Tribunal de Bobigny : Aïcha, 9 ans, exploitée et battue par sa demi-sœur

Publié le 07/01/2021

Née en Côte d’Ivoire, Aïcha est arrivée en Seine-Saint-Denis après avoir traversé la Méditerranée sur une barque. La fillette a servi d’employée de maison à sa demi-sœur qui comparaissait, jeudi 17 décembre devant le tribunal correctionnel de Bobigny pour violences sur mineure de quinze ans ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours.

Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

 Fatoumata* D. se balance d’un pied sur l’autre. C’est une belle femme à la stature athlétique, mal à l’aise devant Charles Moscara, président de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Quand elle ne tire pas nerveusement sur sa robe en laine beige, elle réajuste d’une main vigoureuse son masque en tissu. La prévenue, mère au foyer d’une trentaine d’années, répète qu’elle n’a « jamais frappé Aïcha ».

La fillette dont elle parle avait 9 ans lorsque leur mère la lui a envoyée de Côte d’Ivoire comme on expédie un paquet postal. Destination la ville des Pavillons-sous-Bois, à dix kilomètres au nord-est de Paris, via le Sahara, la Libye, puis la traversée de la Méditerranée dans une barque de fortune au milieu d’immigrants. « Aïcha est ma demi-sœur. Je ne l’avais jamais vue, je n’en voulais pas ! Je l’ai scolarisée mais ça n’allait pas. Elle cassait tout », soutient Fatoumata D. à la barre.

Fracture et souffrance psychologique

 A l’entendre, son procès n’a pas lieu d’être. L’enfant, aujourd’hui âgée de 11 ans, aurait tout inventé et son absence en salle d’audience autorise l’aînée à accabler la cadette. « Elle s’est blessée en sautant dans le berceau de mon bébé qui dormait. Elle l’a brisé et s’est cassé un doigt », affirme Fatoumata qui ne prête pas attention aux deux femmes assises à sa droite. Elles représentent les intérêts d’Aïcha et s’emploieront à rééquilibrer les faits survenus notamment le 2 décembre 2019.

Ce lundi, à l’école, la fillette souffre et pleure. L’institutrice s’inquiète car ce n’est pas la première fois. L’élève s’épanche : les brimades et les coups avec des chaises ou des ustensiles de cuisine, la fatigue qu’engendrent les tâches ménagères quotidiennes, les soins qu’il faut prodiguer au bébé. La police conduit Aïcha à l’hôpital.

Au médecin, la petite patiente explique avoir été battue avec une latte en bois du berceau. Il diagnostique une fracture de l’index et des œdèmes. En plus des blessures apparentes, il relève sa souffrance psychologique : c’est une enfant qui, à l’évidence, dort peu tant elle est épuisée et qui ne se lave pas souvent. Il prescrit 21 jours d’incapacité temporaire de travail.

« Je lui mets des fessées, c’est tout »

Interrogé, le mari de Fatoumata assure que « Aïcha n’est pas leur bonne ». Et « oui, elle est frappée, parce que c’est comme ça, au pays ». La prévenue essuie des larmes : « Ma mère m’a obligée à l’héberger. Si elle ne m’aide pas, je lui mets des fessées, c’est tout. » Le président Moscara, connu pour sa sensibilité à la maltraitance des enfants, perd patience. Il ne veut pas brusquer la femme debout face à lui, alors il rabroue des hommes avachis sur les bancs réservés au public.

L’administratrice ad hoc de l’association départementale SOS Victimes 93, chargée de veiller sur Aïcha, rapporte l’avoir vue la veille : « Elle m’a redit être venue en France pour travailler chez sa demi-sœur. Elle reste réservée mais elle est heureuse dans sa famille d’accueil, qui l’a inscrite à des cours de théâtre. » Lola de Flaage de Meux témoigne des angoisses récurrentes de la fillette, même si le juge des enfants a déjà rendu une ordonnance de placement : « Elle craint d’être renvoyée chez ses parents qui téléphonent de Côte d’Ivoire pour la forcer à revenir sur son témoignage, ou de repartir au domicile de madame D. »

« J’ai peur d’être encore tapée »

Me Emmanuelle Lheutre, l’avocate d’Aïcha, pulvérise les déclarations de la prévenue : « A 9 ans, on n’invente pas de telles histoires ! Entre début 2018, date de son arrivée, et le 2 décembre 2019, elle a dû se faire à manger, elle était affaiblie par les tâches, elle n’avait même pas de jouets… Sa demi-sœur doit être condamnée. »

La procureure B. n’a pas l’ombre d’un doute : « Les déclarations d’Aïcha ont été constantes devant sa maîtresse, les services sociaux, la police. “J’ai peur d’être encore tapée”, a sans cesse déclaré cette petite fille. Je requiers huit mois de prison avec sursis. »

Admis à l’examen d’entrée au CRFPA en 2018, Nabil Kenana n’a pas prêté serment devant la cour d’appel mais l’avocat chez qui il effectue son stage le laisse défendre Fatoumata. S’il admet que « l’enfant a un passé violent, que la cohabitation fut difficile », il réfute « les accusations sans preuves » de la partie civile : « On prétend que c’est une esclave domestique lorsqu’il s’agit d’une enfant qui prend des libertés avec la vérité. Elle raconte avoir fait trois tentatives de suicide dont une en avalant de l’eau de Javel, ce que rien ne corrobore. »

« Elle voulait vivre chez les Blancs »

Prêtant à la procureure des propos qu’elle n’a pas tenus, Nabil Kenana se perd dans une plaidoirie aux relents racistes : « Oui, vous avez raison, elle voulait vivre chez les Blancs, Aïcha avait des rêves et croyait que ce serait le paradis. Mais dans son pays d’origine, qui a été battu battra, qui a été violé violera. C’est ainsi, en Côte d’Ivoire. » Faut-il comprendre que les coups portés sont liés au patrimoine génétique de Fatoumata D. ? Justifie-t-il ainsi « les fessées » qu’elle a admis asséner ?

Dans ce tribunal en perpétuels travaux, le son aigu d’une perceuse couvre la conclusion du futur avocat. On retient l’essentiel : Aïcha n’a pas eu de chance au pays des Blancs. Sa cliente non plus : elle est condamnée à huit mois de prison avec sursis assorti d’un délai probatoire de cinq ans. Elle devra verser 3 000 € de dommages et intérêts.

« — Trois mille euros  ? A Aïcha ? … »

La jeune mère n’en revient pas et quitte la salle en maugréant.

*Prénom modifié

 

 

 

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