La guerre se poursuit entre le styliste John Galliano et son ex-avocat Stéphane Zerbib
Condamné à deux ans de prison avec sursis pour faux, usage de faux et abus de confiance au préjudice du couturier britannique John Galliano, l’avocat parisien Stéphane Zerbib a accepté la sanction pénale. Comme son épouse, coupable des mêmes infractions et d’usurpation de titre. En revanche, ils ont fait appel du jugement civil les contraignant à régler 741 843 € à leur client, dépossédé selon lui de plusieurs millions. Lundi, la cour d’appel de Paris a étudié l’affaire qui dure depuis 14 ans.

Béatrice Picardat, qui préside la 12ᵉ chambre ce 17 novembre, n’en finit pas de pester contre les aléas de son audience chargée. Un dossier appelé sans la présence des conseils, un délibéré à rendre sans l’interprète requis, des questions prioritaires de constitutionnalité déposées au dernier moment… « Et pour cette affaire, il y a quelqu’un dans la salle ? Non ? Eh bien alors, c’est réglé », se décourage-t-elle. Devant la magistrate et ses collègues, une pile impressionnante de pièces résumant « l’affaire Zerbib/Galliano » : elle a débuté le 13 avril 2011 par le dépôt de plainte du styliste, qui venait alors d’être licencié de la maison Dior. Une information judiciaire a été ouverte en 2013 et, depuis, la procédure se poursuit, y compris devant l’Ordre des avocats de Paris (voir notre encadré ci-dessous).
« Les condamnés sont absents ? » interroge la présidente. « Oui, mon élève avocat et moi les représentons », répond Me David-Olivier Kaminski. Face à eux, Me Nabil Lakhal, collaborateur au cabinet Laffont-Haïk, intervient pour la victime, tout juste retraité de la Maison Margiela.
L’examen du litige d’ordre financier peut commencer. Le volet pénal, lui, est définitivement refermé depuis le 15 juin 2023. Le couple Zerbib-Nahon n’a interjeté appel que sur le dispositif civil.
Le couple utilisait l’argent du créateur à des fins personnelles
Il y a deux ans, donc, Stéphane Zerbib et sa femme Danielle Nahon ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Paris pour abus de confiance, faux et usage de faux. En cause, les « libertés » que l’avocat du créateur et son épouse ont prises avec les comptes de John Galliano et de Cheyenne Freedom, sa société. Ils ont utilisé à des fins personnelles la carte bancaire de leur client, effectué des virements conséquents sans toujours fournir les factures correspondant aux sommes débitées. M. Galliano avait estimé son préjudice à 2,8 millions ; il a été revu à la baisse au cours de l’instruction.
En outre, Danielle Nahon a été reconnue coupable d’usurpation de titre et d’exercice illégal de la profession d’avocat – elle l’aurait été autrefois, dit Me Kaminski. « Mais elle ne l’était pas à l’époque des faits incriminés », précise Me Lakhal. Respectivement sanctionnés de deux ans et douze mois de prison avec sursis, ils auraient dû verser 741 843 € à la partie civile, mais l’exécution provisoire n’a pas été prononcée. Ils restent ainsi redevables de cette somme qu’ils espèrent « voir réduire » de manière « significative ».
Leurs défenseurs plaident « la jurisprudence Kerviel », soit « un partage de responsabilités » lié à l’inaction de M. Galliano, à « son désintérêt total pour la gestion de ses affaires ». Dans son arrêt du 19 mars 2014, la chambre criminelle de la Cour de cassation, opérant un revirement de jurisprudence, a aligné le régime des infractions intentionnelles ayant engendré un dommage aux biens sur celui des dommages aux personnes : la faute de la victime réduit l’indemnisation due, si celle-ci a participé au dommage.
« M. Galliano avait donné quitus à ses conseils ! »
À l’époque des faits reprochés, entre 2008 et 2011, le styliste traversait une très mauvaise passe. Sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, il se livrera même à de graves dérapages antisémites, lui valant 6 000 euros d’amende avec sursis. Selon le jugement de 2023, le couple Zerbib-Nahon en profite pour s’approprier une partie de sa fortune. Les montants sont faramineux, rappelle Me Nabil Lakhal : 165 000 €, 923 000 €, 358 000 €, etc. Un retrait de 16 500 € à un distributeur ; un achat de 23 000 € au bénéfice de Stéphane Zerbib alors que John Galliano est en cure de désintoxication en Arizona. « On avait son accord oral », ont indiqué les époux, et bien sûr la signature.
Selon l’élève avocat Aubin Borredon-Saumitou, qui plaide parfaitement la matière aride, « M. Galliano avait donné quitus à ses conseils ! » Mais Me Lakhal rectifie aussitôt : « tous les quitus étaient faux, comme le jugement l’a démontré. » Tout à sa guérison, « il ne procédait à aucun contrôle » et sa société « approuvait les honoraires ». Les règlements bancaires « étaient immédiats », sans réserve ni blocage, et « aucune analyse de la réalité des prestations fournies n’était effectuée » malgré « des factures de 40 000 à 126 000 euros par mois ». Là encore, l’avocat de John Galliano précise que le tribunal a relevé que la majorité était fausse. Pire, le comptable de Cheyenne Freedom approuvait et clôturait les exercices, dit encore le défenseur. Il y a une raison à cela, objecte son contradicteur : ledit comptable « avait été embauché par Me Zerbib ! » Il insiste d’ailleurs sur un élément crucial, déjà soulevé au tribunal correctionnel en 2023 par Me Jacqueline Laffont-Haïk : l’ancien avocat et sa femme juriste auraient pu être mis en examen pour « abus de faiblesse ».
La cour d’appel doit désormais décider si le couturier, très fragile lorsque les délits ont été commis, est en droit de réclamer l’intégralité des sommes allouées au titre de son préjudice et faire saisir les biens de son ex-avocat, évalués à quelque deux millions. Ou s’il a contribué de façon déterminante à la réalisation du dommage, auquel cas le couple Zerbib-Nahon pourrait bénéficier d’une « réduction », que ses conseils espèrent « substantielle ».
Le délibéré sera rendu le 16 décembre.
Stéphane Zerbib se bat contre sa radiation définitive
L’avocat, qui n’en est pas à sa première confrontation avec la justice, fait l’objet d’une procédure pendante au sein de l’Ordre parisien. Il souhaite éviter le retrait de son droit d’exercer, prononcé en 2023.
Dans « l’affaire Galliano », le tribunal correctionnel lui a infligé deux ans d’interdiction d’exercer, dont un avec sursis. Le jugement est définitif, par conséquent, il a tombé la robe. « Il a formé un recours » contre la décision de l’Ordre », qui l’avait déjà sanctionné, indique David-Olivier Kaminski. Il est peu probable qu’il soit réintégré.
En effet, Stéphane Zerbib a déjà été condamné par la justice en 2019 et 2020 à 18 mois de prison avec sursis et 20 000 € d’amende après avoir rédigé une fausse procuration sur les comptes d’un client en garde à vue, et une fausse convention d’honoraires, « profitant de la vulnérabilité du client », relève la cour d’appel le 19 janvier 2023, statuant sur le volet disciplinaire.
Convoqué par le conseil de discipline en 2021, celui-ci a estimé qu’il avait « méconnu les principes de dignité, de conscience, de probité, d’honneur, de loyauté, de désintéressement et de délicatesse ». Il a été radié.
« Une sanction certes très lourde » mais « justifiée », apparaissant comme « l’unique moyen de mettre un terme à son comportement », qualifié de « dangereux », et dès lors que « trois condamnations disciplinaires ont été prononcées en 2010, 2015 et 2018 ». C’est contre cette radiation à vie que Stéphane Zerbib continue de se battre.
Référence : AJU502598