« Tous éloquents » : l’éloquence par-delà les différences

Publié le 08/08/2023
« Tous éloquents » : l’éloquence par-delà les différences
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L’éloquence n’est pas réservée aux ténors du barreau et maîtres habituels de la parole. L’association « L’Éloquence de la différence » promeut cette discipline auprès d’autistes, de sourds – signants ou oralistes – ou de personnes bègues. Pendant trois mois, les candidates et candidats au concours « Tous éloquents » ont été accompagnés par des coachs bénévoles. La finale a eu lieu le 20 juin dernier au Grand Rex. Retour d’expériences.

Le 10 mai dernier, à l’université Paris-Dauphine. Une classe studieuse, des élèves en train de prendre des notes. Pourtant, nous ne sommes pas ici dans un cours classique. Les « étudiants » sont en réalité des candidats au concours « Tous éloquents », qui réunit des personnes sourdes, trisomiques, autistes ou bègues. Ici, on n’est pas là pour gagner, mais pour participer à une aventure au-delà de ses propres limites.

En face d’eux, Malick Ndiaye, docteur en sciences de gestion, professeur vacataire au CNAM et salarié de l’association « L’Éloquence de la différence ». Le trentenaire, bègue lui-même et ancien candidat au concours L’éloquence du bégaiement, lancée en 2014 par Mounah Bizri, animait les ateliers proposés aux candidats d’avril jusqu’à la finale, le 20 juin.

Ce mercredi soir-là, jonglant avec des candidats présents physiquement et ceux en ligne, son discours est retranscrit simultanément pour permettre aux personnes sourdes de suivre les échanges. « L’esprit du concours n’est pas la victoire. Mais il est le cadre et l’occasion de prendre la parole sans rentrer dans des concours d’éloquence classiques où chaque candidat est là pour soi-même, rappelle-t-il. Bien sûr, il y a des critères théoriques relatifs à la prise de parole mais nous avons ajouté des critères d’authenticité pour que chacun puisse s’exprimer tel qu’il est, avec sa différence ».

Malick Ndiaye rappelle ainsi la nécessité de la « cohérence du discours », pour répondre à la question du sujet, et la structure : une introduction, une narration, une conclusion. Mais il insiste aussi sur la nécessaire expressivité du candidat : la voix, la gestuelle, le mélange de registre général comme personnel, contrairement aux concours classiques d’éloquence qui peuvent mettre de côté les anecdotes et exemples personnels. Ici au contraire, on se saisit d’un « espace dédié à l’expression de soi ».

Une bulle de bienveillance

L’éloquence, qui a le vent en poupe – on se souvient du beau documentaire « À voix haute : la force de la parole », sur le concours Eloquentia en 2016 – est souvent associée à la confiance en soi, à l’aplomb, la hardiesse, autant de qualités dont la société validiste, par stéréotypes, a tendance à priver les personnes en situation de handicap. Malick Ndiaye explique : « Les personnes en situation de handicap peuvent faire preuve d’autocritique, d’autocensure et d’autoflagellation ». Alors prendre la parole, se mettre en avant, sous les lumières, peut sembler contre-intuitif. Mais l’éloquence permet de « se saisir d’un outil, de mieux gérer les situations de communication de façon sereine, de prendre conscience des compétences qu’ils ont en eux. Changer de posture ou de gestuelle, poser leur voix, autant d’éléments qui les rassurent et qui les ramènent à être moins renfermés sur eux-mêmes » , analyse-t-il.

Lors des séances d’accompagnement, c’est dans une bulle de bienveillance qu’évoluent les candidats. « Le cocon de bienveillance est déterminant », confie Hélène Pinneau, ancienne candidate au concours l’Éloquence du bégaiement et coach.  « L’empathie est exacerbée dans l’écosystème de l’Éloquence de la différence. On a tous subi le regard de l’autre, à l’école ou au travail », analyse une autre coach, Sara Rchouk. La jeune femme, consultante en informatique, a été lauréate du concours l’Éloquence du Bégaiement. Elle venait d’arriver à Paris, voulait rencontrer des gens et quand elle a appris l’existence du concours, a « préféré s’inscrire tout de suite », pour ne pas faire demi-tour. « Je me disais que c’était un pari un peu fou, étant porteuse d’un handicap qui impacte la parole ». L’accompagnement dont elle a bénéficié de la part de « Malick et Mounah » a été la raison pour laquelle, après avoir remporté la catégorie « éloquence de l’émotion », elle a voulu continuer comme coach. « J’aimais l’esprit de l’association, ils m’ont accompagnée de manière bienveillante et désintéressée ». La formation a permis de se former « aux besoins des candidats, à comment aborder les sujets et apporter notre expérience ou aider à la concrétisation des idées des candidats ».

Aujourd’hui, le groupe s’est scindé en deux : dans une salle, deux candidates sourdes. Dans l’autre, nous retrouvons Margaux et Lalie. Les deux femmes sont autistes et pour elles, prendre la parole n’est pas toujours simple. Quand chacune l’une après l’autre, déclame leur discours, les coachs apportent leurs avis, opinions, mais tout se fait dans la bienveillance. « Ce point était très clair », « peut-être pourrais-tu éviter quelques tics de langage » ; « très bonne idée d’interpeller ton public ». « Ce qui est important est d’être dans la critique constructive. On parle plutôt d’axes d’amélioration, on met en avant la progression des candidats », assure Hélène Pinneau. Cette dernière a découvert l’initiative en 2018, lorsqu’elle commence à se rendre à des « selfs help groups ». Elle participe à l’Éloquence du bégaiement l’année suivante. « Quand tu as un handicap, soit tu t’éloignes de tout ce qui te fait peur, en partant du principe que les peurs qu’on n’affronte pas deviennent nos limites, ou on se dit qu’on va peut-être découvrir quelque chose et sortir de sa zone de confort. Le fait qu’on se retrouve avec un groupe de personnes qui connaissent les mêmes problématiques, ça tire vers le haut. Pour autant, l’expérience n’est pas simple et un des freins peut être l’effet miroir des autres candidats et de leurs difficultés, ce qui peut raviver des souvenirs ou mettre mal à l’aise les personnes ».

Même si elle n’a pas été finaliste du concours, elle a décidé de rejoindre l’organisation, pour « permettre à d’autres de vivre la même expérience. Il y a quelque chose dans le coaching que je trouve très gratifiant. Quand on voit des personnes qui y arrivent, quand tu vois l’étincelle qui se rallume, c’est une des meilleures sensations. Ça contribue à rendre le monde plus lumineux », se réjouit-elle.

« L’éloquence est un prétexte qu’on utilise pour l’acceptation de soi »

« Pour faire un concours d’éloquence alors que l’on est bègue, cela demande du courage », confie également Hélène Pinneau. En tant que coach, elle accompagne les curieux qui n’osent pas franchir le cap, ceux qui sentent que la société les considère comme incapables de certaines choses. « Je veux que les gens laissent cette peur à l’entrée de la porte et qu’ils essaient », car le message qu’elle porte est déterminant : « Vous avez une voix, une conviction. Votre voix, même si elle est neuro-atypique, a de l’importance, que vous soyez sourds oralistes, signants ou bègues. L’éloquence est un prétexte qu’on utilise pour l’acceptation de soi ».

Malick Ndiaye ne dit pas autre chose, lui qui évoque « la confiance en soi, l’acceptation de soi et la nécessité de montrer aux autres ce qu’est le bégaiement » Et ce que l’on peut faire avec. Se dépasser donne parfois lieu à une véritable révolution personnelle. Même s’il manque de résultats scientifiques, Hélène pressent que la participation à un concours d’éloquence peut être le déclic à une vie plus agréable. Parmi les candidats, certains ont ainsi révisé leurs ambitions. « L’un, ancien professeur de géographie en lycée, a repris des études pour devenir archiviste. Un autre graphiste est devenu professeur de sport. Une ancienne lauréate veut désormais donner des conférences et devenir coach, précise Malick. L’éloquence doit être accessible à tous, car ses bénéfices vont bien au-delà d’écrire un discours et de le présenter » !

Visibiliser le handicap

Le concours n’est pas seulement l’occasion d’accompagner les candidats. Il s’agit aussi de visibiliser différentes formes de handicap. Malick Ndiaye souhaite « sortir du modèle médical du handicap. Ce n’est pas parce que tu es handicapé que tu es malade, même s’il peut exister un traitement à certains troubles ». Lever le voile du stigmate s’affiche comme l’une de ses priorités. « Nous voulons aussi montrer autre chose, que chaque personne a des rêves et vit comme tout le monde ». Pour autant, le phénomène du « handicap positive » sur le modèle du « body positive », ne doit pas faire oublier « la réalité du handicap », pas toujours heureuse. L’objectif de Tous Éloquents ? Que chacun ressorte avec une information sur le handicap, par exemple que, face aux personnes bègues, on peut simplement s’adresser aux personnes concernées, en évitant de finir leurs phrases sans leur demander. Le manque d’information du grand public est criant. « Quand on fait la formation de coach, on prend conscience que les gens ne comprennent pas ce que sont les handicaps. Ils interprètent un comportement selon leurs informations qui sont incomplètes », insiste Hélène Pinneau.

Après des semaines de préparation, la grande finale a eu lieu au Grand Rex, devant une salle comble. Les besoins des candidats ont été pris en compte, comme leur allouer un espace loin du chaos, de bruit et de l’effervescence. Quand vient le moment de monter sur scène, les candidats gèrent finalement bien la pression, ils avaient été bien débriefés et préparés à l’ampleur de la salle. Les discours se succèdent. Mais quelle qu’en soit l’issue, « le concours n’est pas une finalité. C’est une aventure », estime Hélène Pinneau.

Maxence Labourdette, 18 ans, a été le lauréat de la catégorie « Émotions ». Pour ce bachelier diagnostiqué autiste Asperger il y a trois ans, le défi était énorme. « Parler devant un public, soutenir le regard dans les yeux, tout ceci est très angoissant pour moi. Mais j’avais déjà connu le plaisir du théâtre d’improvisation et ça m’a donné envie de me lancer dans l’aventure ». Le soir du 20 juin, le jeune homme s’est s’attaqué au thème : « Pour gagner, faut-il accepter de perdre ? » « Un beau sujet », reconnaît-il, qui lui a permis de développer son argumentaire, mais aussi d’y mettre de lui-même. « J’ai réussi à gérer mes émotions pour faire passer des émotions », s’est-il satisfait. Cette expérience, qu’il « recommande à 1 000 % », l’aidera sans doute dans les années à venir : en septembre, Maxence intégrera une école de théâtre pour devenir comédien professionnel.

Ulrich Ambassa aussi, lauréat de la catégorie « prix de la plume », se souviendra longtemps de cette expérience. « J’ai pris 50 ans de confiance en moi d’un coup ! », s’amuse ce chercheur en expérience produit, récemment diplômé en neurosciences. Porté par un public réceptif, et ayant surmonté sa peur de prendre la parole « devant une salle immense », il a réussi à « se réconcilier avec sa parole », lui, qui a souffert de « la noirceur des moqueries », petit, à cause de son bégaiement. « Aujourd’hui, j’arrive à rire de mon handicap, confie-t-il, même si tout n’est pas drôle quand on est bègue. » Les applaudissements de 2 500 personnes à son discours sur le thème « Faut-il fuir la routine ? », « c’est quelque chose », reconnait-il, quelques jours après. Sara Rchouk a été très touchée par les prestations des candidats. « Voir comment les candidats étaient capables de maîtriser le geste et la parole était fantastique, partage la coach. Cet intérêt soudain, c’est comme si la société se rattrapait de tout ce qu’on a pu leur faire subir, consciemment ou non ».

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