Olivier Norek : le roman d’un flic qui va bien

Publié le 22/08/2016

Lieutenant de police judiciaire et aujourd’hui auteur de polar, Olivier Norek a arpenté la Seine-Saint-Denis pendant plus de quinze ans. Une expérience dont il a tiré trois romans à succès, très réalistes, dans lesquels il raconte la police de l’intérieur.

Olivier Norek.

Tout a commencé sur un malentendu. Par un concours de circonstances dont internet a le secret, un mail du site www.aufeminin.com atterrit sur la boîte mail d’Olivier Norek, lieutenant de police judiciaire de la Seine-Saint-Denis. Le courriel l’invite à participer à un concours de nouvelles. Olivier Norek l’efface, mais comme le sparadrap sur le doigt du capitaine Haddock, le message revient sans cesse dans sa boîte mail. Un soir d’ennui, au commissariat, le flic se met à taper à deux doigts une bluette sentimentale sur son téléphone. Le jury, séduit par son écriture sensible au point d’imaginer que l’auteur est une femme, lui décerne le troisième prix. Une éditrice le repère et lui suggère de raconter sa vie de flic. La nuit, après ses journées au poste, Olivier Norek donne vie à Victor Costes, commissaire de police en Seine-Saint-Denis. C’est le début de Code 93, succès de librairie, vendu à 40 000 exemplaires.

C’était il y a quatre ans. Depuis, Olivier Norek est devenu auteur à plein temps, a écrit deux autres best-sellers, Territoires et Surtensions. L’ancien flic spécialisé dans les enlèvements contre rançon, les agressions sexuelles, les braquages de coffres et les tentatives d’homicides passe désormais le plus clair de son temps dans son petit appartement de Pantin, à boire des litres de cafés et à vapoter en écrivant des thrillers. « Qui mieux qu’un flic peut raconter les histoires de flics ? On a l’univers, on a le décor, toutes les anecdotes… Un auteur peut écrire qu’une bagnole de flic remonte la rue. Moi, cette voiture, j’en connais la marque, j’en connais l’odeur, je sais ce qui se dit à l’intérieur ». Dans ses romans, tout, assure-t-il, est tiré de faits réels. Le contexte politico-social est décrit de manière ultra-réaliste, ainsi que les anecdotes qui tissent l’intrigue. « Je veille à ne pas donner trop d’infos qui risqueraient de gêner le travail de mes collègues ».

Rien ne prédestinait Olivier Norek, né en 1975 à Toulouse d’un père énarque et d’une mère directrice d’école, à devenir flic. Il n’aime pas les études, rappelle d’ailleurs avec le sourire qu’il a obtenu 5/20 à l’écrit du bac de français. Le bac en poche à 17 ans, il s’inscrit à la fac de droit d’Assas sur les conseils de son père, qui le rêve avocat. Il ne tiendra pas trois mois. « J’avais trop besoin d’être utile », explique-t-il. Il part alors comme volontaire dans des camps de réfugiés en ex-Yougoslavie, fait un passage par l’armée en Martinique, puis débarque en Seine-Saint-Denis, département qui sera, pendant quinze ans, « son territoire de flic ». « En arrivant ici, je savais que j’allais bosser plus : il y a 20 % de criminalité en plus et 40 % de criminalité en plus que sur le reste du territoire, si on excepte les DOM-TOM. Je savais aussi que c’était là que j’apprendrais le mieux mon métier. Et où peut-on être plus utile qu’ici ? ». Depuis, le lieutenant-auteur n’a plus jamais quitté le 9-3. Il habite toujours le même petit appartement qu’à ses débuts, à trois rues d’une artère triste et sale, dans un quartier de Pantin où débarquent peu à peu des familles à poussettes et de jeunes hipsters en jean slim. « C’est un département jeune, vivant. On essaie de nous faire croire que c’est Kaboul, mais la Seine-Saint-Denis ne se limite pas à ces clichés ».

Pour ses interviews, Olivier Norek donne rendez-vous dans un joli bistrot à la déco vintage acidulée, où il se raconte, sans fards ni filtres, en descendant plusieurs cafés. À la fois cash et pudique, il confie son besoin constant du regard de l’autre « pour me dire que c’est bien, pour me dire que ça va, que j’ai ma place dans la société ». Comme son double de papier, le commissaire Victor Costes, le lieutenant Olivier Norek a les cheveux poivre et sel et un regard bleu-gris un peu mélancolique. Les ressemblances ne s’arrêtent pas là. Costes, prévient-il d’emblée, c’est un peu lui. « Il a ma manière d’enquêter, d’être du côté de l’humain, de privilégier la prévention. Il est même un peu borderline, mais borderline positif : il peut mettre de côté le Code pénal si c’est dans l’intérêt de la victime. Concrètement, dans Territoires, Costes sait que s’il utilise un témoin, ils ne pourront pas le protéger. Alors il le kidnappe… ».

Sous la plume efficace d’Olivier Norek – phrases courtes et cliffhangers tous les trois chapitres –, on suit des flics passionnés, humains, et plutôt équilibrés. Ils évoluent dans une ambiance de camaraderie où l’on aime à se vanner, à travailler au flair – « très important » –, et toujours en équipe. « Ce sont des flics qui vont bien », insiste l’auteur, qui s’inscrit à l’opposé du travail d’Olivier Marchal, scénariste de la série Braquo, dans laquelle les policiers sont dépressifs, blasés, voire un peu voyous. « Le métier de policier a énormément évolué en peu de temps. Le flic bas du front, sexiste, raciste, qui sent l’alcool, c’est un cliché qui a vécu… Aujourd’hui, un tiers des policiers sont des femmes. Les flics d’aujourd’hui sont de toutes les couleurs, de toutes les religions, et beaucoup plus diplômés qu’avant. Dans ma dernière équipe, j’en avais un titulaire d’un master de biochimie, un autre qui parlait quatre langues… ».

Pour écrire ses romans, l’auteur enquête sur son propre milieu. Il s’entoure d’experts, pose des questions, recoupe, est « constamment en train de chercher l’info, comme quand [il était] flic ». Pour Territoires, roman sur fond d’émeutes en banlieue, il s’entoure de CRS. Pour Surtensions, il enquête sur le milieu carcéral. En disponibilité depuis quatre ans, Olivier Norek ne se considère plus vraiment flic. « Mes potes qui ont fait les constations à Saint-Denis ou au Stade de France, ils ont vécu des choses que moi je n’ai pas vécu. Il y a quelque chose de différent dans leurs yeux. Ils ont enchaîné l’état d’urgence, Calais, les manifestations contre la loi El Khomri, l’Euro… Là, s’il se passe quelque chose, qui va-t-on rappeler ? », interrogeait-il déjà au mois de juin. Flic, c’est un métier passion, tu décroches jamais… Même quand on dit qu’on fait grève, on le fait jamais, c’est pas possible ».

Il refuse d’être « consultant en police », mais son discours sans langue de bois en a fait le chouchou des journalistes. Sur les plateaux télé et radios, il critique, pêle-mêle, la politique carcérale, la justice à deux vitesse – « une pour les classes moyennes, l’autre pour le CAC 40 » –, les méthodes des avocats pénalistes qui cherchent « l’acquittement, et pas la vérité ». « Tout le monde a bien sûr le droit d’être défendu. Un avocat est utile lorsqu’il éclaire le contexte, présente les éventuelles circonstances atténuantes, et qu’il permet d’adapter une peine à une personne. Il concourt alors à la recherche de la vérité et au bon exercice de la justice. Je ne comprends pas, en revanche, les avocats qui prétendent qu’ils se moquent de savoir si leur client est coupable et visent l’acquittement à tout prix. Ils ne sont plus dans la recherche de la vérité. C’est, à mon sens, un dévoiement de leur profession. Pour n’importe qui, ce serait considéré comme de la complicité. Pourquoi pas pour eux ? ». Cette déclaration, répétée à plusieurs reprises dans les médias, aurait trouvé un certain écho parmi les avocats. Olivier Norek assure que certains pénalistes, dont il taira les noms, l’ont contacté pour le remercier de cette mise au point.

Le lieutenant regrette également la « suprotection des prévenus », les gardes à vues filmées et la présence de l’avocat en continu pendant les auditions. « Je n’ai jamais frappé personne. Mais je savais que si on me laissait du temps en tête à tête, j’obtiendrais des choses… Pour obtenir des aveux, il faut tisser une relation. Avec un avocat, il y a un troisième regard qui rend cela beaucoup plus compliqué ». À l’en croire, la guerre entre flics et magistrats est une vue de l’esprit. « Un juge d’instruction et un officier de police judiciaire travaillent ensemble. Quand on apprend que le mec est relâché, c’est parfois rageant, mais on sait bien qu’il y a la procédure, les avocats, et que le Code pénal n’est qu’un indicateur. Comme tous les jeunes flics, au début, j’appelais pour connaître la peine des personnes que j’avais interpellé. On est toujours déçus. Au bout de deux ans, t’appelles plus. Chacun son métier ».

Il dit qu’il rêve de décrocher complètement, « d’ouvrir sa fenêtre sur un ruisseau, une prairie, ou une chèvre ». Au bout d’une heure de conversation, on sait déjà qu’il n’en fera rien. « Ces livres sont comme des tribunes où je dénonce les trafics des chiffres, les collusions entre les politiques et les délinquants, l’absurdité du système carcéral… Autant de discours que je ne pouvais pas tenir tant que je n’étais que flic ». Olivier Norek continue à livrer bataille. Fatigué. Passionné. Intranquille.

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Référence : LPA 22 Août. 2016, n° 119z1, p.4

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