Zoos marins : le casse-tête des sanctuaires

Publié le 03/11/2025
Zoos marins : le casse-tête des sanctuaires
Yatsunami/AdobeStock

Depuis plusieurs années, les pays légifèrent pour protéger les animaux en captivités, dans les cirques et les zoos marins. Mais après la fermeture de Marineland à Antibes, en janvier 2025, la mise en place de solutions après l’interdiction est un vrai casse-tête.

Coup de tonnerre au pied des chutes du Niagara. Fermé en septembre 2024 après qu’une loi contre l’exploitation de cétacés a été votée en 2019, le zoo marin canadien Marineland a demandé le 7 octobre dernier à Ottawa de débloquer une aide d’urgence pour l’aider à financer la détention d’une trentaine de bélugas blancs, vivant toujours dans le parc. Selon la loi de 2019, l’exportation des mammifères marins est également interdite, sauf si un permis exceptionnel est délivré par le ministère des Pêches et des Océans pour des raisons de recherche scientifique ou pour offrir aux animaux captifs une solution pérenne respectant leur bien-être. Le seul permis de ce type qui avait été délivré, au bénéfice d’un zoo au Connecticut (États-Unis), avait mené à la mort de trois des cinq animaux moins de deux ans après leur transfert. Voilà pourquoi le gouvernement canadien a refusé le 1er octobre dernier aux exploitants de Marineland de vendre les animaux à un zoo marin chinois, qui aurait exploité les animaux. À défaut de cette aide exceptionnelle, une trentaine d’animaux pourrait être euthanasiée, ont soutenu, dans une lettre, les dirigeants du parc désœuvré. Un carnage. Un ultimatum quelque peu mis en scène par les dirigeants, regrettent les associations animalistes à l’origine de la loi, mais qui reflète malgré tout le flou qui règne après la mise en place de lois interdisant l’exploitation des animaux.

Une loi conçue en dépit du bon sens ?

En effet, le Canada et la France ont adopté des lois presque identiques pour bannir la captivité des cétacés (en France, la loi n° 2021-1539 du 30 novembre 2021). Des lois qui ont la même fatale lacune : aucune solution de sortie n’est proposée pour les animaux en captivité, qui peuvent vivre jusqu’à 60 ans pour un dauphin, 90 ans pour une orque, 50 ans pour un béluga. Le parc Marineland d’Antibes, qui appartient au groupe espagnol, Parques Reunidos et a ouvert en 1970, pourrait-il bientôt agiter une menace similaire à celle du parc canadien (qui n’appartient pas au même groupe) ? 8 mois après la fermeture de ce qui fut jadis le lieu le plus visité de la Côte d’Azur (le parc est passé de 1,2 million de visiteurs annuels en 2013 à 425 000 en 2023), deux orques et douze dauphins vivent enfermés dans des bassins vieillissants et aucune solution pérenne n’a été validée par le parc comme par l’État, pour les animaux au grand dam des exploitants des delphinariums (qui devront tous fermer leurs portes en 2026) et des associations animalistes qui craignent que les animaux soient sacrifiés, au nom de leur bien-être, pour des raisons administratives et politiques. Si la création de sanctuaires en pleine mer reste la solution privilégiée par le ministère de l’Environnement, aucun projet n’est suffisamment avancé pour accueillir les dizaines d’animaux concernés par la mise en place de ces lois en Occident. Les animaux flottent donc en eaux troubles : soit ils doivent attendre la création éventuelle d’un sanctuaire dont la mise en place nécessite des tractations politiques importantes et des fonds titanesques comme c’est le cas pour un projet très avancé en Nouvelle-Écosse (Canada) ou un projet « idéal » selon Sea Shepherd en Grèce, bloqué au niveau législatif par les lobbies de la captivité. Face à l’impossible mise en place de sanctuaires marins responsables, les animaux doivent être transférés dans de nouveaux lieux de détention labellisés pour la recherche (comme c’est le cas pour le delphinarium de Planète Sauvage près de Nantes) ou – à défaut – envoyés dans des pays qui n’ont pas encore voté de lois interdisant l’exploitation des cétacés. C’est ce qui risque d’arriver pour les deux orques d’Antibes, dont l’envoi au Japon a été récemment bloqué et qui pourraient finir leur vie à Tenerife (dans les îles Canaries), où d’autres animaux comme elles sont soumis à une vie difficile, et à des spectacles hors la loi en France. Face à cette situation ubuesque, une réunion de travail présidée par Barbara Pompili, ambassadrice chargée de l’Environnement, a réuni début septembre, au ministère de l’Environnement, Marineland, les associations du bien-être animal (C’est Assez, One Voice, Sea Shepherd et Tilikum’s spirit), des spécialistes des mammifères marins et le zoo de Beauval pour réfléchir à une troisième voie, présentée comme « d’urgence » par l’ancienne ministre Agnès Pannier-Runacher : la création dans le parc animalier géant de Touraine d’un sanctuaire pour accueillir les dauphins européens. Une solution qui, si elle est de transition, pourrait satisfaire les associations mais qui laisse songeur : comment une structure construite sur le profit (le zoo de Beauval affiche un chiffre d’affaires de 104 millions d’euros et une marge de 51 millions d’euros en 2022) pourrait-elle engager de tels frais (de 20 à 25 millions d’euros) pour le seul bien-être animal, à l’abri des regards des visiteurs ? La direction de Beauval, dans son communiqué donne déjà un autre son de cloche (elle n’a pas donné suite à nos demandes d’interview) : « Pour les dauphins, une réflexion est engagée, dans l’objectif de leur offrir une solution durable. Le projet sur lequel Beauval travaille, à la demande du gouvernement correspondrait à un vaste lagon naturel, composé de trois bassins lagons (pouvant accueillir au total jusqu’à 20 et 25 dauphins) et de trois bassins médicaux et des aménagements respectueux de leur bien-être. Ce projet répond à un besoin plus large : près de 65 dauphins en Europe sont en attente de placement. »

Les associations de la cause animale blasées

Comment expliquer que la loi pour la protection des animaux marins ne soit pas suivie d’un réel bien-être de ces derniers ? Pour rappel, en droit français, la première loi de protection animale date de 1850 et interdit tout acte de maltraitance et de cruauté envers les animaux domestiques (elle est élargie en 1959 pour les animaux sauvages ou en captivité). En 1976, l’article 9 de la loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 affirme que : « Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. » En 1999, le Code civil est modifié : les animaux domestiques sont considérés comme des biens mais plus comme des objets et en 2015 comme des êtres vivants doués de sensibilités. Mais les associations de bien-être animal – qui ont activement travaillé à cette révolution – ne sont pas étonnées que les suites de la loi de 2021 concernant les zoos marins soient si compliquées, elles qui se battent depuis des années pour que les lois soient appliquées pour les animaux, qu’ils soient domestiques, sauvages ou en captivité. En effet, les zoos marins devront tous être fermés en 2026 et, à cette date, les animaux devront être placés, les cirques, eux, ont jusqu’à 2028 pour en faire de même. Les associations ont également condamné le fait qu’aucun contrôle ou démarche coercitive n’ait été mise en place depuis 2023 pour interdire la reproduction et la vente des animaux de cirque, pourtant énoncée dans la loi. « La loi de 2021 est construite pour laisser à l’industrie de la captivité énormément de marges de manœuvre, dénonce Muriel Arnal, présidente de l’association One Voice que nous avons contactée. Dès 2019, les députés qui ont travaillé sur la loi avaient dans l’idée de laisser le temps à l’industrie de la captivité de se débarrasser des animaux pour ne pas avoir à s’y confronter. Depuis la loi 2021, toutes nos plaintes se sont retrouvées face à un mur. Voilà pourquoi la loi de 2021 est très décevante, entre autres dans le cas des delphinariums. » La militante dénonce entre autres l’exception de détenir des animaux marins pour les organismes adoptant un programme de recherche scientifique, ce qui a été accordé à Planète Sauvage, près de Nantes, qui propose malgré tout des interactions entre le public et les dauphins. « Faire de la recherche c’est une condition sine qua non pour les zoos. Cette exception c’est comme rappeler qu’il faut mettre de l’eau dans un bassin, si on veut avoir des dauphins. De fait, concernant la loi de 2021 l’entourloupe est énorme car il n’y a pas de décret d’application, donc tout est fait pour que les solutions pour les animaux ne soient pas examinées en temps et en heure. Même dans la rédaction de la loi il y a un problème : la loi prévoit l’interdiction de la détention d’animaux sauvage dans les “cirques itinérants”. Cette précision créée donc ex nihilo l’existence de “cirques fixes” et cela peut permettre à certains, juste en retirant leurs roues à leurs caravanes, de pouvoir continuer de faire travailler des fauves : nous allons donc saisir le Conseil d’État pour que ces professionnels tombent dans la directive des zoos. Cela obligerait à des conditions de vie pour les animaux et des politiques en faveur de la biodiversité auxquelles un cirque – même sédentarisé – ne pourrait pas répondre. » La militante est particulièrement amère que la question des sanctuaires ne soit pas poussée par les politiques : « Pour les animaux de Marineland, dès 2021 nous avons proposé une solution pour les orques, qui sont les plus difficiles à déplacer, avec un sanctuaire en Nouvelle-Écosse. Cela n’a pas été appuyé par le ministère. En 2024, nous avons bloqué un transfert vers le Japon, qui n’a pas de cadre contraignant pour la captivité de ces animaux. Le ministère a ordonné une mission à deux vétérinaires qui ont travaillé avec les associations pour une solution en Grèce, solution balayée par la ministre fin 2024. Et aujourd’hui, nous en sommes là : on laisse ces entreprises continuer à maltraiter des animaux de la faune sauvage qui sont protégés devant la loi. Alors même que tous les spécialistes le disent : la mort serait bien plus douce que la captivité, pour les orques en particulier. » La militante considère également que le lobby de la détention animale – à l’image de Marineland Canada – retient les animaux en otage, en brandissant le fait que c’est la promulgation de la loi qui est à l’origine de ce capharnaüm : « Si Marineland a fermé, c’est d’abord à cause de la désaffection du public, pas à cause de la loi, rappelle-t-elle. Les gens ont compris depuis de nombreuses années que les orques étaient tristes, c’est pour cela que le public est parti et que le parc a commencé à gagner de moins en moins d’argent. Car ce sont des animaux qui sont très chers à entretenir. Se faire subventionner la fin de leurs opérations, c’est tout bénéfice pour eux. »

Comme les autres associations, One Voice considère que la solution d’un sanctuaire à Beauval ne doit pas être balayée. Elle regrette cependant, comme les autres, qu’au lendemain de la réunion au ministère portant sur le sort des dauphins d’Antibes il est finalement question que les dauphins soient expédiés en Chine et en Espagne. Loin de la douce Touraine donc. « Beauval souhaite continuer à discuter avec nous de la construction des lagons… Mais si tous les parcs européens – pour respecter les lois de leurs pays – envoient leurs dauphins ailleurs pour continuer à faire le spectacle, comment remplira-t-il ses lagons ? »

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