Les réseaux sociaux pour les avocats, entre publicité et accès au droit, faut-il choisir ?

Publié le 11/05/2026
Avocats et RS
kseniaso/AdobeStock

Pénalistes, spécialistes du droit du travail ou généralistes, les avocats sont de plus en plus nombreux à investir les réseaux sociaux. Pour certains, c’est devenu un outil de premier ordre, qui leur permet d’aller chercher de nouveaux clients. Pour d’autres, c’est avant tout un support qui leur permet de lever le voile sur le fonctionnement de la justice et d’œuvrer pour l’accès au droit. Trois d’entre eux ont accepté de raconter leur rapport aux réseaux sociaux pour Actu-Juridique.

À 49 ans, Avi Bitton s’est d’abord inscrit sur Facebook, il y a une vingtaine d’années. Pendant longtemps, il n’a eu que ce réseau social, et puis, il y a une dizaine d’années, il a choisi de développer sa présence numérique. Il a rejoint Instagram, LinkedIn, ouvert une chaîne Youtube. Son dernier compte en date, TikTok, a été ouvert il y a deux ans. « Comme tout le monde, j’ai commencé tout seul, de manière artisanale », explique-t-il. Avant de prendre les choses très au sérieux, ne laissant rien au hasard. « J’ai une stratégie, des prestataires, un budget. Avec le coût des campagnes sponsorisées, la création de contenus vidéos, j’arrive à 100 000 euros par an. C’est un travail en soi », assure-t-il. Aujourd’hui suivi par 1 700 000 personnes tous réseaux confondus, il est, dit-il « l’avocat le plus suivi de France »…

Les réseaux sociaux ou une publicité autorisée et gratuite…

Comme lui, de plus en plus d’avocats sont présents sur les réseaux sociaux. Si LinkedIn, réseau professionnel, est sans doute le premier à attirer les avocats, beaucoup rejoignent également des réseaux qui visent autant le grand public que les professionnels. « On voit bien qu’il y a une appétence de nos confrères, comme des concitoyens, à aller sur les réseaux sociaux. Particulièrement les plus jeunes, qui ne se posent pas les mêmes questions que nous. Leur smartphone, c’est pratiquement devenu leur stylo », constate Catherine Gazzeri, présidente de la commission communication du Conseil national des barreaux. Un rapide tour des comptes Instagram d’avocats montre que la tendance existe en réalité chez des avocats de tous âges. Pour une profession qui n’a pas le droit de faire de la publicité, les réseaux sociaux sont avant tout une manière de se faire connaître. « Cela donne évidemment une visibilité. Cela peut être vu comme une forme de publicité gratuite », reconnaît Catherine Gazzeri. Avi Bitton confirme : « Cela permet de se faire connaître des clients potentiels. En ce qui me concerne, notamment des cadres dirigeants qui veulent négocier leur départ, ils forment mon cœur d’activité ». Selon lui, les réseaux permettent à la fois de trouver des clients – un tiers de sa clientèle arriverait à lui de cette manière, pense-t-il, tout en précisant qu’il ne dispose pas de chiffres à ce sujet – et de faciliter les échanges. « Quand ils viennent me voir, mes clients sont nombreux à me dire qu’ils ont l’impression de déjà me connaître. Certains peuvent finir mes phrases. Cela facilite la consultation car ils connaissent déjà mes stratégies de défense ». Si, « bien que le mot soit tabou », il assume que sa présence sur les réseaux soit une forme de publicité, il tient à nuancer. « Si ça marche, c’est parce que ce n’est pas que de la pub. Mes vidéos contiennent beaucoup d’informations sur le droit du travail, beaucoup de conseils qui, sans les réseaux sociaux, seraient payants et que je donne gratuitement. Beaucoup m’ont dit que c’était d’utilité publique » !

Les réseaux ou comment faciliter l’accès au droit

Élise Fabing, avocate spécialisée en droit du travail, ouvertement féministe et pro-salariée, compte pour sa part une communauté de 28 000 followers. Contrairement à son confrère Avi Bitton, elle revendique une approche dilettante des réseaux, confie s’y être retrouvée presque sur un malentendu. « Une copine m’y a inscrite en 2020 pendant que j’étais en congés maternité car elle pensait que je trouverais des contenus féministes qui m’intéresseraient ». Ses premiers posts montrent d’ailleurs des photos de vacances, d’enfants de dos. Et glissent peu à peu vers des sujets plus professionnels. Le hashtag « Balance ton agency » vient alors d’émerger pour dénoncer les dérives dans les agences de communication. « J’ai liké un post, et comme il y avait « avocate » dans le nom de mon compte, la fondatrice de ce mouvement m’a rappelée ». L’avocate est donc arrivée via Instagram à un de ses dossiers les plus importants, les publications du mouvement « Balance ton agency » ayant donné lieu à plusieurs procès. Pour autant, l’avocate explique ne pas chercher, sur les réseaux, à trouver de nouveaux clients. « J’en ai déjà assez », précise-t-elle. « J’ai une approche plutôt militante. Ce que je veux, c’est donner de la visibilité à mon sujet. Mon moteur, mon obsession, c’est l’accès au droit. J’ai d’abord essayé de faire des fiches, des vidéos montées. Finalement, j’ai fait des lives et c’est ce qui a le mieux marché. Je fais des cas clients, des vidéos d’informations ». Une activité qu’elle n’a jamais vraiment rationalisée. « Mes vidéos ne sont pas très travaillées. Souvent, cela se réduit à prendre mon téléphone et à raconter un dossier face caméra. Mes clients me disent d’ailleurs que cela fait home made ! », dit l’avocate qui en dépit de cela assure n’être « pas très réseaux sociaux » et ne pas y consacrer plus de vingt minutes par semaine. Pour si peu de temps investi, les retombées sont significatives. Grâce à ses posts Instagram, une éditrice l’a repérée et lui a proposé de résumer ses contenus dans un livre. C’est ainsi qu’elle a publié le Manuel contre le harcèlement au travail, paru aux éditions Hachette en 2021. Sur la couverture, elle est présentée comme « l’avocate qui donne ses conseils sur les comptes #Balance ». Outre la notoriété et la contribution au débat de société que donne cette présence en ligne, Élise Fabing met en avant un autre point, plus pragmatique : les réseaux sociaux peuvent constituer un levier utile pour dénouer certains dossiers. « Les entreprises ont peur des posts sur Instagram quand elles ne se comportent pas bien. Il m’est arrivé d’évoquer certains dossiers pour mobiliser les journalistes. Cela a donné lieu à des transactions ».

Quand les réseaux défendent une cause

Pendant des années, Anne Bouillon, pénaliste du barreau de Nantes très identifiée pour ses activités de défense des femmes victimes de violences, faisait des comptes rendus d’audience sur Twitter. Des verbatims bruts, qui se passaient de commentaire. L’élection de Donald Trump l’a poussé à clôturer son compte. Pour continuer à communiquer sur son métier, elle a migré sur Instagram, en 2024, avec l’aide de sa fille âgée d’une vingtaine d’années. « J’ai plus de 50 ans, je suis plutôt de la génération Facebook. Je maîtrise mal Instagram et je ne voulais pas tomber dans l’addiction aux réseaux sociaux ni parler de moi, ce qui semble inévitable sur Instagram. Je voulais simplement continuer à raconter ce que je vois et ce que je vis ». Ses premiers posts relatent la sortie de son livre « Une affaire de femmes », paru aux éditions de l’Iconoclaste. Les suivants archivent ses nombreuses interventions médiatiques, et, de temps en temps, quelques selfies pris en marge d’enregistrement médias ou de conférences. L’essentiel de son compte est constitué de photos de lieux neutres, de salles d’audiences vides, de panneaux de signalisation de tribunaux. « Je prends des photos qui n’ont d’autre intérêt que de situer un lieu ». Ces décors servent désormais de supports à ses publications, sur lesquelles elle relate sobrement les propos entendus dans les lieux de justice. « Je fais des petites stories à des stades différents de l’audience, avec toujours cette idée de verbatim ». L’avocate confie y passer près de 2 heures par jour. « Ça empiète sur mon temps de lecture », regrette-t-elle. Mais 5 000 personnes la suivent. Une communauté qui peut sembler modeste au regard de celles d’autres avocats ayant investi les réseaux, mais au sein de laquelle on trouve des journalistes, des consœurs qui se consacrent comme elle à la défense des femmes, et des figures médiatiques des luttes féministes. « Il y a dans mes publications un but pédagogique et une envie d’alerter. Je veux mettre en lumière cette réalité que je vois tous les jours. Les violences faites aux femmes ne sont pas résolues, elles s’aggravent, et le judiciaire reste le parent pauvre de la démocratie. Il faut le dénoncer ».

Et les instances dans tout cela…

Pour Catherine Gazzeri du Conseil national des barreaux, ces multiples usages des réseaux sociaux par les avocats sont plutôt une bonne chose. « Cela fait qu’on parle du droit. Qu’on le fait vivre. Et je trouve que c’est assez stimulant. Cela permet de vulgariser un certain nombre de règles, de désacraliser le droit et de le rendre plus accessible à nos concitoyens. Peut-être que ceux-ci hésiteront moins à venir pousser la porte des cabinets. Pédagogie et visibilité se mélangent et justifient la présence des avocats sur les réseaux. » Il importe néanmoins, souligne-t-elle, que les avocats s’expriment avec une certaine sobriété. « Être présent sur les réseaux sociaux n’empêche pas de respecter la déontologie. On s’exprime en tant qu’avocat — et donc les règles de notre serment doivent s’appliquer. Le secret professionnel, c’est notre ADN. Il ne faut pas divulguer les informations qui nous sont confiées, s’exprimer avec un ton modéré, ni excessif ni injurieux, et ne pas entretenir des polémiques inutiles. Sinon, cela rejaillit sur l’ensemble de la profession ».

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