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Les cabinets de conseil face au défi de la jeunesse

Publié le 08/12/2023
Les cabinets de conseil face au défi de la jeunesse
2ragon/AdobeStock

Turn over, attractivité en berne, volonté d’alignement avec les aspirations d’une nouvelle génération très exigeante, les sept plus grands cabinets d’audit-conseil français, membres de la F3P (Fédération française des firmes pluridisciplinaires) se sont coordonnés à l’occasion d’une étude – fait rare -, pour mieux analyser les grands enjeux liés à la jeunesse.

Plus de 5 milliards d’euros en 2022 : c’est le chiffre d’affaires des mastodontes du conseil français : BDO, Deloitte, PwC, Mazars, KPMG, Grant Thornton, EY. À eux sept, ils représentent aussi 40 000 collaborateurs, 9 000 recrutements et 4 000 stages annuels. « Un secteur « engagé dans la société » et dans le tissu économique », a souligné Sami Rahal, président Deloitte France et Afrique à la tête de la F3P. Ces quelques chiffres évoqués lors d’un point presse le 20 novembre dernier, à l’occasion du dévoilement des résultats d’une grande consultation nationale sur le sujet de la jeunesse, visaient à rappeler le poids économique de ces cabinets, qui contribuent à assurer la sécurité juridique et financière de la place de Paris, tout comme à augmenter la compétitivité des entreprises françaises. Mais ces deux objectifs sont conditionnés par l’attractivité du secteur. Et les talents à dénicher sont en pleine mutation, même si Rami Sahal n’est pas allé jusqu’à évoquer un secteur en berne : environ 600 000 CV sont reçus par an par la filière (rien que 100 000 CV reçus chez PwC). Pourtant, le turn over reste important (environ 15-20 % actuellement), après avoir explosé sous le Covid (30 %). Alors comment « faire de nos cabinets de conseils des terrains et modèles d’épanouissement », se débarrasser enfin d’une image datée… et trouver les talents nécessaires à l’avenir ?

L’initiative d’une étude commune s’est voulue d’autant plus pertinente que le secteur est grand pourvoyeur de stages et de premières expériences professionnelles. Les premiers constats de cette consultation nationale (plus de 500 répondants, 2 000 votes), montrent des préoccupations centrées sur la sphère personnelle : le salaire reste déterminant, suivi par la question du télétravail, des horaires, de la flexibilité, l’articulation vie personnelle/professionnelle, l’inclusion. Les jeunes restent intéressés à l’idée de rejoindre un cabinet mais la perception des cabinets reste datée sur les questions de diversité, flexibilité, l’individualité des parcours.

« Participer aux défis contemporains »

Marie Guillemot, présidente du directoire chez KPMG, a rappelé la nécessité de « participer aux défis contemporains ». Mission de sécurisation des informations financières et extra-financières des acteurs économiques, accompagnement des entreprises dans les grandes transformations économiques, organisationnelles, digitales ou environnementales, tout cela contribue à la compétitivité des entreprises en France. Au-delà du recrutement massif porté par le secteur, la formation apparaît comme un véritable enjeu, que les nouvelles recrues restent dans les organisations ou qu’elles irriguent ailleurs. Pour Robert Dambo, président France, membre du Board of Governors et du Strategic Committee de Grant Thornton International, les aspirants aux cabinets de conseils doivent rester « employables », et accordent une grande importance à la formation, notamment individualisée. Une façon de répondre aux attentes qui émergent au cours d’une carrière, avec des parcours de formation assurés par des personnes dédiées au sein des cabinets – qui n’oublient pas les soft skills tout en s’adaptant aux besoins du marché et des entreprises : datas, intelligence artificielle, etc.

« 54 % placent l’équilibre vie professionnelle- vie personnelle comme prioritaire »

Alors, comment accompagner au mieux les talents ? L’étude révèle que 68 % des répondants sont focalisés sur des projections personnelles et la question de la flexibilité. L’inclusion a concerné 9 % des contributions. Sami Rahal a ainsi souligné l’engagement des fondations pour l’insertion professionnelle de jeunes issus de milieux défavorisés. Aujourd’hui, 37 % des recrutés proviennent également de l’université et 63 % des grandes écoles, insistant ainsi sur une plus grande diversité des parcours académiques. Sur l’inclusivité, le secteur n’en est pas encore à la parité femmes-hommes : si c’est le cas jusqu’au poste de senior manager, les femmes se font de plus en plus rares dans les positions les plus hiérarchiques. La pression exercée par la jeune génération pourra sans doute accélérer un mouvement lancé, mais encore trop lent : en 5 ans, la proportion de femmes associées a progressé d’un tiers.

La part accordée au travail a également changé. Selon l’institut Montaigne, dans les années quatre-vingt, le travail était le facteur principal d’épanouissement des Français, contre seulement 25 % aujourd’hui, a souligné Éric Fourel, country managing partner France chez EY en France. Ainsi, l’une des priorités est de réduire le décalage entre l’image que renvoient les cabinets – perçus comme des structures « monolithiques », « élitistes », « très verticalisées », peu à l’écoute des aspirations professionnelles tant que personnelles – et la perception que les jeunes s’en font. Il a pourtant réaffirmé que les cabinets de conseils étaient l’un des tout premiers vecteurs d’ascension sociale en France ». « Nous cherchons la performance, la compétence, mais aussi une incarnation » : alors qu’avant, l’uniformisation des profils et des personnalités primait, pointe l’envie de mettre en avant celles et ceux qui « projettent une image du cabinet qui leur est propre ». Ce besoin exprimé de flexibilité dans les carrières, il affirme que le secteur tente d’y répondre, notamment sur les envies de carrières à l’étranger de leurs membres ou pour une évolution vers des postes en dehors du premier métier pour lesquels ils les ont rejoints.

« La prépondérabilité des enjeux liés à la transition écologique »

Patrice Morot, président de PwC en France et au Maghreb, s’est souvenu de ses débuts, il y a 30 ans, doté d’un simple ordinateur. Aujourd’hui, la démultiplication des logiciels et outils technologiques rend possible de répondre aux besoins grandissants des entreprises clientes : par exemple en cybersécurité. Pour être plus efficace, il souligne la nécessité de ne pas travailler en silo mais « d’agréger les compétences » provenant des directions juridiques et fiscales, des consultants (de la stratégie à l’exécution), des auditeurs… Face à ces besoins, de nouveaux métiers apparaissent comme nouvellement stratégiques, à l’instar des ingénieurs de plus en plus prisés. L’enjeu : apparaître comme des entreprises de plus en plus innovantes, qui prennent en compte les questions de durabilité et de transition écologique. « Ce sujet est au cœur de nos préoccupations », a-t-il assuré. À trois titres : les besoins des entreprises, les attentes de la jeunesse et les convictions de nos cabinets d’aller vers une économie décarbonée.

Des objectifs également en lien avec une évolution légale, celle du reporting extra-financier qui vise à mieux tracer les flux financiers vers des activités plus durables, dès janvier 2024. Lors de cet événement, les 7 cabinets se sont donc engagés à former l’ensemble de leurs 40 000 collaborateurs (auditeurs, consultants et avocats, fonctions transverses, alternants et stagiaires) d’ici fin 2024 par des dispositifs de formation obligatoires et facultatifs, adaptés selon les métiers et les responsabilités occupées pour former les avocats, consultants, stagiaires (donc pas seulement les personnes en charge de la transition écologique), aux normes ISO, à la RSE, etc. S’il existe bien une barrière à l’entrée pour des structures plus petites, ils ont réaffirmé qu’il n’y avait pas d’hégémonie sur le marché de l’audit durabilité des grands cabinets, les besoins étant énormes.

Le message est passé : les 7 cabinets représentés souhaitaient réaffirmer leur envie de compter parmi les « acteurs majeurs de la décarbonisation de l’économie ». Une certitude, pour attirer de nouveaux talents, ils devront se tenir à ces engagements vers plus de diversité, durabilité et égalité.

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