Former des juristes à l’ère de l’IA : le défi des universités

Depuis l’arrivée de ChatGPT en France à la fin de l’année 2022, les étudiants n’écrivent plus seuls ! Un changement majeur dans l’enseignement universitaire, qui doit se réinventer pour prendre en compte cette nouvelle réalité. Pour les enseignants, l’enjeu est double. Ils tentent d’apprendre aux étudiants à continuer à penser seuls, tout en étant conscients que le monde professionnel exigera des jeunes diplômés qu’ils maîtrisent parfaitement ces nouveaux outils.
C’était pendant le confinement. Professeurs et maîtres de conférences s’étaient mis à transformer les enseignements et les examens pour qu’ils puissent avoir lieu à distance. Ils se sont vite aperçus qu’ils corrigeaient des copies « plus ou moins identiques », explique Sarah Durelle-Marc, doyenne de la faculté de droit de l’Université Catholique de Lille. « Surtout, elles ne correspondaient pas à ce qui avait été vu en cours. En droit constitutionnel, j’avais rédigé des articles de Constitution pour un État qui n’existe pas, que j’avais nommé « le terril land », en référence aux terrils du Nord. Certains étudiants, avec l’aide de Google, ont essayé d’en sortir un commentaire. Une étudiante, dans son devoir, avait fait tout un paragraphe sur un chien écossais de race « terril », qui n’avait évidemment rien à faire au milieu du commentaire de la Constitution que j’avais inventée. On a commencé à se rendre compte que les étudiants savaient utiliser et maîtriser des outils que nous n’utilisons pas ! ». Après la crise sanitaire, les étudiants ont repris le chemin des facultés, mais le recours au numérique n’a fait que s’accentuer. Car entre-temps, de nouveaux outils numériques ont émergé. « Ensuite, c’est allé très vite. ChatGPT est devenu leur meilleur copain en très très peu de temps », complète Sarah Durelle-Marc.
Un changement en profondeur pour les étudiants mais aussi les professeurs
Aujourd’hui, l’usage de l’intelligence artificielle s’est imposé à l’université et change en profondeur la manière d’apprendre comme celle d’enseigner. Les enseignants sont unanimes : les étudiants l’utilisent pour à peu près tout. Pour ficher les cours. Pour s’exercer. Pour rédiger des mémoires. Dans ce contexte, les devoirs faits en dehors des murs de l’université n’ont plus grande valeur. « À la troisième copie, on sait qu’une IA est passée derrière car toutes les copies sont écrites pareil. Les étudiants sont en train d’apprendre à utiliser de nouveaux outils pour repersonnaliser leurs écrits car contrairement à ce qu’on imagine, à ce jour, tous ne manient pas l’outil numérique parfaitement, loin de là », témoigne Sarah Durelle-Marc. Certains néanmoins y parviennent. « C’est compliqué à détecter : on peut demander à l’IA de faire quelques fautes ou de rédiger dans un style enfantin. Les malins peuvent s’en sortir. On se fait avoir, soyons clairs », observe Aude Denizot, professeur de droit privé et de sciences criminelles à la faculté de droit du Mans. Identifier l’IA va être de plus en plus difficile. « Elle commence déjà à masquer son intervention. Aujourd’hui, il y a des choses assez typiques : des listes de trois adjectifs qui se suivent, par exemple. Si on demande à l’IA de ne pas produire ce type de réponse qui sera vite détecté, l’outil commence à être en mesure de se cacher », affirme Émilie Guicquiaud, maître de conférences en droit privé et vice-doyenne de la faculté de droit Économie Gestion d’Angers. « Notre objectif est de former, pas simplement de corriger des IA », résume Sarah Durelle-Marc.
Face à cette situation, les universités tentent de s’organiser pour débusquer les devoirs rédigés par l’IA. Au Mans, chaque enseignant réagit à sa manière. À Angers, la faculté dispose d’un outil dédié à cette traque. Chaque semaine, à heure fixe, les étudiants doivent déposer leurs travaux sur une plateforme. Les devoirs passent alors par le filtre d’un logiciel « anti-plagiat », qui va détecter l’usage de travaux qui ne sont pas les leurs et celui de l’intelligence artificielle. Problème : l’outil n’est pas parfait et peut détecter de l’IA quand il n’y en a pas, lorsque c’est trop bien écrit. Émilie Gicquiaud en a elle-même fait l’expérience : elle a soumis à la machine un article qu’elle avait écrit de bout en bout. Le logiciel a trouvé dans sa production 40 % d’intelligence artificielle.
« Ça a la couleur du code, ça ressemble au code, mais ce n’est pas le code ! »
Il est donc presque impossible, à ce jour, d’interdire ou même de limiter le recours à l’IA. À l’exception peut-être des plus studieux, les étudiants s’en remettent largement à l’outil numérique. Pourtant, les outils utilisés par les étudiants sont loin d’être fiable. « Les étudiants n’ont pas le réflexe d’utiliser des IA juridiques (Consult’IA) plutôt que des IA généralistes qui vont créer de la référence, de la doctrine, mais aussi de la jurisprudence, voire des articles du code. Et cela a toujours l’air vrai. Ça a la couleur du code, ça ressemble au code, mais ce n’est pas le code ! Il y a tellement d’erreurs dans les résumés automatiques utilisés par les étudiants que cela fait peur », assure Sarah Durelle-Marc. « Ce qui me fascine avec l’IA, c’est sa capacité à mentir », abonde Aude Denizot. « Elle invente des arrêts en grande quantité et avec un certain talent, il faut le souligner. Le nom des arrêts peut ressembler à s’y méprendre à ceux des vrais arrêts du Conseil d’État. Quand vous lui dites que vous ne trouvez pas la référence, elle insiste, vous donne des sources, cite tel recueil, à telle page. Il faut vraiment lui dire : « Non, j’ai vérifié, cela n’existe pas », pour qu’elle le reconnaisse ».
Comment l’usage de l’IA modifie-t-il la formation des étudiants ? C’est la question que se posent tous les enseignants du supérieur aujourd’hui. Car au-delà du manque de fiabilité des IA, problématiques pour des jeunes qui se destinent à un monde aussi rigoureux que celui du droit, les enseignants s’inquiètent de voir émerger une génération d’étudiants qui ne sait plus raisonner sans filet numérique. « Comment les étudiants vont-ils structurer leur pensée s’ils sont sans cesse abreuvés par le numérique ? Le but des études supérieures n’est pas d’accumuler des connaissances, mais d’être capable d’analyser des situations, de les commenter, de proposer des solutions. Notre rôle dans le supérieur est que nos étudiants aient la capacité de penser seuls et de devenir des citoyens éclairés. L’utilisation permanente de l’IA fait qu’ils se reposent sur un outil qui le fait à leur place. Ce n’est pas la bonne option », expose Sarah Durelle-Marc. « Ce qui me fait peur, c’est qu’on forme des générations de jeunes qui vont faire confiance à quelque chose qui n’est pas bon. Je pense que peu auront le réflexe de vérifier ou encore d’avoir une attitude critique ». Car, souligne-t-elle, ce recours à l’IA est profondément ancré, parfois depuis l’école primaire. « On voit arriver des étudiants en première année qui ont un niveau de raisonnement, d’analyse et de synthèse très mauvais parce qu’au collège et au lycée, on leur a demandé des devoirs à la maison pour lesquels ils se sont évidemment fait aider. Ils sont trop jeunes pour se discipliner et ne pas demander à l’IA. Ils vont être de moins en moins performants alors qu’ils ne l’étaient déjà pas beaucoup, comme le montrent nos résultats catastrophiques dans les classements. C’est dramatique », dénonce Aude Denizot. « En arrivant à l’université, ils ne savent pas structurer leur pensée. Certains vont compenser car ils ont un esprit logique, mais pour d’autres la marche est trop haute », estime pour sa part Émilie Gicquiaud.
Vers un retour des devoirs sur table
Alors, pour s’assurer que les étudiants continuent à réfléchir, les enseignants doivent revoir leurs méthodes de fond en comble. Se pose un premier problème, très technique : celui de l’évaluation des compétences et des connaissances. Beaucoup d’universités reviennent au devoir sur table et au papier/crayon, « des méthodes qui ont fait leurs preuves, et qui contraignent les étudiants à un effort intellectuel indispensable pour progresser », estime Sarah Durelle-Marc. Une analyse partagée par Aude Denizot. « J’ai rétabli des galops d’essais en trois heures sur table pour que les étudiants aient la possibilité de s’entraîner sans la tentation de l’IA. Cela se fait déjà dans des lycées d’élite. À Stanislas, toutes les semaines, il y a des devoirs sur table. Dans un lycée public, c’est un seul bac blanc. Je suis convaincue que c’est cela qu’il faut faire. Mais cela fait beaucoup de copies à corriger, il faut que les profs soient motivés ». À rebours des écrits sur table, un recours accru à l’oral peut être une solution. « On demande de plus en plus aux étudiants de restituer leurs travaux écrits à l’oral », ajoute Sarah Durelle-Marc. « Un mémoire écrit, on n’a aucune certitude que l’étudiant l’a réellement produit. Avec un oral, très vite on sait ce qu’il s’est passé. C’est le seul moyen qu’il nous reste » ! Le mémoire, dans ce contexte, est en perte de vitesse. « Je pense qu’il faut arrêter d’en faire faire », dit Aude Denizot. Ou alors, les envisager d’une nouvelle manière. « J’ai dû relire une thèse étrangère pour une soutenance qui aura lieu en Espagne », poursuit l’enseignante. « J’ai été étonnée de voir la candidate annoncer dans sa méthodologie qu’elle a eu recours à l’IA et de quelle manière. De fait, je crois qu’il faut assumer le fait que les étudiants, comme les élèves-avocats, ne rédigent plus leur mémoire de A à Z. Ce ne sont plus les mêmes mémoires qu’autrefois. Tant pis après tout ! C’est désormais un autre exercice, d’utilisation de l’IA ». Elle alerte néanmoins sur les conséquences de ce changement. « Ce n’est pas très difficile de dialoguer avec une IA. Faire un mémoire jusqu’à la fin, c’est autre chose. On va vers un appauvrissement généralisé des compétences. »
Adieu fautes d’orthographes, bonjour outil de révision
Malgré toutes ces inquiétudes, ces trois enseignantes voient dans l’IA un outil qui peut être très intéressant. Comme outil de relecture, d’abord. « Les élèves-avocats rendent désormais des mémoires sans faute d’orthographe, relus par l’IA. Il y a quelques années, l’orthographe des mémoires était un vrai sujet. À présent, seuls quelques étudiants font la bêtise de ne pas se faire relire par l’IA. La plupart ont conscience que sans ça, leur travail ne sera pas propre. Ça, c’est bien », explique Aude Denizot. « Cela peut être un outil précieux pour les élèves dyslexiques ou dysorthographiques, qui vont pouvoir corriger les fautes qu’ils ne voient pas du fait de leur situation de handicap », précise Émilie Gicquiaud. Enfin, pour la doyenne de la faculté de droit de Lille, l’IA peut être un outil d’apprentissage et de révision. « L’IA est très utile pour reformuler, résumer, obtenir une explication, préparer des travaux, s’entraîner avec des QCM générés automatiquement. Demander à l’IA de produire une série de questions à partir du cours d’un prof, c’est vraiment génial. Mais tout cela suppose de savoir faire le prompt en amont ». Et là encore, cela n’est pas simple pour des apprentis juristes. Savoir manier l’IA, en promptant ou en supervisant les réponses, nécessite d’avoir de l’expérience. « Il faut envisager l’IA comme un assistant un peu bête et très peu autonome », résume Aude Denizot. « Il faut former des futurs professionnels capables de discerner, de faire le tri entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Cela suppose des gens très bien formés et très compétents. Moi, dans mes matières de spécialité, je vois tout de suite les failles de l’IA. Mais je vais avoir plus de mal en droit public ». Bien dirigée, et à condition d’utiliser les bons outils, l’intelligence artificielle peut être une aide conséquente pour les étudiants de fin de cycle, qui mènent des travaux de recherche. « Pour faire une veille juridique, quand on travaille sur les sources des éditeurs eux-mêmes et qu’on ne coure pas le risque de tomber sur des hallucinations, c’est un outil incroyable. Il permet d’obtenir toute la jurisprudence ou la doctrine sur un point donné en un temps record. Un chercheur gagne des heures de travail. Mais obtenir les ressources ne garantit pas l’analyse pertinente. L’humain garde une grosse part de travail à faire », complète Sarah Durelle-Marc.
« L’objectif n’est pas de bannir l’IA mais de promouvoir une utilisation éthique et responsable »
Quoi qu’elles en pensent sur le fond, toutes ces enseignantes savent bien qu’il ne sert à rien de lutter contre l’IA, et qu’il faudra composer avec. « J’étais étudiante dans les années 2000, et nos enseignants nous disaient de nous méfier d’internet, de ne surtout pas aller sur Wikipédia. C’était illusoire », se souvient Émilie Gicquiaud. « Nous vivons quelque chose de similaire avec l’IA ». « Notre objectif n’est pas de les empêcher de se servir des IA. Nous-mêmes, nous l’utilisons dans nos enseignements. On apprend de mieux en mieux à prompter, et à nos étudiants à le faire. Créer son assistant est une bonne chose. L’objectif n’est pas de bannir l’IA mais de promouvoir une utilisation éthique et responsable », affirme Sarah Durelle-Marc. À Lille, les étudiants sont sensibilisés à ce que produit l’IA sur les comportements humains et sur la planète, un argument de poids auprès d’une génération soucieuse de l’environnement. « Ils n’ont pas tout à fait compris que l’IA n’est pas aussi créative qu’ils imaginent et qu’ils peuvent l’être. On les alerte beaucoup là-dessus. Elle reprend l’existant avec lequel elle a été nourrie ». Ils sont aussi formés à la manier. On les accompagne pour les amener à distinguer les IA qui peuvent utiliser des données chiffrées de celles qui ne peuvent pas le faire. Certaines IA qui sont plutôt fiables pour faire du calcul d’autres pour produire du texte. Tout cela change vite et suppose que nous soyons proactifs. L’Institut catholique a un groupe de travail efficace et des techniciens qui nous abreuvent de nouveauté et nous convoquent régulièrement à des formations ». À la faculté de droit de l’Université Catholique de Lille, dans un certain nombre de masters, des responsables vont jusqu’à demander à leurs étudiants de développer des outils d’IA pour travailler. « C’est le cas en master droit des affaires et juriste d’entreprise, notamment », précise Sarah Durelle-Marc. Émilie Gicquiaud explique qu’elle challenge ses étudiants à l’aide de l’IA. « Pour les cas pratiques à la maison, j’intègre la réponse de l’IA. Je leur demande de la discuter, de l’améliorer et d’apporter une valeur ajoutée. Quand ils seront notaires, juristes d’entreprise ou avocats, ils auront face à eux des clients qui auront consulté l’IA » !
Quant à la question de savoir si l’IA provoque une baisse de niveau, les avis sont partagés. « Il est certain qu’ils ont plus de mal à s’emparer des méthodes qui permettent de faire des exercices qui façonnent des raisonnements juridiques très structurés. Il faut aussi régulièrement changer de rythme dans nos cours pour garder leur attention. Sont-ils pour autant moins bons que leurs prédécesseurs ? Je suis en peine de répondre », répond Sarah Durelle-Marc, avant de décrire des étudiants curieux, voyageant sans cesse, très engagés dans la vie de la cité, capable de déployer des trésors d’inventivité pour s’entraider. « On ne peut pas penser le niveau sans avoir à l’esprit tout ce qu’ils savent faire et nous pas, notamment avec le numérique ». Elle en veut pour preuve les QR codes qu’elle a vus « fleurir » sur les murs de la fac. « Ils renvoient vers des quiz sur les parties du cours qu’ils estimaient collectivement difficiles. Ou alors vers des liens renvoyant à des petites vidéos qu’ils font pour s’expliquer les choses entre eux. Ce qu’on faisait autrefois à la BU en petit groupe, ils arrivent à le faire à plus grande échelle grâce au numérique ».
Référence : AJU018k0