Aminata Niakaté : l’engagement pluriel

Publié le 13/10/2017

Avocate au barreau de Paris, vice-présidente de l’UJA, Aminata Niakaté est également conseillère municipale à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne (94). Pour les Petites Affiches, elle revient sur son parcours, marqué par l’engagement associatif et politique.

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En ce matin de juillet, l’avocate semble avoir tout son temps. Dans un bureau épuré et lumineux à deux pas des Champs-Élysées, Aminata Niakaté se plie poliment au jeu de l’interview. Visage encadré de longues tresses ramassées en demi-queue de cheval, blouse fushia, mains manucurées : la jeune femme à l’allure sage décline posément ses différentes activités. Côté droit, elle est spécialisée en droit des sociétés, assure quelques permanences en droit pénal et en droit des étrangers, est vice-présidente de l’UJA depuis le mois de juin dernier et mène désormais campagne pour les élections du CNB. Côté politique, cette hyperactive tranquille est encartée chez Europe Écologie Les Verts, conseillère municipale de Vitry-sur-Seine depuis trois ans, et fut, au printemps dernier, candidate à Boulogne-Billancourt pour les élections législatives. « Je ne pourrais pas être seulement avocate », pose-t-elle d’emblée. J’ai besoin de m’éparpiller, sinon je m’ennuierais. « Chaque engagement me permet de respirer du précédent ».

Ce bureau impersonnel du XVe arrondissement, elle ne s’y rend que de temps en temps. « Les clients sont attachés à l’adresse, on est obligé de donner une impression d’opulence », avance-t-elle en guise d’explication. Alors, pour les rencontrer, elle traverse la capitale en métro, profite du long trajet pour traiter ses mails sur son smartphone. Mais c’est chez elle, dans un grand appartement de Vitry-sur-Seine, qu’elle travaille ses dossiers. Elle exerce seule, pour une clientèle de petits entrepreneurs et repreneurs, âgés, comme elle, d’une trentaine d’années. « Il paraît qu’on grossit avec ses clients », glisse, mutine, l’avocate de 37 ans. « Au début, je n’avais qu’une envie : vivre à Paris. Mais à trois kilomètres, je gagne énormément en pouvoir d’achat », explique-t-elle. Vitry, « mixte et populaire », est sa ville de cœur. L’écouter en parler donne envie de monter dans le premier RER C pour aller la découvrir. « C’est une ville qui se dynamise et se boboïse. C’est la capitale européenne du street art », nous apprend-elle. « La politique de la ville encourage cet art, qui embellit vraiment les quartiers populaires, raconte leur histoire. Cela contribue à la mixité ».

C’est dans cette petite commune du Val-de-Marne qu’Aminata Niakaté grandit dans les années 1980. Son père a quitté le Mali pour une vie meilleure et s’y installe avec sa femme venue le rejoindre « grâce aux lois sur le regroupement familial ». Aînée d’une famille recomposée de dix-huit enfants, Aminata grandit dans un appartement meublé de lits superposés et de canapés convertibles. « Cela m’a appris à travailler partout, même dans le bruit », dit-elle aujourd’hui. Enfant, elle découvre le métier d’avocat à travers la série américaine Perry Mason, qui met en scène un avocat de Los Angeles « défendant la veuve et l’orphelin ». Plus tard, elle rencontre une conseillère d’orientation qui lui fait sentir que ce métier bourgeois n’est pas pour elle, la banlieusarde élevée par des parents qui ne parlent pas très bien le français. « C’est en tout cas comme ça que je l’ai ressenti », nuance l’avocate. « Elle m’a semblé très sceptique, et cela m’a braquée ». Ce rendez-vous est paradoxalement le déclic qui pousse l’adolescente vers des études de droit. Le bac en poche, la jeune Aminata s’inscrit à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Pas du genre « première de la classe avec mention », elle garde cependant un bon souvenir de ses études. « Je traînais entre le lycée et le quartier. Là, je suis sortie de Vitry-sur-Seine, j’ai commencé à voyager, à découvrir la vie associative », se souvient-elle. Découragée par le nombre d’années d’études pour s’inscrire au barreau, elle s’imagine alors devenir juriste d’entreprise, mais cherche quand même un stage en cabinet d’avocat à la fin de son master. Sans contacts particuliers, elle égrène l’annuaire et multiplie les candidatures spontanées. « J’ai chiadé une belle lettre de motivation, j’ai cherché “avocat fiscaliste”, et je l’ai envoyé à toutes les adresses. J’ai envoyé 150 CV. Arrivée à la fin de la lettre C, j’ai décroché un entretien ». C’est ainsi qu’elle atterrit au cabinet Cygler & Pérais, qui la gardera après son stage et la convaincra de passer le concours d’avocat.

Elle confie avoir débarqué dans la profession avec « des préjugés de banlieusarde », et craint de se retrouver dans « un monde snob et bourgeois, excluant ». « Au début, j’étais un peu mutique, je faisais de l’ethnologie », plaisante-t-elle. Elle se fait facilement une place, entre autres grâce à l’UJA, qu’elle définit comme « un modèle d’intégration ». « Je m’y suis fait de vrais amis, jamais je ne me suis sentie différente », assure-t-elle. Au moment de remplir le bulletin d’adhésion, elle coche la case « revue », imaginant rejoindre la rédaction d’un journal de jeunes avocats, et se retrouve comédienne et traqueuse. Malgré un trou noir sur scène le soir de la représentation, l’avocate garde un excellent souvenir de ses premiers pas sur les planches : « On imagine l’UJA comme un groupe élitiste et fermé. C’est l’inverse. Tout le monde peut venir, même sans connaître personne ». C’est en tout cas ce qu’elle a fait. « En même temps, j’ai toujours fait comme ça. Je tiens ça de mon père, qui m’a toujours encouragée à ne pas me mettre de barrières. Souvent, les barrières, on se les met tout seul ». Après avoir animé la commission condition d’exercice de l’UJA, elle sera, en 2015, présidente de la section parisienne de l’Union, avant d’être investie vice-présidente au mois de juin dernier.

Son discours comme son parcours détonnent dans le classique milieu des avocats parisiens. « De gauche » depuis toujours, elle fustige l’économie néo-libérale qui produit « malbouffe au Nord et famine au Sud ». Petite-fille d’agriculteurs maliens, elle dit voir de manière concrète les « drames humains » générés par la mondialisation lorsqu’elle rend visite à sa famille. Elle dénonce avec force les contrôles au faciès, « intempestifs et réguliers » dont sont victimes « de manière gratuite, son père, ses frères, ses cousins ». Elle dit avoir cherché à mobiliser la profession sur ce sujet, en vain.

Banlieusarde pour les Parisiens, Parisienne pour sa famille malienne, Aminata Niakaté, telle une anguille sociale, se faufile partout avec aisance. « Je change tout le temps de planète, de milieu social, et j’aime ça. Autant la soirée chez l’ambassadeur que le repas au souk », assure-t-elle. Aux dernières élections législatives, elle fut parachutée candidate d’Europe Écologie Les Verts en « terre de mission », à Boulogne-Billancourt. « Les militants du groupe local recherchaient un candidat qui avait le temps de rencontrer les habitants, de faire les marchés, de se rendre à des apéros d’appartements. C’était très sympa, j’adore rencontrer les gens ». L’expérience sera couronnée d’un joli succès électoral. En dépassant la barre des 5 %, le duo qu’elle formait avec David Gau est parvenu à doubler le score habituel des écologistes dans cette imprenable circonscription des Hauts-de-Seine. « Parler d’écologie aux habitants de Boulogne, je voyais ça comme une campagne de communication sur le gaspillage, l’alimentation, la solidarité internationale. Notre discours est passé, car il y a à Boulogne beaucoup de parents sensibles à la qualité de vie de leurs enfants », précise-t-elle, relatant une campagne moins difficile qu’elle ne l’aurait imaginée.

Périodiquement, la presse s’intéresse à elle, lui consacre un portrait qui l’érige en symbole de la diversité. Le Point, Grazia ou Jeune Afrique ont ainsi mis en avant son parcours hors norme, depuis son village soninké de Lambidou, à la frontière du Sénégal et de la Mauritanie, jusqu’aux prétoires parisiens. Elle joue le jeu, pas dupe, un brin agacée. « Je ne suis pas une surdouée, je n’ai pas fait de miracles, juste du droit. Je déteste être cataloguée, je souhaite l’indifférence », cingle-t-elle. Elle continue néanmoins d’accepter les interviews parce que des « jeunes de son quartier disent que cela les inspire ».

Si elle rechigne à revenir sur son histoire familiale devant la presse, elle l’a longuement évoquée lors de son discours d’investiture à la vice-présidence de l’UJA. Devant ses pairs, sa famille professionnelle, elle a rendu un hommage appuyé au pays de ses parents. « Le Mali, c’est ce territoire à la terre rouge ocre et à la population chaleureuse et généreuse, même quand elle n’est pas très riche. C’est un territoire où est né, au XIIIe siècle, une charte, la charte du Mandé, l’une des plus anciennes chartes universelles de droits de l’Homme et de libertés fondamentales. Je ne suis pas peu fière de cet héritage », a-t-elle ainsi déclaré, avant de revendiquer sa fierté, également, d’être « Parisienne, et Française ».

Faut-il s’attendre à la voir monter sur la scène politique dans les années à venir ? Elle en aurait sans doute la carrure. Mais elle n’est pas prête de quitter la profession d’avocate. « Je m’interdis de ne faire que de la politique », prévient-elle. « Je ne veux pas que ça soit ma source de revenus. Quand on a un mandat, avec une indemnité conséquente, et que l’on a à côté un crédit, des enfants à nourrir, cela risque de pervertir l’engagement, d’en détériorer la sincérité ».

LPA 13 Oct. 2017, n° 129t2, p.4

Référence : LPA 13 Oct. 2017, n° 129t2, p.4

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