Hauts-de-Seine (92)

Les enseignants des Hauts-de-Seine en colère contre la baisse des dotations horaires globales

Publié le 23/05/2022 - mis à jour le 23/05/2022 à 10H19
Salle de classe
DONGSEON/AdobeStock

Depuis plusieurs mois, des rassemblements et actions se multiplient pour dénoncer la baisse de la dotation horaire globale (DHG) des établissements du département des Hauts-de-Seine, qui viennent impacter, en premier lieu, les collèges et lycées en zone d’éducation prioritaire. Les enseignants craignent une baisse de la qualité des cours, et une perte de chances pour les élèves les plus vulnérables. Les parents les soutiennent.

Des pancartes d’enseignants mécontents recouverts de slogans comme « des moyens de misère, c’est la faute à Blanquer » ! Une pièce de théâtre engagée qui résume la baisse des moyens constatée ces dernières années. Des témoignages aussi, émanant des élèves, et inscrits sur des panneaux. « La fac demande une autonomie et de la rigueur. Sans les DS je serais sûrement submergée par les cours et aurais même peut-être arrêté ». Le 8 mars dernier, devant le lycée Galilée de Gennevilliers, les enseignants et les parents d’élèves faisaient front devant la baisse de la dotation horaire globale (DHG), enveloppe d’heures d’enseignement par lycée décidé par le rectorat.

En effet, depuis janvier dernier, la DHG du 92 a diminué : moins 500 heures-poste sur le secondaire dans le département, déplore David Gozlan, secrétaire adjoint FO et responsable syndical dans les Hauts-de-Seine, alors que les effectifs de la rentrée 2021 montraient précisément une hausse de 700 élèves dans le secondaire. Normalement, ces deux courbes sont censées aller dans le même sens. Or ce n’est pas le cas. Conséquences : l’éducation prioritaire – et l’éducation tout court – en prend un coup, puisque les établissements ont moins de moyens pour davantage d’élèves. « Quand il y a eu hausse démographique, cela s’est traduit par des heures-postes en moins. L’administration explique qu’elle distribue des HSA (heures supplémentaires) mais cela ne constitue en rien des postes », explique le syndicaliste.

Depuis cette annonce, la colère des enseignants du 92 n’a fait que croître. « La situation est dramatique, résume carrément David Gozlan. Son établissement – le collège Louis Blériot de Levallois-Perret – fait lui aussi partie des établissements touchés par la baisse de DHG, comme celui des Petits-Ponts (Clamart), Pompidou (Villeneuve La Garenne) ou ceux de Bagneux, parmi des dizaines d’autres.

« Pourquoi dramatique ? Tout simplement parce qu’après deux ans de protocoles sanitaires (plus de 50 appliqués), les élèves ont besoin d’un cadre d’enseignement apaisé, bienveillant et digne. En surchargeant les classes, vous détectez beaucoup plus tard ou moins bien le profil d’élèves qui ont besoin d’attentions particulières. En surchargeant les classes, vous diluez l’enseignement de qualité dont sont capables les collègues dans les zones d’éducation prioritaire. De plus, vous mettez en danger les élèves et les personnels dans des classes qui ne peuvent comprendre plus de 30 élèves par salle ».

À l’échelle de son établissement, il explique perdre 84 heures Au lycée Galilée de Gennevilliers, ce sont 70 heures en moins pour les élèves : les graphiques brandis lors des actions montrent le même mouvement contradictoire qu’à l’échelle du département : en 2019, le nombre d’heures était de 2 109 pour 1 167 élèves, contre 1 951 heures pour 1 212 élèves en 2022.

Vers l’ubérisation du métier ?

Véronique* (le prénom a volontairement été modifié) professeure de mathématiques au lycée Galilée depuis plus de dix ans, s’est engagée dans le mouvement depuis janvier. Elle déplore « l’obligation de se battre chaque année pour garder ses moyens. Le public de notre lycée est difficile, cela justifie pleinement les moyens que l’on a ».

Elle ne parle pas de miracle, juste de bonnes conditions pour enseigner : 30 élèves par classe versus 35 ailleurs dans le département, dédoublement des classes, DS mis en place hors des heures de cours en fonction de la filière, une école ouverte permettant d’apporter du soutien aux élèves le mercredi pour les élèves venant de milieux défavorisés, des professeurs très disponibles et favorisant les rencontres avec les parents comme les rendus de bulletins en mains propres afin d’être sûrs de les voir, etc.

Son établissement, devenu un pôle d’excellence, a obtenu « des moyens assez importants », reconnaît-elle, avec une vraie valeur ajoutée puisque les taux d’obtention au bac était quasiment de 100 % en filière S. « Les résultats au bac étaient vraiment meilleurs grâce aux moyens qui étaient bien utilisés ». Et aujourd’hui, il faudrait accepter des moyens plus modestes alors que les besoins sont là ? Pour elle, les conséquences sont claires : « 70 heures de cours en moins signifient moins d’accompagnement personnalisé en mathématiques ou en français, moins de dédoublements. Dans notre établissement, il existe une seconde expérimentale, conçue par les professeurs pour être la plus pédagogique possible et permettre aux élèves de rattraper leurs lacunes ».

Le métier aussi est en souffrance. « Avec la baisse de la DHG, nous sommes face à l’ubérisation du métier, estime David Gozlan. À cause du traitement qui est fait aux enseignants par les gouvernements successifs, nous voyons notre salaire baisser, le nombre de postes aux concours (CAPES/AGREG) diminue aussi alors que le nombre d’élèves à suivre est toujours aussi important et nécessite des réponses adaptées. On nous demande de mettre en place des activités attractives pour « attirer vers nos établissements », mais où passe l’enseignement ? Preuve qu’il y a besoin d’enseignants, l’embauche à tour de bras de contractuels sur l’académie. Ces mêmes contractuels qui au bout de trois, quatre, cinq ans, se voient jeter parce que l’administration ne veut pas les titulariser. Le pourcentage de contractuels est en augmentation, la surcharge de travail est toujours plus importante (sans correspondre à des cours dépendant de notre matière), le point d’indice est gelé depuis 22 ans, donc oui, pour moi, on ubérise le métier » !

Le public menacé par le privé ?

De façon globale, les enseignants sont inquiets par la remise en question de l’égalité des chances, induite par la dégradation des conditions d’exercice. « Les boîtes à bac ont des méthodes d’accompagnement personnalisé. Il n’y a aucune raison de laisser au privé l’exclusivité de ces méthodes qui fonctionnent. L’enseignement public doit s’emparer de ces méthodes elles aussi », estime Véronique.

Dans ce combat, les parents aussi sont préoccupés par le sort de leurs enfants. C’est le cas de Katalin Lhomme, présidente de la FCPE 92. Ce phénomène « pousse les gens à aller dans le privé tout en faisant de l’Éducation nationale à bas prix, pour ceux qui ne pourraient pas. Le but est de proposer une bonne éducation de qualité, alors qu’on est déjà dans un système à deux vitesses. La baisse des heures globales s’est surtout vue sur les établissements relevant de l’éducation prioritaire et ses effets sont encore pires ».

La période post-Covid joue comme un révélateur supplémentaire. « C’est compliqué pour tous les élèves depuis deux ans. À cause des cours peu adaptés, les écarts se sont creusés. Toutes les familles n’ont pas toutes la possibilité d’avoir des rattrapages ou des cours à domicile ».

Du côté des élèves, il existe une prise de conscience de ces enjeux éducatifs de taille. « Dans le cadre du Conseil de vie lycéen, il est important qu’ils soient éveillés à la chose citoyenne. Les élèves voient la contestation, ils posent des questions », explique Véronique. Le 25 mars dernier, devant les appels des fédérations de parents d’élèves, une journée blanche a été décidée. Résultat : 75 % d’absentéisme de leur part.

Enseignants, élèves, parents, solidaires

« Nos pires craintes, c’est le décrochage. Il est déjà à l’œuvre, alors que la période Covid a déjà beaucoup impacté psychologiquement les enfants », reconnaît Katalin Lhomme.

Pour Véronique, cette année est déjà bien avancée, mais c’est d’ores et déjà sa rentrée scolaire 2022 qu’elle est dans l’impossibilité de préparer. « Sans savoir si nous aurons davantage d’heures, nous ne pouvons rien prévoir. Alors que dans notre lycée, nous aimerions créer des dispositifs pour les filières technologiques, mettre en place des projets pour immerger davantage les élèves dans le monde du travail, et rendre possible un accompagnement pour le travail à domicile. En somme trouver ce qui les motive, les valorise et les aide sur le plan professionnel ».

Après deux rendez-vous avec le rectorat, les espoirs ne sont pas éteints. Et la mobilisation, si elle s’essouffle devant la durée du mouvement, n’a pas dit son dernier mot. De nouvelles actions sont en cours.

David Gozlan explique lui les avancées obtenues à l’échelle de son collège : « Quelques heures ont été obtenues, si peu au regard des demandes légitimes. Nous ne demandons pas l’aumône, nous souhaitons tout simplement offrir ce pour quoi nous avons obtenu un concours. Nous voulons enseigner dans la dignité, non le mépris. La situation demeure toujours aussi inquiétante pour la rentrée prochaine. Des équipes sont d’ores et déjà démantelées parce que des heures en moins signifient des postes qui sautent » !

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