Tribunal de Nanterre : un éducateur anéanti par les accusations d’une lycéenne de 16 ans

Publié le 02/04/2021 - mis à jour le 02/04/2021 à 15H15

Lorsque Jean* s’est présenté à l’audience, il paraissait abattu, résigné à tout perdre : ses postes d’éducateur, la confiance de sa femme, peut-être même la garde de ses trois enfants. Dénoncé par une élève qui l’accusait d’agression sexuelle, il a échappé au pire grâce à son avocate. 

Palais de Justice de Nanterre (Photo : ©P. Anquetin)

 Si l’on devait retenir une leçon de l’affaire examinée, mercredi 31 mars, à la 4e chambre correctionnelle du tribunal de Nanterre (Hauts-de-Seine), ce serait celle-ci : en ces temps de libération de la parole féminine contre des hommes soupçonnés de comportements inappropriés, il ne faut jamais se substituer à la justice. A fortiori sur les réseaux sociaux où, en un jour, on peut détruire une réputation, voire une vie. Jean en a fait la douloureuse expérience.

Entre le 22 janvier dernier, un vendredi, et le lundi suivant, son existence a basculé. A cause « d’un ensemble de maladresses », selon les propos de Me Sophie Hagège, qui l’a défendu, et d’un emballement ayant conduit le corps enseignant et les lycéens à privilégier la parole d’une adolescente de 16 ans au détriment d’un adulte irréprochable. Sur l’application Snapchat, Jean a été laminé en un week-end.

« Il a touché mes fesses »

 Il ressemble aux doux géants des Voyages de Gulliver, le roman de Jonathan Swift. Comme eux, il semble gauche, emprunté dans sa chemise bleue un peu trop serrée, presque effrayé par la confrontation avec l’inconnu. Dans cette enceinte judiciaire où, à bientôt 40 ans, il comparaît pour la première fois, Jean se tord les mains d’angoisse durant l’exposé des faits. Poursuivi pour agression sexuelle et corruption de mineure aggravées par l’autorité que l’éducateur avait sur son élève en état de vulnérabilité, il encourt sept ans de prison.

La présidente Marcilhacy résume le dossier. Jeudi 21 janvier, Léa* sollicite un entretien avec Jean dans son bureau de l’établissement pour lycéens en difficulté. Elle est gênée, ce qu’elle veut lui confier est grave, alors il ferme la porte. Léa a posé nue, les photos circulent sur Snapchat. Elle les montre à Jean, se sent mal. Pour la réconforter, il lui fait « un hug », cette accolade à l’américaine que goûtent peu les Français. L’étreinte, « qui n’a pas duré dix secondes », selon Jean, se transforme, dans les couloirs, en agression à caractère sexuel : « Il a touché mes fesses », affirme Léa à ses camarades et au proviseur le lendemain.

« Je ne comprends pas, je n’en dors plus »

 Au cours du week-end, les choses s’enveniment. Jean et certains collègues correspondent avec des lycéens via « une boucle » Snapchat. Léa relance l’éducateur qui ignore toujours les accusations dont il est la cible. Smileys souriants, mots de consolation, l’élève évoque à nouveau les nus et là, Jean écrit l’une de ces énormités que l’on regrette dès l’envoi : « Tu as de belles fesses. » La destinataire fait une capture d’écran et, lundi 25, l’assistant d’éducation est mis à pied sans maintien de son salaire.

« – Mais enfin, s’indigne Dominique Marcilhacy, pourquoi écrire qu’elle a de belles fesses ?

– Je n’ai pas réfléchi. Je répondais à ses questions sur les photos, j’ai précisé que je la taquinais. C’était complètement stupide. Nous, enseignants, nous comportons parfois comme des grands frères…

–  Vous n’êtes pas des grands frères, s’étrangle la procureure Karatas, mais des membres de l’Éducation nationale, des adultes, des professionnels !

– Je sais, je ne comprends pas, je n’en dors plus depuis deux mois… »

Le prévenu, dont la taille avoisine deux mètres, se ratatine sous l’opprobre qui le ronge.

« Des expressions triviales intolérables ! »

Jean ne sait plus comment expliquer ce dérapage inconvenant. Il bafouille, jure n’avoir touché Léa qu’à hauteur d’épaules lors du hug, mime le geste, se résout au silence. Le flux des réquisitions le submerge : 8 mois de prison avec sursis, interdiction d’exercer une activité avec des mineurs durant 3 ans, inscription au Fijais jusqu’en 2031. Figurer sur le Fichier judiciaire des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes mettra un terme définitif à sa carrière. Le ministère public entend ainsi sanctionner « des attouchements et expressions triviales intolérables ! »

Toutefois, la défense apporte un éclairage capital : « J’espérais que Léa se présente pour nous expliquer ce qu’il s’est réellement produit, regrette Me Sophie Hagège. La lycéenne n’a été auditionnée qu’une fois et elle a refusé la confrontation. Son interrogatoire n’a pas été enregistré alors qu’elle est mineure. Elle n’a pas été expertisée bien qu’elle soit vulnérable et qu’elle admette d’importantes pertes de mémoire. Le lieu où elle situe le hug ne correspond même pas au bureau de mon client… ».

Sophie Hagège
Me Sophie Hagège, avocate au barreau de Paris (Photo : ©DR)

« Il aide des enfants handicapés depuis 2008 »

Tel un sapeur d’infanterie, l’avocate du barreau de Paris ouvre des brèches et mine le dossier : « De quoi parle-t-il ? D’agression sexuelle “plausible” et de corruption de mineure ! Soit, selon la jurisprudence, d’initier au vice, de se livrer à la débauche, de réduire la victime en état d’esclavage ! Nous n’avons absolument pas la même interprétation des faits. »

Me Hagège conclut sa plaidoirie par un rappel de la personnalité de Jean : « Il est père de deux filles et d’un garçon, s’occupe d’enfants handicapés ou en grande difficulté depuis l’année 2008, il a deux employeurs et vous lirez les pièces numérotées de 8 à 15 : les attestations sont très favorables ! Sa situation est ubuesque. Il est privé de travail, sans salaire, depuis deux mois. Et vous le condamneriez sur la base “d’infractions plausibles” avec inscription automatique au Fijais ? Pour un message maladroit ? »

S’exprimant en dernier, le prévenu ajoute qu’en dehors d’une amende, il n’a jamais eu affaire à la police, à la justice : « Dans les établissements où j’ai travaillé depuis 13 ans, je n’ai connu aucun problème avec les élèves. Aucun. »

Vingt minutes plus tard, la présidente Marcilhacy répond en quatre mots aux interrogations qu’avait soulevées la défense : « Monsieur, vous êtes relaxé. » Éberlué, Jean s’affranchit un instant des gestes barrières et serre le bras de son avocate. Son regard étincelle autant que les rayons du soleil qui illuminent ce jour-là le tribunal de Nanterre.

 

*Prénoms modifiés

 

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