Val-de-Marne (94)

Samy Zarouri : « Le point commun entre le football et la profession d’avocat, c’est le goût de l’effort » !

Publié le 04/08/2021 - mis à jour le 10/08/2021 à 11H17

À 29 ans, Samy Zarouri est en train de réussir son pari. Enfin, sa première étape : s’en sortir. « Mais rien n’est acquis », reconnaît-il humblement. Jeune avocat au sein du cabinet Rome, cabinet de niche en droit de la construction, des assurances et du risque industriel, il a fait mentir tous les pronostics. Adolescent en colère contre la violence sociale de sa cité, le football lui fait emprunter un autre chemin. Une blessure l’oblige à arrêter. Changement de cap : il découvre le droit après avoir réintégré un cursus scolaire général. Aujourd’hui, il garde le souvenir vivace des rappeurs de son enfance, dont les paroles engagées racontaient son quotidien, tout comme les paroles déterminées du coach appelant à faire encore et toujours plus d’efforts.

« Ce soir, je ferme la maison ! ». Il est presque 20h ce mardi soir. On imagine volontiers Samy Zarouri, une main sur le téléphone, l’autre en train de fermer le cabinet Rome et associés, dans le cossu VIe arrondissement de Paris, et qui s’amuse de cette tâche lui incubant à lui, « jeune avocat ». Quelques minutes plus tard, en fond sonore, la voix féminine du métro indique qu’il se rend en direction de « Mairie d’Ivry ». Samy Zarouri n’oublie pas là d’où il vient. Parce que c’est à Ivry justement, dans le Val-de-Marne, que son avenir d’avocat a commencé à se dessiner, il y a plus de 15 ans maintenant.

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué au football. Avec mon père, avec mes oncles. Et puis, je crois aussi que c’est le sport le plus accessible quand on grandit dans une cité, avec un terrain de football au milieu », se remémore le jeune homme.

La cité. Ce mot, associé à ses nombreux corollaires – violence, pauvreté, galères – revient souvent dans la bouche de Samy Zarouri. En venir ? Une fierté tout autant qu’un risque d’être enfermé dans une petite boîte exiguë, ce que l’avocat presque trentenaire n’a jamais aimé. Au foot, le jeune Samy se révèle être bon. « Cela construit, enfant, de jouer avec d’autres jeunes qui veulent aussi être les meilleurs. Cela donne une confiance en soi », explique-t-il.

À cette époque, le foot est plus qu’une passion pour l’adolescent. « J’y voyais un exutoire. Certains s’expriment par le chant, le théâtre, ou par d’autres sports. Moi, c’était par le foot que je faisais face aux difficultés de la vie. J’allais à l’entraînement et cela me permettait de tout oublier avant d’en ressortir et d’être confronté de nouveau à toute la violence de la vie », confie-t-il. C’est vrai, le quotidien du jeune homme était loin d’être rose. « J’étais très en colère », assène Samy Zarouri. Devant les inégalités sociales, devant ce qui, « quand on vient d’une cité, s’apparente à une forme de fatalité. J’étais convaincu de ne pas avoir les mêmes chances que les autres. À 11 ou 12 ans, on ne peut que se révolter ». À cette époque, aucun rêve ne se profile dans son imaginaire d’adolescent. C’est un peu « marche ou crève ». La preuve, ses copains de l’époque, avec qui il a gardé contact, « ont tous un casier, ont déjà été arrêtés et sont rentrés dans la petite délinquance. C’est cela la normalité » !

Le rap et le foot comme exutoires et terreaux de réflexions

L’anormalité, dès lors, c’est de s’en sortir. Samy Zarouri ne se sent pas « plus intelligent que les autres », et attribue une part de sa réussite à la chance. La chance d’abord d’avoir été repéré.

En effet, son don pour le foot l’emmène loin d’Ivry. Alors qu’il jouait en U13 division d’honneur en Île-de-France, il est repéré par des recruteurs du FC Nantes. Il signe. C’est le début d’une grande aventure. « Le FC Nantes m’offrait la possibilité d’une nouvelle vie », reconnaît-il. « J’avais conscience qu’on me sortait de mon cercle, et que j’en avais besoin. Plutôt que de me donner un rêve, intégrer le FC Nantes m’a permis de sauver ma peau. C’est énorme ! ». Il disait ainsi temporairement au revoir « aux tensions constantes » de son quartier et à son décrochage scolaire. « L’école ne me déplaisait pas. Mais je ne voyais juste pas ce que je pourrais y faire », lâche-t-il, simplement. Avec un divorce, une maman qui se retrouve seule avec ses deux enfants et la charge d’un emploi, la priorité était ailleurs : travailler, vite. Devenir un modèle pour sa petite sœur. À 13 ans, Samy Zarouri porte beaucoup de pression sur les épaules.

Au centre de formation de Nantes, il retrouve une forme de sérénité. « À Nantes, les gens s’occupaient de tout. Tout ce qu’on nous demandait, c’était de jouer au football. On nous faisait la morale par rapport à l’école, on nous apprenait à être à l’heure, et comment dire bonjour aux coachs et s’adresser au personnel du club ». Une école de la vie, où le foot est presque un prétexte pour reprendre une existence « normale ».

C’est une blessure, une pubalgie (très récurrente au football) qui va mettre un terme à ce qui aurait pu devenir une carrière. Quand il rentre à Ivry-sur-Seine, Samy Zarouri reprend son parcours scolaire en seconde. Et là, surprise : « Je me rends compte que j’étais presque en avance sur mes camarades de classe ». Maturité accumulée ? Remise sur les rails en vue d’une scolarité épanouissante ? « Je crois que de la maturité, j’en avais déjà à mon arrivée au FC Nantes. Le coach m’avait désigné capitaine de l’équipe, il avait donc vu, je suppose, une certaine forme de maturité chez moi ». Une maturité mâtinée de rage de vivre, de vaincre. « Ce qui m’a permis d’avancer à mon retour, c’était cette rage. Un vrai moteur ». Une détermination à toute épreuve.

« J’ai fait beaucoup de sacrifices »

À cette époque, le jeune homme se politise. Sans s’encarter, il apprend beaucoup, fait preuve d’une curiosité sans fin, pour l’histoire, l’économie, les sciences sociales. Dans ses nombreuses lectures, il est accompagné par des artistes locaux, incontournables de sa jeunesse : Kery James, Roff ou encore la Mafia K’1 Fry qui font partie de son quotidien. Il est dithyrambique devant « tout ce que cela représentait pour nous. Ces artistes ont mis des mots sur nos doutes, sur les questions qu’on se posait », détaille Samy Zarouri. Il cite la chanson Banlieusards de Kery James, avec émotion, l’hymne d’une génération. « J’avais à cœur de tordre certains stéréotypes. Lorsqu’on vient de banlieue, de l’extérieur, on peut faire face à quelqu’un qui ne connaît pas du tout, qui jette un regard ensauvagé (il rit !) sur nous. Je ne dis pas non plus que tous les gens de banlieue sont brillants, mais je voulais plus de nuance ».

Quand il se lance dans le droit, c’est sur les conseils de son oncle. Mais sa première année se passe dans la douleur : son papa est gravement malade. Il arrête les cours « pour l’accompagner », et le perd en début d’année. Le jeune homme est anéanti, mais à la rentrée suivante, il reprend les cours. Hors de question d’abandonner, « c’est mon credo dans la vie » !

En plus de ses études, il cumule un job, et lance une association d’aide scolaire, Excelsior, avec son ami Gata Fofana, dans laquelle il s’investit beaucoup. Boulimique de travail, de projets qui ont du sens, le jeune homme n’a pas une minute à lui. Il confie même, pudiquement, être un peu passé à côté de la case « jeunesse », parlant de « beaucoup de sacrifices ». Mais, reconnaît-il, « Je n’avais pas le choix. Je n’avais pas de filet de sécurité. Sans travail, je ne pouvais simplement pas avoir de toit ni manger. Cette sécurité, je suis en train de la tisser ».

La suite, c’est, à force d’efforts, l’obtention de son barreau. « Avant de l’avoir, rien que d’imaginer décrocher mon examen, je me disais que cela serait exceptionnel. Et puis quand je l’ai eu, je me suis dit : « Ok. Y a quoi après ? ». Il s’en amuse. L’après, c’est un stage chez Rome et associés et aujourd’hui, une place chez eux. Continuer de travailler et d’acquérir un maximum d’expérience. Sa spécialité : le droit de l’urbanisme et l’immobilier. « Le fait de travailler dans un magasin de bricolage, de discuter avec des entrepreneurs du bâtiment m’a donné un éclairage particulier du secteur ». Il n’y a pas de petite expérience. Pour autant, il n’a pas oublié les enseignements des terrains de foot. Des années après, que lui en reste-t-il ? « Je crois que c’est le goût de l’effort. À Nantes, cela va paraître bizarre, mais le coach nous disait : “Apprenez à aimer avoir mal ; il faut commencer à aimer la douleur”. Mais je crois qu’en d’autres termes, il parlait de ce goût pour l’effort, que je retrouve dans les deux disciplines ».

Il est tard. On laisse Samy Zarouri se reposer. Une dernière question cependant nous effleure : ressent-il un peu de fierté quand il relate son parcours exemplaire ? La modestie le rattrape. « Je me dis n’être encore arrivé à rien, n’être encore nulle part ». Puis il réfléchit. « Si, ce que j’ai réussi à faire, c’est, peut-être, commencer à me constituer une sécurité qui me permettra d’évoluer sereinement ».

« On n’est pas condamné à l’échec », clamait Kery James dans sa chanson Banlieusards. « Lève-toi et marche. Je suis pas une victime, mais un soldat ». Des mots que Samy Zarouri, à l’aube de sa vie professionnelle, a fait siens.

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