sa gauche dans le box, se tient Jennifer Clain, sa belle-fille de 34 ans, chemise noire sous manteau gris, chignon haut perché, livide et de marbre. Devant elles, comparante libre, l’autre belle-fille, Mayalen Duhart, 42 ans, semble statufiée. Ces dernières sont au surplus poursuivies pour ne pas avoir garanti la santé, la moralité, la sécurité, l’éducation de leurs neuf enfants en les menant dans des zones d’opérations terroristes, en l’espèce au sein du « califat » de Daech.
Toutes ont les yeux rivés sur un écran blanc de télévision : l’enquêteur 280 SI témoigne anonymement. De sa voix hachée par des interférences, il lit les procès-verbaux des mises en cause, sans apporter le moindre élément nouveau, l’ensemble de leurs dépositions figurant déjà dans l’ordonnance de mise en accusation lue lundi en préambule des débats, et dont les juges professionnels ont une parfaite connaissance. Il est censé prouver l’AMT ; il ne fait que démontrer la radicalité de ces trois épouses qui ont suivi leur mari respectif en Syrie. Il est acquis – elles l’ont reconnu – que ces femmes amoureuses ou sous influence ont volontairement rejoint « le califat » de l’organisation État islamique (EI).
Pour convaincre la cour qu’il y a suffisamment matière à condamnation, il livre ses propres analyses. Ainsi, selon lui, sans les disputes entre ces trois femmes arrêtées et détenues dans des camps de rétention, « elles seraient toujours en Syrie ». Une assertion qui fait bondir les avocats de la défense. De même, lorsqu’il assure que Jennifer Clain emmenait ses enfants « à une exposition de têtes coupées sur des pics » à Raqqa. « Une exposition ? », s’étrangle la défense, comme quand on va au musée ? Le policier 280 SI se reprend : les têtes étaient dans la rue, visibles par tous ceux qui vaquaient. La précision n’amoindrit pas les scènes d’horreur auxquelles les mineurs ont été soumis, mais il n’y pas eu, chez Jennifer Clain, de volonté de les y confronter expressément.
La pédophilie dans les camps d’entraînement d’adolescents
La nièce des frères Clain reconnaît toutefois qu’en les maintenant sur zone, ils ont vu « des exactions, des décapitations » sur les écrans géants répartis dans la ville syrienne, notamment l’exécution du pilote jordanien brûlé vif et l’égorgement d’une douzaine d’hommes. Mais elle a refusé que son fils aîné, l’adolescent présent à l’audience, aille s’entraîner dans des camps de mineurs à cause des actes de pédophilie pratiqués sur des « lionceaux du califat ». L’enquêteur aborde ce que les enfants ont enduré, surtout ceux de Mayalen Duhart par le fils aîné de Jennifer Clain. Il révèle les agressions sexuelles qu’il aurait perpétrées ; le jeune homme quitte la salle.
C’est préférable. L’enfant a été victime d’abus par des djihadistes, avant de s’en prendre à sa cousine. Depuis, dans la famille française qui l’a accueilli, il a récidivé, selon le rapport d’une assistante éducative. Il a été déplacé et demeure étroitement surveillé. Un autre fils de Jennifer Clain, né en 2011, pose aussi des problèmes par ses « comportements sexuels inappropriés ». L’une des filles parle de son « grand-père mort explosé » (Stéphane Gonot, mari de Christine Allain, tué par un tir de drone) comme s’il était question d’un décès de cause naturelle. Seule la petite dernière qui est née à Raqqa, âgée de 9 ans, ne manifeste pas de symptôme. Anne-Diana, leur grand-mère maternelle condamnée à neuf ans de prison en 2019, a exprimé le souhait de les récupérer. En raison « des dysfonctionnements profonds et transgénérationnels » au sein de la famille Clain, la justice y est opposée. Il est acquis que ces enfants auront beaucoup de mal à se remettre de ce qu’ils ont vécu et, pour cela, leurs mères seront forcément condamnées.
L’adolescent réintègre la salle, chuchote à l’oreille des deux jeunes filles à ses côtés. L’une d’elles lui offre une boule anti-stress. Scène déconcertante. Elles ont à peine plus de 20 ans. Sont-elles envoyées là par l’Aide sociale à l’enfance, par la Protection judiciaire de la jeunesse, par l’association « SOS Victimes 93 » ? Elles semblent à mille lieues de réaliser que la présence de ce « gamin » à la cour d’assises est préjudiciable à sa reconstruction.
Référence : AJU501598