Isabelle Lonvis-Rome, une carrière dédiée aux droits des femmes

Publié le 28/07/2025

Nommée plus jeune juge de France en 1987, Isabelle Lonvis-Rome a exercé toutes les fonctions de la chaîne pénale, avant d’assumer des fonctions politiques. Ancienne ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, elle est aujourd’hui ambassadrice pour les droits de l’Homme, en charge de la mémoire de la Shoah. Elle vient de publier aux éditions Michalon : Jouer ou tuer, la fabrique d’un féminicide, livre dans lequel elle raconte le ressenti d’une présidente de cour d’assises chargée de juger un homme qui a assassiné sa femme. L’occasion de rencontrer cette personnalité incontournable de la lutte pour les droits des femmes.

Isabelle Lonvis-Rome, une carrière dédiée aux droits des femmes

Isabelle Lonvis-Rome

Tôt le matin, elle a donné rendez-vous dans un café coquet du centre de Paris. Elle arrive en avance, l’allure élégante et originale, veste à sequins et talons hauts. Isabelle Lonvis-Rome vient de publier un livre pour raconter l’un des procès qui l’a le plus marqué, et surtout ce que l’on ne dit jamais : comment une présidente de cour d’assises vit l’audience. Alors que les magistrats se retranchent généralement derrière leur devoir de réserve, la célèbre juge lève le voile sur son quotidien de présidente, ses doutes, ses émotions, ses pensées.

Isabelle Lonvis-Rome grandit dans l’Ain. Son père est directeur d’école, sa mère institutrice. Elle n’a que 23 ans lorsqu’elle devient juge de l’application des peines, à Lyon. Elle est alors la plus jeune juge de France. La magistrature est une vocation, ou presque. « Adolescente, j’avais la vision du bon juge des enfants, un poste que je n’ai finalement jamais occupé ». De la fac de droit, elle garde une passion pour Montesquieu, qui l’a « convaincue d’être magistrat », et pour Rousseau et son contrat social. « Il m’a fait comprendre pourquoi je faisais du droit. Ce contrat qui nous lie les uns aux autres est pour moi le fondement de la loi, un outil pour la paix sociale. Le juge est un artisan qui manie cet outil ».

Tout juste entrée en fonction, elle ressent « un choc carcéral » lorsqu’elle franchit la lourde porte de la maison d’arrêt de Lyon, une prison vétuste et déjà surpeuplée : « J’ai découvert en quelques mois la réalité de la vie dans toutes ses aspérités, les dépendances à la drogue et à l’alcool, le trouble psychiatrique, la grande solitude. Je n’ai plus vu l’humanité de la même manière. » Elle est juge de l’application des peines pendant six ans, un temps assez long pour un premier poste. Entourée de collègues « présents sans être paternalistes, ce que je n’aurais pas supporté », elle découvre le métier de magistrat, comprend qu’il se joue au cœur de la cité. À l’époque, dans les années 1980, la France se met au travail d’intérêt général. « Pour mettre en place ces mesures de réinsertion, il faut des partenaires. Cela impliquait d’aller démarcher des maires, des associations. J’ai adoré faire tout cela. J’ai compris que la justice, pour être efficace, ne doit pas être rendue dans une tour d’ivoire. Il faut être en lien avec les travailleurs sociaux, les psychologues, les psychiatres, les associations pour la réinsertion, les collectivités territoriales ».

Comprendre l’humanité

Après ce passage à l’application des peines, Isabelle Lonvis-Rome poursuit sa carrière au pénal. Elle occupera toutes les fonctions : juge d’instruction, présidente de correctionnelle, juge de la liberté et de la détention, présidente de cour d’assises. « Le pénal, c’est le droit de l’être humain. Au-delà de l’application de la loi, il permet de comprendre l’humanité dans ce qu’elle a de plus complexe », de voir les rouages de la société. Dans son cabinet de juge, elle entend des femmes lui dire qu’elles se sentent comme des « serpillières », une image « terrible et tellement évocatrice. Comment peut-on continuer à vivre quand on se sent salie, essorée ? Entendre cela permet de voir les choses différemment ». Elle constate que certaines femmes, violentées, protègent leur mari. « Comme plein de collègues, cela m’est arrivé de voir une femme dire à la barre qu’elle ne voulait plus que son conjoint soit condamné. Pendant longtemps, on disait : “Vraiment, elles ne savent pas ce qu’elles veulent !” On a compris bien plus tard, grâce à l’apport des sciences sociales, qu’elles étaient sous emprise ».

Présidente de cour d’assises à Versailles, Isabelle Lonvis-Rome découvre les procès de féminicides – qui ne s’appellent pas encore ainsi –, les viols avec actes de tortures. Elle observe, poussée à son paroxysme, « une violence structurelle à l’égard des femmes ». Ce constat lui vaut parfois d’être considérée comme « féministe ». « Cela me semble réducteur. Dire cela est juste une réalité, qu’on soit féministe ou pas. Elle fait mal, on n’a pas envie de la reconnaître ». Elle rappelle que la convention d’Istanbul, « grand texte fondateur de lutte contre la violence faite aux femmes », adoptée en 2011 par le Conseil de l’Europe, ne dit pas autre chose. « C’est écrit en préambule : il existe une violence structurelle dans une société à l’égard des femmes ». « Cette expérience de jugement de toutes ces violences m’a conduit à m’engager fortement contre les violences faites aux femmes ».

Pendant des années, Isabelle Lonvis-Rome voit l’institution se désintéresser du sort de ces femmes. « On disait : “Cela ne nous regarde pas” ». Et puis, le mouvement #Metoo arrive en 2017, comme une bourrasque qui décoiffe l’institution judiciaire. Peu à peu, la magistrature prend conscience de la réalité des violences conjugales. « On a compris que ce n’étaient pas des affaires privées. On continue de progresser, par exemple avec la notion de contrôle coercitif, phénomène de domination du conjoint violent qui va détruire sa femme à petit feu et la rendre dépendante. Les professionnels, avocats, magistrats, policiers, gendarmes, soignants, manient désormais ces concepts ». Quand, en 2018, la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, lui propose de devenir haute fonctionnaire et de coordonner les travaux du Grenelle contre les violences conjugales, elle n’hésite pas. « Je m’étais tellement donné pour la mise en œuvre de cette politique ». Elle se retrouve « au cœur du gouvernement sans en faire partie », tient « un rôle actif dans la politique publique de lutte contre les violences faites aux femmes ». En 2022, elle devient ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances au sein du gouvernement d’Élisabeth Borne.

Dans un monde judiciaire encore largement dominé par des hommes, l’émotion a mauvaise presse. Isabelle Lonvis-Rome assume des partis pris iconoclastes. Elle ressent les dossiers, ne s’en cache pas, confie même avoir déjà essuyé « une larme derrière ses lunettes », notamment lorsqu’elle présidait des cours d’assises. « Cela peut arriver quand on voit des images de découverte de corps, ou au contraire une photo de femme qui sourit, pleine de vie, dont on juge l’assassin. Pour autant, une fois la porte de délibéré fermée, c’est la raison qui l’emporte ». De la même manière, elle avoue ne pas croire à une impartialité totale. « L’impartialité est un idéal que l’on n’atteint jamais totalement. C’est essentiel justement d’en avoir conscience, de savoir comment notre histoire et notre parcours peuvent influer. Prétendre à l’impartialité totale en tant que juge ce serait mentir ».

Raconter le métier de juge dans ce qu’il a de plus intime

Lorsque les éditions Michalon lui proposent de raconter un procès de féminicide, elle accepte mais à condition, là encore, de raconter l’intime. De dire, pour la première fois, ce qui se passe, tôt le matin, tard le soir ou dans la nuit, dans la tête de ceux qui portent la robe rouge aux assises. « C’est un livre signature sur 35 ans de magistrature. Je trouvais important de raconter ça : comment un président vit l’audience, prépare son dossier. J’avais envie de le partager. C’est sans doute mon dernier livre sur mon métier de juge ». On la découvre écoutant de la musique classique très fort dans sa voiture pour retrouver une sérénité intérieure. Manger des œufs mimosa sur le pouce dans son bureau de juge. S’offrir un verre avec des amis, moitié avec eux, moitié ailleurs, l’esprit encore dans la salle d’audience. On la voit interagir avec les jurés, marchant sur un fil ténu entre bienveillance et distance. « J’avais avec eux des échanges de la vie de tous les jours, la météo, les embouteillages le matin. Je ne parlais pas du fond du dossier. Je ne voulais pas les influencer. D’autant plus que, si j’ai un avis en démarrant le procès, celui-ci peut évoluer avec l’audience. Un procès d’assises, ça va à 200 à l’heure. Tout peut basculer chaque jour ».

Si elle a quitté ses fonctions de juge, Isabelle Lonvis-Rome reste évidemment passionnée par les questions de justice. Dans un précédent livre, La Fin de l’impunité, paru chez Stock, elle prend position pour l’inscription du féminicide et l’introduction de la notion de non-consentement dans la loi. Elle suit aujourd’hui avec intérêt les débats en cours, et notamment celui sur la victimisation secondaire. Sans le trancher, elle invite les avocats à se saisir du sujet car « oui, la manière dont un accusé est défendu peut avoir un impact sur la victime et contribuer à la détruire davantage et l’écraser encore plus ». Libre penseuse, elle réfléchit à haute voix, à la manière de ceux qui préfèrent les questions aux réponses, ne s’interdit rien dans ses questionnements, pas même de discuter des principes fondateurs de l’institution judiciaire. « J’aime bien les débats », glisse-t-elle. Ainsi, sur l’imprescriptibilité : « Pendant des années, je pensais qu’elle devait être réservée aux crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, je n’en suis plus si sûre. Je n’ai pas d’avis arrêté. Je réalise que le fondement même de l’imprescriptibilité est le droit à l’oubli. La discussion est donc située par rapport à l’agresseur. Si on se situe un peu plus du côté des victimes et du droit à la réparation, c’est moins évident. La société doit-elle privilégier le droit à l’oubli ou celui à la réparation ? C’est un grand débat, qui doit se tenir avec sérénité et du temps pour qu’il ne réponde pas à une émotion de conjoncture ».

Son « livre signature » fait une large place à la victime, dont elle décrit le visage et cherche à reconstituer la vie, au moins par bribes. « Le procès pénal, c’est le face-à-face de l’accusé et de la société. La constitution de partie civile ne date que du début du XXe siècle, vers 1905. Ensuite, dans les années 1980, il y a eu de grandes avancées, grâce à Robert Badinter qui a soutenu la création de bureaux d’aides aux victimes dans les juridictions ». Elle aimerait que l’intérêt pour les victimes continue à se développer. Déplore que, dans les procès de féminicides, ceux qui jugent ne sachent rien des femmes qui sont mortes. « On pourrait, pour savoir qui elles étaient, interroger leurs proches, leurs collègues. Dans les affaires de viol, on a des informations par le biais de l’expertise psychiatrique. Quand la victime n’est plus là, on ne sait rien ». Isabelle Lonvis-Rome espère que les pôles spécialisés en matière de violences intrafamiliales, généralisés depuis janvier 2024, « contribueront à rendre une justice bien coordonnée, plus adaptée et protectrice ».

Depuis 18 mois, elle est ambassadrice pour les droits de l’Homme, chargée du devoir de mémoire relatif à la dimension internationale de la Shoah. Rousseau et Montesquieu, qu’elle voudrait relire, continuent de l’accompagner, comme au temps de la fac de droit. Les Lettres persanes, conte dans lequel deux voyageurs découvrent des terres inconnues avec un œil neuf, sont pour elle une boussole. À la manière d’Usbek et Rica, les deux voyageurs persans, elle se laisse guider de manière faussement naïve, revendique « cette manière d’accrocher l’autre, de le respecter profondément, de comprendre comment la loi est profondément liée à la mentalité d’un peuple ».

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