Les avocats et l’IA : une présence toujours plus incontournable

Publié le 17/06/2026
Les avocats et l’IA : une présence toujours plus incontournable
Intelligence artificielle, IA, justice,

C’est toujours l’ébullition chez les avocats. Depuis que l’IA – générative – a débarqué dans le paysage, professionnels comme instances s’interrogent sur ses avantages et inconvénients, voire ses dangers, et tentent de circonscrire son usage… Un exercice sur le fil pour rester conforme aux grands principes déontologiques, tout en s’adaptant à un écosystème de plus en plus perméable à l’IA.

Perdus. Ce mot revient régulièrement dans la bouche d’Anne-Hélène Hamonic, fondatrice du cabinet de conseils Facilaw, dédié aux problématiques des avocats. Cette professionnelle de l’accompagnement de carrière, qui aide des avocats dans leur quotidien, constate que l’IA a pris une place grandissante dans leurs considérations… et questionnements. Les avocats, percutés en l’espace de quelques années par cette révolution technologique, sont loin d’avoir toutes les clés en main pour l’appréhender au mieux. « Entre les IA génératives généralistes ou spécialistes, les différentes options ou outils disponibles, il y a beaucoup de choix. Ils ne savent parfois pas par quoi commencer », explique-t-elle. Malgré ce flottement, une chose est sûre : ce que traversent les avocats est similaire à la courbe du changement, qui passe par plusieurs étapes : curiosité, acceptation… « Aujourd’hui, ils disent qu’il n’y a plus le choix, qu’ils doivent y aller ! ».

Jennifer Krief est avocate à Paris, en droit des affaires et droit de la famille. Elle qui se dit volontiers technophile, ne dit pas autre chose. « L’ensemble des confrères y a recours aujourd’hui. Ne pas utiliser l’IA, c’est se condamner à prendre du retard et, je le pense, à ne pas durer dans la profession. La vraie question aujourd’hui est : comment l’utiliser au mieux ? »

En effet, selon l’étude Perspectives Avocats et Juristes 2025, 90 % des avocats et des juristes d’entreprise estiment que l’IA aura un impact important sur leur métier. Le trio des raisons les plus fréquentes pour lesquelles ils y ont recours est l’identification de la ou des jurisprudences en corrélation avec son cas d’espèce et bâtir une meilleure stratégie juridique (69 %), rédiger automatiquement une fiche de synthèse sur un sujet (57 %) et rédiger une synthèse des dernières actualités sur un sujet (56 %). On le voit : bien utilisée, l’IA est censée mener au juriste augmenté : plus efficace, plus rapide, plus pertinent. Mais son usage reste toujours à double tranchant.

Essayer de valoriser les tâches à haute plus-value

De manière pragmatique, le recours à l’IA passe par l’utopie de s’alléger le quotidien. Devant elle, Anne-Hélène Hamonic voit défiler des avocats parfois en grosse remise en question. « Ils peuvent avoir le sentiment de ne pas faire le métier de leurs rêves, de ne pas gagner assez, d’avoir une charge mentale constante, d’avoir fait sept ans d’études et de faire des copier-coller toute la journée. Ils attendent de remettre le curseur dans ce qui fait sens pour eux », analyse-t-elle. Parmi les objectifs qu’elle identifie dans leur démarche d’accompagnement, l’envie et/ou le besoin de réduire « les tâches dites “à faible valeur ajoutée” », comme effectuer ses recherches, la rédaction des e-mails ou encore la gestion des pièces. La consultante teste donc les outils comme Claude ou des IA spécialisées comme Consult’IA et peut conseiller, en connaissance de cause, ceux qui lui semblent les plus adaptés. Elle insiste d’ailleurs beaucoup sur l’importance de trouver des solutions réellement sur-mesure, ce qui prend un peu de temps. Et les avocats en manquent souvent : mais cette prise de hauteur peut être salutaire. Il faut donc identifier les sujets pour lesquels l’avocat souhaite s’y mettre, car « en fonction de son activité, les besoins sont différents. Qu’on travaille en droit de la famille ou en droit des sociétés, on n’aura pas le même usage de l’IA ».

Jennifer Krief se sert déjà des IA génératives pour ses recherches et utilise une IA spécialisée pour l’aider dans ses dossiers, afin d’éviter d’injecter des informations confidentielles dans le cloud. Mais elle attend aujourd’hui des progrès pour une aide à la rédaction, qu’elle estime encore le parent pauvre des outils disponibles. Elle attend donc avec impatience l’arrivée des solutions tout-en-un, « recherches et aide à la rédaction », mais elle est bien consciente que cela aura un coût…

Il est intéressant de souligner, pour François Girault, avocat en droits des affaires chez Fidal et président de la commission Prospective et innovation du Conseil national des barreaux (CNB), que l’IA peut faire gagner du temps comme en faire perdre. Par exemple, « on peut être enthousiasmé par les réponses prémâchées de Copilot, mais repasser du temps pour modifier les réponses par mail et tout personnaliser ». Mais l’impact de l’IA concerne aussi la relation avec les clients. « Le client peut se dire qu’il paiera moins cher s’il synthétise le rappel des faits et vous envoie la totalité des pièces et donc va demander d’inclure dans sa convention d’honoraire le recours à une IA. Mais après coup, il vous faudra néanmoins trier les pièces pertinentes en fonction des besoins et cela nécessite du temps », précise-t-il. Tout comme d’expliquer que la stratégie imaginée par le client se heurte à des règles de droit qu’il ignorait.

Le secret professionnel et la confidentialité : les priorités des instances

À double tranchant, l’IA l’est aussi sur les questions de secret professionnel et la confidentialité, piliers absolus de la profession. Face aux questionnements suscités et les risques éventuels pris sur la confidentialité des données, les instances comme le CNB ou les différents barreaux tentent de cadrer les connaissances et les usages. Le CNB a ainsi publié plusieurs rapports : L’IA, le guide pratique ou le guide de la Déontologie et l’intelligence artificielle mais aussi une étude de synthèse sur la perception et les usages. Dans cette étude, 81 % des avocats disent s’interroger sur les enjeux de déontologie et de confidentialité avec l’IA. 86 % des avocats exerçants dans des cabinets de plus de 100 avocats utilisent l’IA contre 57 % pour les avocats exerçant seuls.

François Girault insiste sur la multiplication des cas d’avocats condamnés pour avoir eu recours à une IA sans avoir vérifié leurs sources et ainsi avoir présenté des jurisprudences inexistantes, avec un risque d’action en responsabilité chez les avocats. Car, oui, il arrive à l’IA d’halluciner et, face à ce risque, la supervision humaine reste un prérequis indispensable. « Au sein de la Commission numérique, nous rappelons les fondamentaux, comme ne pas utiliser certaines applications. Mais cela va au-delà : il existe encore des confrères qui ont des adresses Gmail. C’est donc plus largement la question du numérique qui met la profession face à ces disparités. L’IA n’est que la suite logique de ces questionnements ». Il est évident que « les avocats ont peur de mal faire, d’où l’importance de se former sur ces sujets relativement nouveaux », analyse Anne-Hélène Hamonic. Les formations existent, mais ne semblent pas toujours bien identifiées : d’où la réflexion actuelle du barreau de Paris, par exemple, qui souhaite proposer des formats clairs pour aborder ces questions et entend mettre en place une IA dédiée aux questions déontologiques.

Vers une fracture numérique ?

Autre réflexion émergente : comment réagir face à un client qui arrive et qui a déjà sa réponse car il est allé sur ChatGPT ou Claude ? Anne-Hélène Hamonic conseille de se positionner en « expert » de l’IA – ce qui induit de bien connaître les outils ou de déjà bien les pratiquer. « Par exemple en demandant au client comment il a rédigé son prompt, essayer de bien remonter à l’origine du texte cité », conseille-t-elle ; dans tous les cas, glisser de la nuance. Pour François Girault, cela ne suscite pas d’inquiétude : « C’est bien de se faire challenger par ses clients ». À condition d’être à la hauteur des attentes et d’apporter des questions pertinentes. Reste que, comme dans tous les secteurs, entre les géants du droit et les avocats exerçant en solo, le fossé, voire la fracture numérique, se creuse. Fidal, qui compte plus de 2 000 collaborateurs à travers la France – dont 1 200 avocats sur près de 90 bureaux – a largement investi dans le développement de l’IA, afin d’obtenir une IA en interne. Une solution « confortable mais chère », avec un « DSI et un board très agile » sur ces questions et « une vraie implication de la direction sur les questions de souveraineté », se réjouit François Girault.

Les questions de souveraineté

Souvent reléguées au second plan, les questions de souveraineté ne sont pas celles qui préoccupent le plus les avocats au quotidien. Pourtant, elles sont déterminantes. En juin 2025, le CNB a ainsi participé à la conférence du Legal data Space, avec une forte connotation européenne et internationale, puisque la prédominance du droit anglo-saxon, y compris dans les pays de droit continental, peut influencer les résultats de l’IA, dotée de biais qui deviennent alors stratégiques. Le 24 juin se tiendra d’ailleurs un colloque à Bruxelles, le European Legal Sovereignty Day, en présence, notamment, du CNB. « Nous ne sommes pas à l’abri qu’une dictature décide de couper les accès à Microsoft, et demande à des avocats de partager leurs données », glisse François Girault. Même inquiétude du côté du barreau de Paris, qui vient de signer un texte pour rappeler la nécessité d’un barreau souverain, et fort face aux menaces totalitaires sur le numérique. Par ailleurs, dans un monde de plus en plus concentré, les cabinets anglo-saxons deviennent de véritables mastodontes, comme avec la fusion de Allen-Overy-Shearman (A & O Shearman) fort de 4 000 avocats, pour un CA de plus de 3 milliards de dollars. Dans ces conditions, ces cabinets géants ne connaissent aucun frein à investir des millions de dollars dans le déploiement de l’IA. « En réaction, les cabinets français ont tendance à se rapprocher et à resserrer les rangs », pour faire front, éclaire François Girault, notamment sur la question de l’IA. « On voit une différence claire entre les cabinets structurés qui utilisent des solutions opérationnelles et les avocats qui ont moins de moyens et qui bénéficient par exemple des partenariats mis en place par le barreau de Paris pour bénéficier d’abonnements moins chers », reconnaît-il François Girault.

« L’une des missions du CNB est justement d’éviter un barreau à deux vitesses » : mais il est clair que certains avocats sont moins confrontés à des enjeux de business. Pour autant, même l’avocat en droit de la famille à Brive-la-Gaillarde doit pouvoir recourir à des outils d’IA, en toute sécurité. Dans ce cas, il peut faire appel à des agents IA benchmarkés par son barreau, qui va lui fournir des logiciels conformes et accessibles, et ainsi, avancer en sécurité sur ce nouveau chemin. Car en droit des affaires ou de la famille, « il faut une approche réaliste. Dans un dossier de divorce, on ne peut imaginer injecter dans un serveur américain les données d’une carte Vitale ! Nous devons rester des prestataires de confiance », réaffirme François Girault.

Un catalyseur de business ?

Reste l’aspect économique lié à l’IA : quelle croissance et à quelle échéance pour les avocats ? Sur ce point, les chiffres manquent à ce jour. François Girault se veut rassurant. « Longtemps, on a dit que l’IA allait tuer la profession. En réalité, elle va décaler le scope de nos interventions ». Même face à des clients qui penseraient ne pas avoir besoin d’avocats, l’IA peut être un catalyseur d’affaires, un vecteur de business nouveau. « Avec un meilleur référencement, les gens n’ont plus de frein pour demander du conseil juridique. Parfois, en faisant ces recherches, ils vont comprendre qu’ils peuvent récupérer une indemnisation ». Et donc enclencher une action avec un avocat.

Jennifer Krief croit fort au potentiel des IA dans le traitement de ses dossiers, afin de gagner en rapidité. Mais elle connaît aussi leur coût, spécialement pour des petits cabinets comme le sien. Il faudra donc mettre en balance différents éléments pour mesurer l’impact positif de l’IA sur son chiffre d’affaires.

Enfin, si l’on reparle de formation, comment les jeunes vont-ils se former concrètement, sans mettre les mains dans le cambouis ? » Les premières années sont en effet formatrices et, si l’IA est à même de faire à leur place, cela peut être problématique pour l’affûtage de leur esprit critique, le développement de leur débrouillardise ou l’acquisition de certains réflexes, met en garde Anne-Hélène Hamonic.

François Girault est aussi bien conscient que certains avocats associés freinent actuellement leur recrutement en pensant que l’IA va pouvoir effectuer des tâches à la place d’un confrère junior. « Quelle erreur ! glisse-t-il. Ceux qui pensent comme cela ont complètement tort. Les sujets de pérennité et de transmission ne passeront pas par l’IA » !

Plan