Bobigny, la deuxième école de la magistrature

Publié le 09/09/2016

Traditionnellement, le tribunal de Bobigny accueille de nombreux jeunes magistrats tout juste sortis de l’École nationale de la magistrature. Après la formation théorique dispensée à Bordeaux, la juridiction de la Seine-Saint-Denis fait office d’école de terrain, où l’on apprend son métier en accéléré. Cette rentrée, plus que jamais, la juridiction sera fidèle à sa réputation. Jean-Jacques Urvoas, le garde des Sceaux, a décidé de faire venir vingt-cinq nouveaux magistrats, qui seront répartis entre le siège et le parquet. La juridiction de Bobigny devrait ainsi atteindre son effectif théorique. Neil Grid, juge pour enfants, Lucille Rouet, substitut au procureur du parquet des mineurs, et Sophie Combes, juge de l’exécution ont tous trois commencé leur carrière à Bobigny. Aucun ne le regrette.

Il marche avec entrain et le pas décidé des gens qui se sentent à leur place. Barbe de trois jours, veste cintrée, Neil Grid, 25 ans à peine, a des airs de jeunes premiers et l’enthousiasme des idéalistes. Lorsque nous l’avons rencontré en mars dernier, cela faisait six mois qu’il avait pris ses fonctions comme juge des enfants au tribunal de Bobigny. Débarquer comme ça, à peine diplômé, dans un des tribunaux les plus engorgés de France, là où tout manque, les magistrats, les greffiers, et même les stylos et les post-it, ça ressemble à un bizutage, non ? « Au contraire, c’est un très beau poste pour une sortie d’école ! », corrige-t-il. Ce n’est pas du tout une juridiction que l’on prend en dernier recours. Les postes partent vite, car c’est très proche de Paris. Mieux vaut être bien classé pour pouvoir y prétendre ». Remisés, nos clichés misérabilistes sur le difficile exercice de la justice en Seine-Saint-Denis. La juridiction, assure-t-il, a bien des atouts « Quand les gens ne connaissent pas, ils se disent que c’est l’horreur. Mais tous ceux qui y sont vous diront que c’est intéressant, humainement et juridiquement ».

Ce jeune homme qui se rêve juge depuis l’adolescence ne boude pas son plaisir, « sa chance », dit-il, d’avoir obtenu ce poste dans un tribunal stimulant. L’atout séduction de la Seine-Saint-Denis ? En premier lieu, la diversité du contentieux. En quelques mois, ce jeune magistrat à l’allure encore étudiante aura eu à traiter un grand nombre d’infractions : trafic de stupéfiant, violences à l’école, agressions sexuelles, tournantes, diffusion d’images dénudées… « Il n’y a pas beaucoup de juridiction où on voit autant de choses en matière pénale », assure-t-il. Passé par Marseille pour son stage de fin d’étude, il était à peu près préparé à la violence des affaires de la Seine-Saint-Denis. « C’est dur, mais avec les mineurs, on a encore l’espoir de pouvoir faire bouger les choses. Il peut vraiment se passer quelque chose à l’audience, il peut y avoir un déclic, une prise de conscience ». Sa jeunesse ne l’empêche pas de se sentir à l’aise dans son rôle. « Évidemment, pour certains parents, se faire donner des leçons par un gamin comme moi qui a dix ans de moins qu’eux, ça doit faire bizarre. Heureusement, on nous a bien appris, à l’ENM à botter en touche lorsque les justiciables tentent de nous emmener sur le terrain de notre vie privée ».

Traditionnellement, le tribunal de Bobigny recrute beaucoup de jeunes magistrats. Frais émoulus de l’école, ils ont généralement envie d’en découdre. « C’est un tribunal dynamique, avec des magistrats qui ont une moyenne d’âge de 35-40 ans. Les sortis d’école arrivent très bien formés, avec des connaissances à la pointe de l’actualité, ce qui est un atout incontestable », assure Sophie Combes, 37 ans, juge de l’exécution et vice-présidente du tribunal de grande instance. Elle aussi a commencé à Bobigny, a quitté la juridiction, y est finalement revenue. « Il y a une bonne ambiance, on travaille avec des gens qui ont envie de remplir leurs fonctions. C’est une juridiction attachante ». La Seine-Saint-Denis, précise-t-elle, est aussi un remarquable accélérateur de carrière.  « Comme tout le monde est un peu jeune, on peut faire très vite beaucoup de choses, que ce soit au civil ou au pénal. À Paris, il faut de l’ancienneté pour prétendre à un poste à la chambre du droit de la presse ou à la chambre du droit de la propriété intellectuelle, par exemple. À Bobigny, inversement, on peut se retrouver président de chambre très jeune, c’est même parfois assez surprenant ! ».

Lucille Rouet est substitut au parquet des mineurs depuis trois ans. « Je me sens déjà vieille à Bobigny ! », confie la jeune femme, qui vient de fêter ses trente ans. « J’étais la petite dernière quand je suis arrivée, et là je suis celle qui a le plus d’ancienneté dans la section du parquet des mineurs ». Toute jeune maman, elle n’en termine pas moins ses journées à vingt et une heure, et assure quasiment une nuit par semaine de permanence. Elle ne s’en plaint pas. « On sait à quoi s’attendre en arrivant ici : l’adrénaline, la surcharge de travail… C’est aussi pour cela qu’on vient ». Comme Sophie Combes, elle souligne qu’ « être jeune magistrat à Bobigny, c’est faire des choses que nos collègues feront dans dix ans  ». Elle s’est ainsi retrouvée aux Assises quatre mois seulement après son arrivée. « Se retrouver dans le rôle de l’avocat général, ce n’est pas rien ! Mais je n’étais pas seule, j’étais soutenue par mes collègues, j’avais les réquisitions des précédents parquetiers… ». Bobigny, selon elle, fait office de formation en accéléré. « On me disait : dans un mois vous serez formée, et je n’y croyais pas. Mais en fait, c’est vrai : on se fait au rythme ».

La médaille a néanmoins un revers. Car si Bobigny attire, le turn-over est tout aussi important. « C’est usant, le métier est dur. Il y a deux fois plus de magistrats en arrêt maladie à Bobigny que dans les autres juridictions. Est-ce une simple coïncidence ou la conséquence du rythme de travail effréné ? », interroge Sophie Combes. « À l’intensité du travail s’ajoutent les difficultés de la vie en région parisienne, les problèmes de transports, le prix des loyers. Beaucoup de gens arrivent à la sortie de l’école, font trois ans puis rentrent chez eux. C’est particulièrement vrai au parquet, qui est sans doute le poste le plus dur ».

À vingt-cinq ans, ces contraintes pèsent-elles un peu moins lourd ? « Si je rentre à 22 heures, ce n’est pas grave », avance Neil Grid. « Je n’ai pas d’enfants, je peux me permettre de ne pas compter mes heures. Cette année, on n’a jamais été au complet. En ce moment, on est treize au lieu de quatorze, on se relaie pour amortir ». Il est conscient, néanmoins, que pour tenir sur la durée, il faut « un équilibre solide, et que cela implique d’avoir une vie privée ». Lucille Rouet, elle, arrive à mener de front sa carrière de substitut du procureur et de sa vie de jeune maman grâce à « une très bonne organisation, et à un compagnon très présent ».

Ni Lucille Rouet ni Neil Grid ne s’appesantissent sur les photocopieuses en panne, les standards saturés, et autres désagréments matériels dont les journalistes se sont fait l’écho, tant ils symbolisent à eux seuls le délabrement de l’institution judiciaire. S’ils reconnaissent que c’est « usant », ils sembleraient presque s’y être habitués. « Les post-it, c’est ridicule mais pas bien grave », assure Neil Grid. « Ce qui est plus embêtant, c’est que le tribunal n’arrive pas à payer ses partenaires. Du coup, certains experts ne veulent plus retravailler avec nous, et ça, c’est quand même la honte.  Par ailleurs, lorsque l’on prend des mesures, il peut se passer des mois avant qu’elles soient mise en œuvre. C’est plus que problématique ».

Est-ce dû à la jeunesse des équipes ? Bobigny est, d’après nos témoins, une juridiction où « l’on se pose des questions ». Lucile Rouet confie que son arrivée à Bobigny lui a « ouvert les yeux ». « On ne peut pas être déconnecté quand on travaille en Seine-Saint-Denis. La pauvreté entraîne des passages à l’acte. On a énormément de vols à l’arrachée. Des gens qui ont besoin d’argent pour survivre volent une polaire à Décathlon pour passer l’hiver… Quel est le sens de la loi dans ce département ? Quelle parole porter ? Ces interrogations ne nous quittent jamais, et rendent le métier très intéressant ». Neil Grid, lui, confie qu’à peu près une fois par mois, il est confronté à des situations qui le « retournent ». « Récemment, j’ai dû envoyer un mineur de 16 ans en prison pour quinze jours. Cela me fait très peur pour lui, mais je ne voyais plus d’autre solution pour enrayer la spirale de violence dans laquelle il était prise ».

Les magistrats de la promotion 2016 de l’ENM prennent leurs fonction ce mois-ci. « Ils vont apprendre plein de choses », assure Lucille Rouet. « Et puis, c’est normal de venir dans ces juridictions-là. Si on ne le fait pas en début de carrière, on le fera quand ? ». Aux dernières nouvelles, la jeune femme s’apprêtait, elle, à rejoindre Paris. « Il est possible que j’y perde, niveau ambiance. J’ai vraiment adoré ce premier poste, l’esprit d’équipe, le fait de pouvoir s’interroger ensemble ». À peine partie de Bobigny, la jeune femme envisageait déjà de revenir, un jour, au parquet de la Seine-Saint-Denis.

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Référence : LPA 09 Sep. 2016, n° 120n9, p.4

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