Tribunal de Meaux : « Peut-être aurait-il pu penser à la famille de Samuel Paty ! »

Publié le 06/10/2021

Au tribunal de Meaux (Seine-et-Marne) le 23 septembre, trois prévenus, indifférents à leur sort, ont joué les Arlésiennes. Quant au quatrième, il a vu son avocat, retenu dans le Loiret, arriver après le délibéré. Furieux que les juges ne l’aient pas attendu, le défenseur a provoqué un incident d’audience.

Tribunal de Meaux : « Peut-être aurait-il pu penser à la famille de Samuel Paty ! »
Tribunal de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

 Au sein de la première chambre correctionnelle du tribunal de Meaux, la climatisation n’empêche pas l’atmosphère de s’alourdir. Son président, le courtois Guillaume Servant, s’échauffe face à la désinvolture des hommes cités à comparaître. « Absent », indique la greffière à l’énoncé du nom de Sergo, un Géorgien de 21 ans. Comme Reynald et Ryan avant lui, le natif de Tbilissi n’a pas répondu à sa convocation. Mais vit-il à l’adresse fournie aux policiers l’an dernier ? Impossible à dire : il n’est pas représenté.

Jeudi 23 septembre, Sergo n’est donc pas là pour expliquer les raisons qui l’ont conduit à diffuser la vidéo de la décapitation de Samuel Paty. Le 16 octobre 2020 à Éragny (Val-d’Oise), alors qu’il venait de quitter son collège du Bois-d’Aulne situé dans la ville voisine de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le professeur d’histoire-géographie avait été assassiné par un terroriste tchétchène. Avant d’être tué par la police, Abdoullakh Anzorov avait posté les images atroces sur les réseaux sociaux. Et Sergo, également originaire d’un pays de l’ancienne URSS, les avait relayées auprès d’amis.

« Je voulais montrer ce que peuvent faire les gens de mon coin »

Parmi eux, un vendeur de drogue arrêté à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne). Dans son téléphone portable, les enquêteurs découvrent la vidéo. Le trafiquant balance Sergo, aussitôt interpellé. Ce célibataire sans casier judiciaire ni profession reconnaît avoir « largement diffusé » la scène de la décapitation. Le juge ne peut que se référer à ses déclarations sur procès-verbal : « Je voulais montrer ce que peuvent faire les gens de mon coin », avait-il précisé, érigeant la barbarie en symbole de puissance. Pierre-Yves Biet, le procureur, est outré par « la lâcheté de celui qui n’a pas le courage d’assumer ici. Peut-être aurait-il pu penser à la famille de Samuel Paty ! », s’emporte-t-il, fustigeant la diffusion d’images portant atteinte à l’intégrité du professeur et l’attitude du pleutre. Il est condamné à 8 mois de prison avec sursis.

Auparavant, le parquetier avait requis la même peine contre Reynald, un aide-soignant de 41 ans, père de quatre enfants. Prévenu d’escroquerie au préjudice de sa vieille tante qui l’avait hébergé quand il était en difficulté, en juillet 2019, il s’est depuis installé dans le Var. « Je n’ai pas les moyens de venir à Meaux, a-t-il écrit au tribunal. J’ai honte d’avoir ainsi bafoué ma tante. » Sans surprise, il est sanctionné : 7 mois de sursis, remboursement des 2 124 € volés, 500 € de dommages et intérêts.

Quant à Ryan, le troisième absent du jour, il écope d’une peine similaire pour avoir vendu du cannabis dans le sous-sol de la place Wathlingen, à Villeparisis. « Un lieu que les dealers privatisent 365 jours par an », précise le président à l’une de ses assesseurs, récemment mutée. Devant la police, il avait admis les faits : « Je vends de la drogue car ça me permet de gagner de l’argent puisque je n’ai pas de ressources. »

La logique imparable de l’argument n’a déridé personne.

« Savez-vous comment on surnomme Uber Eats ? “Uber Shit” ! »

Au contraire, la température vient semble-t-il de monter d’un cran lorsque Jules, 20 ans, est appelé à la barre en ce milieu d’après-midi. Récidiviste, il est poursuivi pour détention et usage de 44 grammes de résine et d’herbe, à Torcy le 19 mars. Il a bénéficié d’un délai pour préparer sa défense, mais voilà que son avocat plaide le même jour à Orléans (Loiret) : « Il va arriver vers 16h30 », annonce le jeune homme au petit chignon serré sur la nuque. « Le tribunal a suffisamment attendu », répond le juge, lassé des absences à répétition. Pétrissant d’une main nerveuse le col roulé de son pull bleu marine, Jules se lance donc seul dans un ersatz de plaidoirie. Oui, il fume ; non, il ne vend pas : « Je faisais une livraison de repas, un type m’a confié son sac que j’ai mis dans le top case de mon scooter. C’est stupide… »

Guillaume Servant écarquille les yeux : « – Vous ne le connaissez pas mais vous acceptez de garder son sac pour la soirée ? Moi, j’aurais refusé !

– Oui, je sais, c’est débile. Je ne savais pas qu’il y avait autant de cannabis.

– Sauf à être trop gentil, complice ou passible de l’asile psychiatrique, on ne fait pas ces choses par hasard. Réfléchissez à ce que vous nous dites car on pourrait être désagréables. Vous avez été rémunéré, menacé ?

– Non, pas du tout. Je faisais juste mes livraisons…

– La livraison de plats ou de drogue ? Savez-vous comment on surnomme Uber Eats ? “Uber Shit” ! », s’agace le président.

« Madame la greffière, appelez la police ! »

 Le procureur non plus ne croit pas aux excuses de Jules. « Si on vous avait donné une arme, vous l’auriez prise ? », interroge-t-il. « Non ! Je ne touche pas à ça », rétorque avec vigueur le boulanger qui vit chez ses parents. « Et vous décidez de tout foutre en l’air pour rendre un service ? » Jules fixe le bout de ses souliers. Le représentant du ministère public requiert 6 mois de prison avec sursis probatoire de deux ans, 1 000 euros d’amende, une obligation de soins et 70 heures de travaux d’intérêt général.

A 16h35, le tribunal fait acter l’absence du défenseur. Jules n’ajoute rien et les magistrats se retirent pour délibérer. Dix minutes plus tard, alors qu’ils rendent un jugement conforme aux réquisitions, assorti de la confiscation du scooter, l’avocat entre dans la salle, interrompt sèchement le président : « – Vous n’avez pas respecté les droits de la défense !

– Taisez-vous, Maître, vous n’avez plus la parole. Vous étiez convoqué à 13 heures !

– Je ne me tairai pas !

– C’est quoi, ce truc ? Vous vous prenez pour qui ? C’est invraisemblable ! Madame la greffière, appelez la police ! »

Hébété, Jules se dirige vers la sortie tandis que son conseil vitupère contre la justice. A bout, le président laisse exploser sa colère : « Sortez ! Dehors ! Au revoir, bon vent ». « J’hallucine », ajoute-t-il mezza-voce avant d’appeler les trois prévenus suivants. Présents, comme leurs défenseurs.

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