Les candidats mènent campagne dans l’arène de la Berryer

Publié le 01/12/2016

Le 29 novembre dernier, les avocats ont été appelés à voter pour le premier tour de l’élection du bâtonnier. Les avocats parisiens avaient à choisir entre les tandems Olivier Cousi et Nathalie Roret, Marie-Aimée Peyron et Basile Ader, Elizabeth Oster et Elisabeth Cauly, ou voter pour Carbon de Seze ou Jean-Louis Bessis, qui se présentent seuls. La campagne bat son plein. Le lundi 21 novembre dernier, elle s’est déplacée sur le terrain de l’humour. Lors de la conférence Berryer, les candidats sont venus affronter les redoutables secrétaires généraux de la Conférence du stage. La joute oratoire était avant tout l’occasion de cultiver son capital sympathie avant le premier tour.

À vingt et une heure pile, les jeunes avocats font une entrée en trombe dans la pompeuse première chambre civile de la cour d’appel de Paris. Menés par Clémence Cottineau, la quatrième secrétaire générale de la Conférence du stage, ils se frayent un passage en courant entre les bancs du public et prennent bruyamment place en arc de cercle sous les plafonds dorés et les lustres à dix ampoules de la chambre. Comme souvent pour ces rendez-vous, la salle est comble. « Il y a un public Berryer », glisse un habitué. « Des gens viennent régulièrement car ils considèrent que c’est un spectacle unique à Paris. Ce en quoi ils n’ont pas tort » !

Une fois par mois, les couloirs du palais de justice reprennent vie après vingt heures. Dans les allées sombres et désertées, les rares silhouettes que l’on croise convergent presque toutes vers la salle des Criées, où se tient traditionnellement la conférence Berryer. Un ou deux jeunes avocats viennent affronter les secrétaires de la Conférence du stage. Ces jeunes avocats, reçus au prestigieux concours, se font les jurés d’une joute oratoire portant sur les sujets aussi cruciaux que « Pour ou contre Télérama » ou « De l’utilité de la jupe ». Dans une ambiance de foire, les candidats prononcent leur discours sur le mode du réquisitoire ou du plaidoyer, avant d’être critiqués, avec humour mais sans ménagement, par les impertinents secrétaires. L’humour est parfois corrosif. Pour un bon mot, pour une réplique qui fera mouche et emportera le rire de la salle, tous les coups semblent permis…

Au fil des années, des personnalités aussi diverses que Serge Gainsbourg, Jacques Derrida, Catherine Deneuve, ou plus récemment Rama Yade et Cédric Klapisch, se sont mêlées au « peuple de Berryer ». Contrairement aux usages, il n’y avait pas d’invité people le 21 novembre dernier. Les candidats, en revanche, étaient des invités de marque. Car les avocats venus en découdre n’étaient autres que les candidats au bâtonnat de Paris. « Tous ont joué le jeu de venir, c’est un moment de convivialité appréciable, au milieu d’une campagne effrénée », souligne Clémence Cottineau, organisatrice de la soirée. Pour les aspirants bâtonnier, la « Berryer » est une manière d’allier l’utile à l’agréable. « C’est un temps où la parole est libre, et chacun peut en profiter comme il l’entend. Vu le contexte, il y a une dimension politique évidente. Les candidats s’expriment, au fond, sur les sujets qu’ils veulent », précise Clémence Cottineau. Tout au long de la soirée, les candidats vont en effet largement s’affranchir des thèmes imposés, sans jamais reprendre pour autant leur discours de campagne. L’enjeu est surtout d’avoir l’air sympathique et bon camarade.

Sommé de défendre la thèse « Ordre partout, justice nulle part », Carbon de Seze, avocat originaire du Sud-Ouest, ouvre le bal en misant sur l’autodérision. « L’injustice a été pour moi personnelle, pensez, avec un prénom comme le mien… », plaisante-t-il d’entrée de jeu, un peu guindé toutefois dans sa veste de costume marron ornée d’une cravate rouge. Dans une démonstration absurde, il convoque ensuite le souvenir de l’ordre juste, prôné par Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de 2007, et promet a contrario d’instaurer « l’ordre injuste ». Teinté d’ironie de bout en bout, le discours s’autorise néanmoins des remarques politiques, soulignant par exemple le fait que « les avocats n’ont jamais été entendus par la police, et jamais aussi peu écoutés par le Gouvernement ». Dans leur rôle de critique, les secrétaires de la Conférence du stage le taclent gentiment. « Quel ennui ! On comprend mieux que vous vous présentiez seul ! », assène Karim Laouafi, onzième secrétaire.

Olivier Cousi, son successeur dans l’arène, livrera la prestation la plus enlevée de la soirée. Chargée de le présenter, Gabrielle Fingerhut, la sixième secrétaire de la Conférence, le caricature en « veuve américaine en manque de compagnie et de bonnes œuvres ». L’avocat n’en prend pas le moindre ombrage, au contraire. Très à l’aise, il sautille, gesticule, change de voix, imite ses concurrents avec l’aisance d’un showman. « Sans ordre, pas de désordre, sans désordre, pas de conflits, sans conflits, pas de procès, sans procès, pas d’avocat ! », énumère-t-il avec l’entrain d’un bateleur. Il plagie ensuite le nouveau président américain Donald Trump en promettant de faire construire « un grand mur autour de l’ordre des avocats pour se protéger des avocats de la périphérie qui viennent violer nos enfants », ou d’écrire au FBI pour organiser une campagne de dénigrement de ses concurrents au bâtonnat. « Let’s make avocats great again », provoquant de sonores éclats de rire dans l’assistance. Les secrétaires de la Conférence saluent la « meilleure rigolade de la soirée ». « Si vous aimez comme lui, le pro bono, les causes perdues et que vous voulez faire de l’humanitaire, vous voterez pour lui », raille gentiment Simon Clémenceau, dixième secrétaire de la Conférence lors de sa critique.

Vient ensuite le tour de Jean-Louis Bessis. Chargé de disserter sur le thème « Faut-il planter le bâton ? », l’avocat d’apparence austère s’autorise un discours grivois, déclinant autour du planter de bâton toutes les métaphores phalliques possibles et imaginables. Cela lui vaut d’être courtoisement tancé par Léa Dordilly, cinquième secrétaire de la Conférence, chargée de critiquer sa prestation. « C’était fin, subtil, élégant. Je n’ai rien à ajouter », tacle la jeune femme brune. Clémence Cottineau, organisatrice de la soirée, feint de s’étonner : « Ces gens qui se présentent au bâtonnat sont incroyables. On leur offre une tribune, ils nous racontent absolument n’importe quoi ! ».

En fin de soirée, Basile Ader, avocat spécialisé en droit de la presse, se caricature en « Merkel du barreau, Thatcher du CNB ». Elizabeth Oster, seule femme à participer à ce combat de coq, prend la parole peu avant minuit, devant une assistance largement clairsemée. Le mot de la fin revient à Frédéric Bibal, chargé d’assurer la contre-critique de la « Berryer ». L’avocat rappelle l’importance de cultiver l’art oratoire et l’éloquence, à une époque où le numérique ne cesse de gagner du terrain.

« Un beau discours, très apprécié par les candidats au bâtonnat », commente Clémence Cottineau, qui regrette qu’une grande partie du public n’ait pu y assister.

Les cinq discours prononcés ce soir-là relevaient davantage du poème surréaliste que de programmes de campagne. Le ton était léger, mais il était important d’en être, « pour montrer que l’on est bon esprit, que l’on est sport », précise l’ancien secrétaire général de la Conférence, habitué de la Berryer. Malgré la tonalité humoristique de la soirée, certains ont profité de cette tribune pour faire passer des messages plus sérieux. Ainsi, Grégory Saint-Michel, ancien secrétaire de la Conférence du stage, a tenu à faire une place, entre deux discours, « à ceux que personne ne connaît et qui ne connaissent personne au Palais ». « J’ai longtemps été comme eux », a-t-il précisé. Avant de lancer, comme un avertissement : « Ces gens-là, il faut y penser, ils peuvent mettre les plus grands d’entre vous en balance ».

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Référence : LPA 01 Déc. 2016, n° 122n4, p.4

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