Yvelines (78)

Ginette Synave, première Bâtonnière du Barreau de Versailles

Publié le 18/11/2022 - mis à jour le 18/11/2022 à 10H18

En 1959, Ginette Synave est élue Bâtonnière du Barreau de Versailles, 134 ans après sa création ! Un bref article du Monde du 1er juillet 1959 annonce : « C’est la première fois qu’une avocate accède, à Versailles, au Bâtonnat. Me Ginette Synave, fille d’un magistrat, qui fut président de chambre à la cour d’appel de Paris, est mariée à un avocat de Versailles et est mère de quatre enfants ». Décédée en 1989, Ginette Synave mérite pourtant que l’on s’arrête plus longuement sur son histoire et sa carrière.

Photographie de Ginette Synave

DR

« Il y a eu beaucoup de « premières femmes » dans la famille, mais elles ont toujours été très discrètes. Ginette était une femme emblématique, extrêmement brillante avec beaucoup d’humour », se souvient sa nièce, Noëlle Lenoir. Avocate depuis quinze ans, celle qui a été la première femme et la plus jeune membre nommée au Conseil constitutionnel (1992-2001), nous reçoit dans son bureau, boulevard Raspail, à Paris. Sur une étagère, une photo en noir et blanc de sa tante accompagnée de sa jeune sœur. « Elles ont perdu leur mère lorsqu’elles étaient enfants. Ça a été très difficile ».

Née à Paris le 30 janvier 1915, Ginette Synave a pour père le magistrat Louis-Léopold Kahn, président de chambre à la cour d’appel de Paris et pour grand-père Émile Gaudechaux-Picard, conseiller à la cour d’appel de Nancy. Dès la naissance, elle baigne dans le droit. « Brillante », comme la décrit aussi sa fille Judith Dao-Synave, elle sort bachelière du lycée Jacques-Amyot de Melun à quinze ans à peine.

Inscrite à la Faculté de Paris, elle y fait la rencontre de son futur mari (elle se marie en 1936), Max Synave, en faisant la queue pour acheter des livres de droit. Elle obtient son diplôme d’études supérieures d’histoire du droit et de droit romain, en juin 1933, soit 33 ans après la loi du 1er décembre 1900, permettant l’admission des femmes au Barreau. Le 24 janvier 1934, elle prête serment pour son inscription à l’Ordre des avocats à la cour d’appel de Paris. Elle n’a même pas 19 ans ! Dans un hommage rédigé après sa mort, publié le 2 mars 1989, Me Robert Tenger, avocat à la cour d’appel de Paris, écrit dans la Gazette du Palais : « Il n’y avait alors au barreau de Paris que 310 femmes (146 inscrites au tableau et 164 stagiaires). Elles y sont aujourd’hui 3 428 (2 084 inscrites au tableau et 1 344 stagiaires). Aucune n’a été admise aussi jeune » !

Ginette Kahn commence sa carrière au sein du cabinet du bâtonnier Marcel Poignard avant de devenir collaboratrice de Me Robert Tenger : « J’étais flatté qu’un bâtonnier m’eût adressé la fille d’un important magistrat de la cour dans laquelle j’exerçais, poursuit-il dans son hommage. J’étais comblé parce que j’avais tout de suite remarqué son intelligence et sa culture exceptionnelles. Elle m’avait, dès l’abord, impressionnée autant par sa démarche qui était droite sans être hautaine ou rigide, que par son regard qui était scrutateur, mais pas sévère et par sa voix dont la douceur exprimait la bonté ».

La guerre, la radiation et son arrivée à Versailles

« Ma tante est d’une famille de juifs lorrains dont on retrouve trace depuis le XIVsiècle », nous raconte Noëlle Lenoir. Inscrite au tableau de l’Ordre en 1939, Ginette Synave n’échappe pas aux lois successives sur le « statut des Juifs ». À la veille de 1939, l’on pouvait en effet sentir au sein du barreau de Paris « à la fois une xénophobie patente et un antisémitisme larvé », comme le décrit Robert Badinter dans l’article : « Peut-on être avocat lorsqu’on est juif en 1940-1944 ? », publié en 1996.

Si le premier « statut des Juifs » du 3 octobre 1940 permet une certaine ouverture au métier d’avocat, le deuxième statut des juifs du 2 juin 1941 est « celui de l’interdiction et non plus de l’admission, sous réserve également de l’existence de règlements d’administration publique qui définiront comment, et à quelles conditions, au regard du principe d’interdiction, certains juifs pourront tout de même exercer la profession d’avocat », poursuit Robert Badinter. Le nombre d’avocats juifs est alors fixé à 2 %.

Une procédure de sélection des « bons avocats juifs » est mise en place. Par exemple, si l’avocat était un ancien combattant, si lui ou sa famille avait rendu des services exceptionnels à la patrie, il pouvait être autorisé à continuer d’exercer. « Le barreau de Paris comportait environ 250 avocats juifs déclarés. Instituer le numerus clausus, c’était n’autoriser, sur 2 500 avocats, qu’une cinquantaine de juifs à exercer la profession d’avocat ». Au total, plus de 200 avocats juifs doivent cesser d’exercer immédiatement après délibération de la cour d’appel de Paris.

Ginette Synave participe à l’exode et quitte Paris en 1940. Elle trouve un appartement à Versailles – dans lequel elle vivra jusqu’à sa mort – mais était toujours inscrite au barreau de Paris sous le nom de Kahn. « Elle était venue chercher son courrier dans sa toque, mais on lui a dit de partir et de ne jamais revenir », raconte Noelle Lenoir. Ginette Synave n’échappe pas à la radiation en 1941 mais a « une chance inouïe d’avoir échappé aux camps », nous dit sa fille Judith. « Peu après être arrivée à Versailles, elle recevait un coup de téléphone de la concierge de son ancien appartement. La Gestapo était venue. La concierge n’avait rien dit ». Son mari, Max Synave, est avocat au Barreau de Versailles. « Il défendait durant l’Occupation les gens qui avaient commis de petites infractions et dépourvus de moyens, ils ne pouvaient que lui apporter quelques œufs ou du pain, par exemple ».

C’est ainsi que démarre la carrière de Ginette Synave à Versailles, incitée par son mari à s’y inscrire après la guerre. Tous deux exercent dans le même cabinet. « À l’époque, elle pouvait aussi bien défendre une femme battue, se souvient sa nièce, ou travailler sur des dossiers moins éprouvants et extrêmement complexes de droit civil, commercial ou pénal. Elle n’avait pas de spécialité. Son époux et elle étaient généralistes comme tous les avocats de l’époque. Elle faisait beaucoup de droit pénal et son époux faisait plutôt du droit des assurances ».

L’affaire Vivier et Sermeus

En 1958, la France est captivée par un double homicide commis au parc de Saint-Cloud. Jean-Claude Vivier et Jacques Sermeus comparaissent devant la cour d’assises de Seine-et-Oise. Dans son édition du 20 mars 1958, Le Monde qualifie cette affaire « comme l’une des plus révoltantes et des plus absurdes de l’après-guerre » : « Comment se pouvait-il que deux dévoyés de dix-neuf ans aient tué de sang-froid un couple d’amoureux de leur âge pour voler leur voiture ? », s’interroge le journaliste Bertrand Poirot-Delpech. Il rappelle : « Trois jours avant Noël, il y a quinze mois [21 décembre 1956, NDLR], un garde forestier découvrait dans une allée du parc de Saint-Cloud les corps d’un jeune homme et d’une jeune fille mortellement atteints de deux balles derrière l’oreille. Grâce au collier de l’épagneul qui montait la garde sur les lieux du crime, on ne tarda pas à identifier les victimes : Nicole Depoué et Joseph Tarrago ».

L’enquête est longue, les hypothèses envisagées nombreuses. « Plus de cinq cents personnes firent ainsi l’objet d’interrogatoires ou de filatures, en butte à l’impatience des policiers et aux sous-entendus souvent désobligeants de la presse ». Par hasard, Jean-Claude Vivier est arrêté avec l’arme du crime et les papiers de Nicole Depoué dans sa poche. « Pendant ce temps, pour de toutes autres raisons, on arrêtait Jacques Sermeus pour détention d’arme, sa tante, chez qui il vivait, s’étant inquiétée auprès d’un ami gardien de la paix qu’il fût en possession d’un revolver 7,65 et de munitions ».

Lors du procès, en mars 1958, Me René Floriot représente les victimes. Me Ginette Synave et Me Planty, alors bâtonnier de Versailles, assurent, quant à eux, la défense de Jean-Claude Vivier, et Me Rostoker et Me Jean-Mirisch de Jacques Sermeus. Les deux sont condamnés à mort, mais tandis que Sermeus est finalement gracié, Jean-Claude Vivier est exécuté par guillotine, le 7 août 1958 à 4 h 55 du matin à la prison de la Santé, à Paris.

« Ce fut une terrible épreuve pour ma mère, se souvient Judith Dao-Synave. On l’a vraiment vécu dans la famille aussi. Il n’y avait pratiquement pas de semaines où elle n’allait pas voir Vivier en prison. J’étais jeune, adolescente. Mon lycée était situé à 150 mètres du palais de justice. Quand je sortais avec mes copines de classe, je passais devant le Palais et je voyais la queue qui n’en finissait pas de ceux qui attendaient pour entrer dans la salle de la cour d’assises. J’étais l’une des seules dont la mère travaillait. Je me disais que ces gens étaient là « pour ma maman « ; j’étais très fière» !

Mais pour Ginette Synave, cette période est douloureuse alors qu’elle constate une transformation de son client : du « monstre » lors de son arrestation, il n’en reste plus grand-chose. « Elle a vécu cette évolution étonnante de la personnalité de Vivier, poursuit sa fille. Ainsi, l’année précédant le procès, le directeur de la prison lui avait confié les clés de la bibliothèque et Vivier s’était mis à lire avec passion. Maman affirmait qu’il n’était plus le même, et c’est ce qu’elle a plaidé devant le jury. C’était un autre homme. Ce fut pour elle d’autant plus insoutenable d’assister à son exécution ». Noëlle Lenoir se remémore également le choc que cette affaire a causé sur sa tante : « Ça l’avait terriblement affectée ».

Ginette Synave est présente au petit matin de l’exécution, jusqu’aux derniers instants. Cette épreuve la meurtrit profondément comme défenseure, mais aussi en tant que femme et mère. Elle n’abandonne pas son métier pour autant et se présente l’année suivante aux élections du Bâtonnat du Barreau de Versailles, démarche pouvant s’analyser en une forme de résilience.

1959, première Bâtonnière de Versailles

Élue en 1959, Ginette Synave est la première avocate à conquérir cette prestigieuse fonction à Versailles. Elle rejoint une très courte liste de « premières Bâtonnières », la toute première étant Paule Pignet au sein du Barreau de la Roche-sur-Yon, élue en 1933.

Mais ni dans la presse, ni dans les livres d’histoire, son nom ne fait date. À peine est-elle évoquée dans un encart dédié à l’histoire du Barreau de Versailles sur son site internet. Ne cherchez pas de page Wikipédia, il n’en existe pas. À l’époque de son élection, aucune interview ne lui est accordée. À peine Le Monde publie-t-il une brève en juin 1959.

Le virage vers la magistrature

En 1972, Me Ginette Synave opère un virage inattendu à 57 ans : elle quitte la profession d’avocat pour entrer dans la magistrature. Beaucoup s’interrogent sur cette décision. Pour sa fille, avocate au sein du cabinet de ses parents, la réforme de la postulation de 1971 a sans doute joué un rôle dans cette prise de décision. « L’avocat n’était plus uniquement plaidant, mais faisait de la procédure. C’était un cauchemar pour elle. Mon père et moi avons essayé de la dissuader de quitter la robe d’avocat. Maman traitait de beaucoup de dossiers de droit de la famille ou d’autres dossiers de droit civil, comme des dossiers pénaux. Elle en avait la totale maîtrise du fond et déléguait la gestion de la procédure aux avoués. Peut-être a-t-elle pensé que gérer la procédure ne lui permettrait pas de se consacrer autant au fond des dossiers qui la passionnaient, mais ce n’est pas la seule raison ».

Ginette Synave arrête donc sa carrière d’avocate après 39 ans d’exercice, mais désire tout de même rester dans les métiers du droit. « On était une famille de juristes. Elle aimait plaider et convaincre et elle s’est dit qu’elle pouvait aller voir l’autre côté du prétoire. Elle avait cette curiosité. Elle l’a fait au plus mauvais moment puisqu’à l’époque, très peu d’avocats étaient acceptés dans la magistrature. Elle a été intégrée à la base. Elle a tout fait, tout accepté. Ça la passionnait »…

Elle a notamment été juge au tribunal de grande instance du Havre, puis celui de Rouen et celui de Pontoise en 1976, dont elle devient vice-présidente en 1980, avant sa retraite en juin 1982. Elle s’occupe également de la Caisse nationale des barreaux français, dont elle fait partie du conseil d’administration.

« Féministe », selon les mots de sa nièce, Ginette Synave l’était, bien qu’à l’époque, elle tenait à avoir le titre de « bâtonnier » ne voyant pas pourquoi le même titre ne s’appliquerait pas aux hommes et aux femmes ! Elle s’est engagée de longue date pour favoriser l’autonomie des femmes et l’alphabétisation de celles qui en avaient besoin. Elle appartenait aux Soroptimist de Versailles, un club « de femmes au service des femmes ». Ginette Synave en a été présidente. « Elle était féministe, d’abord parce qu’elle n’a jamais imaginé que les femmes devaient avoir un statut inférieur à celui des hommes et ensuite par sa volonté de traduire ce féminisme en marquant une solidarité envers les femmes de toutes conditions sociales afin de les aider dans leurs aspirations », complète Noëlle Lenoir.

« J’ai beaucoup d’admiration pour les femmes de ma famille. C’étaient des femmes très modernes, accessibles, des pionnières. Je n’attache aucune importance aux décorations mais je trouve anormal qu’ayant été première Bâtonnière à Versailles et la deuxième en France, que personne n’ait songé, même pas dans les années 1980 alors que le maire de Versailles était avocat lui-même, à lui signifier la reconnaissance de la République. Elle n’a eu ni Légion d’honneur et aucune salle ne porte son nom au palais de justice de Versailles… La raison en est peut-être qu’à l’époque une réussite féminine ne devait être ni remarquée, ni célébrée… Ma tante n’a en outre jamais revendiqué de l’être. J’ai d’ailleurs observé que les femmes les plus brillantes sont souvent les plus modestes », souligne-t-elle.

Atteinte d’un cancer, Ginette Synave décède en 1989 et est enterrée à Versailles. Dans son hommage, Me Robert Tenger reconnaît qu’elle « est un des exemples les plus admirables de la rapidité avec laquelle les femmes ont pu conquérir leur place dans le monde judiciaire ». Évoquant avec sa fille ce qui pourrait être qualifié de manque de reconnaissance posthume, celle-ci hésite puis nous dit : « À l’époque, maman a été inhumée, selon sa volonté, dans la plus stricte intimité. Nous souhaitions de la discrétion. Une plaque me paraîtrait effectivement justifiée aujourd’hui ».

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