Danielle Mérian : l’inclassable

Publié le 28/12/2018

Celle que les médias ont surnommé « Mamie Danielle » après son intervention à la télévision au lendemain des attentats du Bataclan, en novembre 2015, a exercé toute sa carrière comme avocate en droit de la famille au barreau de Paris. Pour les Petites Affiches, elle revient sur son métier et sur une vie de combats menés tambour battant.

Danielle Mérian a tout l’air d’une vieille dame BCBG. Un carré de boucles blanches qui ne va pas sans rappeler celui de la reine d’Angleterre, une jupe au genou, des perles aux oreilles. C’est aussi une vielle dame qui n’a pas sa langue dans sa poche et jure parfois comme un charretier pour le plaisir de voir l’œil ébahi de son interlocuteur. Elle part alors dans un grand rire sonore. Danielle Mérian n’aime rien tant que casser les codes.

Le grand public la découvre à la faveur d’un micro-trottoir au lendemain des attentats du Bataclan. Interviewée en bas de chez elle, manteau beige et carré de soie autour du cou, elle est l’une des premières voix à appeler à la fraternité. « C’est très important d’apporter des fleurs à nos morts. Nous fraterniserons avec les 5 millions de musulmans qui exercent leur religion librement et gentiment et nous nous battrons contre les 10 000 barbares qui tuent soi-disant au nom d’Allah », déclare-t-elle d’un ton ferme. Face caméra, elle invite les téléspectateurs à relire ce classique de la littérature. « Quand j’ai déposé des fleurs, il y avait deux exemplaire de Paris est une fête. Je me suis dit : c’est ça la réponse ! », se remémore-t-elle, assise devant une grande bibliothèque dans son bel appartement à quelques mètres de la place de la Bastille. Sur le net, son message devient viral. Le livre se vend à 180 000 exemplaires en un mois. Avoir boosté les ventes d’Hemingway n’est pas la moindre des fiertés de cette grande amatrice de littérature.

L’année 2015 l’a marquée à jamais. Danielle Mérian dit continuer à vivre avec une double page du Monde « dans l’un de ses cabinets de toilette », « une photographie de la place de la République noire de monde pour me remonter le moral ». « J’ai eu un plaisir immense à voir qu’il y avait un immense élan de fraternisation alors qu’on était dans le sang jusqu’au cou », confie-t-elle.

La fraternisation en temps de terrorisme : ce n’est pas la première cause que Danielle Mérian défend. Elle prête serment en 1964 et devient avocate au barreau de Paris, alors largement dominé par des hommes. Elle s’y fait une place, en ruant un peu dans les brancards. « Le nombre de confrères qui m’ont demandé est-ce que vous avez une voiture ? Est-ce que vous savez cuire un biftek ? Dans le cadre d’une collaboration on était les esclaves », témoigne-t-elle. Elle se lance à son compte pour n’avoir à dépendre de personne, se spécialise en droit de la famille au moment où le divorce gagnait la société. « J’ai très bien gagné ma vie en aidant les gens à mieux vivre la leur. J’ai fait ce métier pour défendre les sans voix. Un client il est toujours sans voix, même s’il est millionnaire quand il divorce il est sans voix ».

Aujourd’hui retraitée, Danielle Mérian garde sa plaque d’avocate fixée devant sa porte d’entrée. Et continue à suivre la vie du Palais. Elle tempête contre les inégalités au sein de la profession, s’insurge contre ce barreau qui laisse perdurer une situation dans laquelle les femmes salariées de grands cabinets gagnent moitié moins que leurs homologues de sexe masculin. – « Nous sommes en France dans la maison du droit ! C’est hallucinant », vitupère-t-elle. Elle s’inquiète aussi de la réforme de la justice. « Toute ma carrière, j’ai vu des lois sortir dont le seul objet était de diminuer le contentieux. En France, on ne nomme pas de magistrats, on diminue le contentieux. Cela se perpétue en ce moment même ».

En la projetant dans son troisième âge devant les caméras de télévision, la vie lui a fait un drôle de clin d’œil. Avec le micro-trottoir qui l’a révélée à la France entière, Danielle Mérian a renoué sur le tard avec un monde qu’elle connaît bien : celui de la télévision. Son père en fut un pionner : premier présentateur de journaux télévisés à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne. « Vous imaginez bien qu’il était connu de toute la France. J’avais horreur de sortir avec lui ». Elle qui consent à se définir à condition que ce soit par des paradoxes et des oxymores se présente comme « une femme de gauche issue d’une famille de droite ». Elle grandit dans le Ve arrondissement de Paris, dans un milieu intellectuel et artistique dont on trouve la trace aujourd’hui dans son appartement, les murs sont couverts de toiles et de vitrines regorgeant de beaux livres et objets. Elle estime que sa famille, socialement mixte, lui a permis d’échapper aux carcans. « Mes parents n’étaient pas du même milieu social. J’en suis absolument ravie. Ça interdit à qui que ce soit de me dire que j’appartiens à un milieu social. je n’appartiens pas à un groupe, je suis une femme libre », fanfaronne-t-elle. « Mon père était d’une famille de tradition aristo-monarchique, ma mère, une orpheline de la guerre de 14, dont le père est mort avant d’avoir pu épouser sa mère ». De ses parents, elle dit avoir appris « la liberté et le rire ». Et aussi, par esprit de contradiction, le féminisme.

« Je suis devenue féministe depuis ma naissance car mon père ne voulait pas de fille et prévoyait des prénoms mixtes en cas de pépin. Vous avez donc un pépin devant vous », ironise-t-elle. « J’avais un frère aîné qui était sur un piédestal sous prétexte qu’il avait un zizi ». Elle se rappelle une enfance pendant laquelle son père ne parvenait pas à cacher sa préférence « C’était scandaleux. On nous emmenait au magasin de jouets de Paris acheter des jouets à mon frère et rien à moi ». Permettre aux femmes de prendre leur place devient le combat de sa vie. « La France est un pays misogyne, conservateur. Ça remonte à des siècles puisque la monarchie française est la seule en Europe qui interdisait aux femmes de régner. Il en a fallu des combats au XXe siècle pour arriver à l’égalité en droit. Dans la vraie vie, il y a encore du boulot à faire ! ». Elle se réjouit de la libération de la parole sur les violences sexuelles, met un point d’honneur à accompagner le mouvement. « Moi qui n’avais jamais parlé des agressions sexuelles que j’ai subies – Dieu soit loué modestes –, c’est devenu mon sujet de conversation favori dans les dîners en ville. Pour faire parler les femmes ».

Danielle Mérian a derrière elle une grande activité de militante, tous azimuts. Membre de l’Action de chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) depuis 1975, elle milite également auprès de Prisonniers sans frontière et de Parcours d’exil, une association qui propose des soins médicaux aux réfugiés. « Révoltée de naissance », elle l’est encore plus depuis qu’elle découvre à l’âge de 7 ans les premières photos de camp de concentration, en 1945. « Mon père, journaliste, avait terminé la guerre comme correspondant de presse pour l’armée canadienne. Il a ouvert des camps de concentration, dont il a rapporté des photographies qui ont fait le tour du monde. En grand éducateur qu’il était, il en a parlé à ma mère en disant devant nous que les enfants ne devaient pas voir ça. Dès qu’il a eu le dos tourné j’ai fouillé son bureau. ça a été un choc dont je ne me remettrai jamais », raconte-t-elle, la voix soudainement étranglée de sanglots.

Son grand combat aujourd’hui porte contre l’excision. Vice-présidente de l’association Parcours d’exil, Danielle Mérian découvre cette pratique qui consiste à couper le gland du clitoris, organe du plaisir féminin, lorsqu’elle croise le destin de femmes excisées originaires d’Afrique de l’Ouest. « Ces femmes, je les appelle les survivantes. Elles ont pour beaucoup soit une mère soit une sœur morte en couches à cause de l’excision. Les exciseuses ne savent pas les maux atroces que cela engendre », détaille Danielle Mérian. L’ancienne avocate participe à des groupes de paroles avec ces femmes. « Je leur ai raconté quels avaient été nos combats en France. Leur réaction a été formidable. Elles ont dit : si vous les femmes d’ici vous avez gagné tous ces combats, nous aussi on gagnera les nôtres ». Lorsque ces femmes réfugiées veulent créer leur association de lutte contre l’excision, aucune n’a de papiers pour déposer les statuts. Elles demandent donc à Danielle Mérian d’en être la présidente. « C’est ainsi qu’est née l’association SOS Africaines en danger. Les Africaines en danger sont les petites filles de ces femmes là, restées au village », précise-t-elle. Intarissable sur ce nouveau combat, elle cherche aujourd’hui à lever des fonds. Elle a lancé un appel à un million d’euros.

Aujourd’hui encore, des passants continuent à la héler en bas de chez elle. Elle se prête volontiers au jeu du selfie, profite de cette notoriété soudaine pour défendre les causes auxquelles elle croit. Et continue à porter bonne parole féministe auprès des jeunes générations. « Je dis à ma petite-fille de 26 ans d’exiger de son patron le même salaire que celui des hommes. Il faut que les femmes se posent plutôt en supérieures qu’en inférieures. Non pas qu’elles le soient, évidemment. Mais il faut qu’elles aient cette attitude pour renverser les choses ».

LPA 28 Déc. 2018, n° 140r1, p.4

Référence : LPA 28 Déc. 2018, n° 140r1, p.4

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