Vanessa Codaccioni : la vigie

Publié le 15/03/2019

Maître de conférences à l’université Paris 8, cette chercheuse en sciences politiques se passionne depuis toujours pour la violence d’État et la justice d’exception.

Son troisième livre, consacré à la légitime défense, est paru le 30 août 2018 aux éditions du CNRS.

Il est des livres qui annoncent leur époque et résonnent tellement fort avec ce qui va advenir que l’on serait tenté de les lire comme des prophéties. Sorti le 12 novembre 2015, Justice d’exception, l’État face aux crimes politiques et terroristes, de Vanessa Codaccioni, est de ceux-là. Dans ce deuxième ouvrage, l’enseignante-chercheuse cherchait à démontrer que, chaque fois que la France est frappée par un événement grave, une législation d’exception est adoptée, restreignant les libertés individuelles. Sa thèse fut tragiquement vérifiée dès le lendemain de la parution. Le 13 novembre 2015, un commando djihadiste attaquait la salle de concert du Bataclan et plusieurs restaurants de l’est parisien. François Hollande décrétait l’état d’urgence. « Dès que je l’ai entendu, j’ai compris que j’allais devoir m’engager », se souvient-elle.

Du jour au lendemain, l’auteure devint une figure médiatique, appelée à donner son avis sur la situation. « Je n’étais pas du tout préparée », estime-t-elle. Plus habituée à la pénombre des bibliothèques qu’aux spots des plateaux télé, elle répondit, par devoir, aux invitations des journalistes, devient porte-parole malgré elle des défenseurs de l’État de droit, multiplia les interventions médiatiques pour mettre en garde contre l’état d’urgence et rappeler que les législations d’exception sont souvent amenées à être prolongées. « Dans un contexte post-attentat, être contre l’état d’urgence, c’est toujours très difficile », se souvient-elle. « Aujourd’hui, on voit bien que des militants écologistes ont été assignés à résidence, et que trois années plus tard, certains militants sont toujours interdits de séjour, conséquence de l’interdiction de manifester qui a été décrétée pendant l’état d’urgence », résume-t-elle sans fanfaronner, arborant le profil bas de ceux qui auraient sincèrement préféré ne pas avoir raison.

Si Justice d’exception l’a fait connaître, l’universitaire n’en était pas à son coup d’essai. Cela fait des années qu’elle étudie, sous toutes ses formes, la dérive sécuritaire de notre société et démontre que les libertés auxquelles on renonce en période de crise sont perdues pour toujours. Dans la vie, Vanessa Codaccioni est une jeune femme chaleureuse. Elle donne rendez-vous au café en bas de chez elle, dans le IXe arrondissement de Paris. Elle porte un jean et un gros pull en laine, s’exprime avec une pointe d’accent de son sud-est natal, a le sourire facile. Rien qui ne laisse présager sa fascination pour les crimes, la violence et la répression. Elle grandit à Béziers, entre une mère secrétaire médicale et un père fonctionnaire de mairie, raconte qu’elle s’intéresse dès l’enfance aux grandes affaires judiciaires. « Comme tous les gamins », ajoute-t-elle, comme pour minimiser cette passion pourtant insolite. Le déclic intervient en 2003, sur les bancs de l’université de Montpellier. La jeune étudiante découvre au détour d’un cours de sciences politiques l’affaire Rosenberg, erreur judiciaire sur fond de guerre froide. Accusé d’espionnage, un couple de jeunes américains suspecté de détenir des informations sur la bombe atomique est condamné à la peine de mort. « À 30 ans, ils ont été exécutés à la chaise électrique. Pourtant, si lui avait un temps rêvé d’être un espion, ni l’un ni l’autre n’avaient rien fait », rappelle-t-elle. Elle consacre son mémoire de master aux mobilisations internationales contre leurs exécutions. « Le pape, la reine d’Angleterre étaient intervenus pour qu’ils aient la vie sauve, en vain », insiste-t-elle.

Après un master d’histoire, Vanessa Codaccioni monte à Paris, bifurque vers les sciences politiques. L’arrivée dans la capitale, loin de son « pays de corridas », est un soulagement. Même si elle « n’a pas les codes », elle est conquise par l’atmosphère stimulante de la capitale. Elle entreprend un doctorat à la Sorbonne, reste habitée par les mêmes questions. « Quand et pourquoi l’État peut-il tuer ? Comment réagit la population ? Le droit à la vie et la peine de mort me passionnent ». Elle cherche le pendant de l’affaire Rosenberg en France, se lance dans une thèse sur la répression anticommuniste entre 1917 et la fin de la guerre d’Algérie. Son travail sera publié en 2013 aux éditions du CNRS sous le titre : Punir les opposants, PCF et procès politiques. Dans ce livre, à « l’écho confidentiel », elle interroge les rapports entre l’État et ses opposants en période de crise. Elle revient entre autres sur la création de la Cour de sûreté par le général de Gaule en 1963. Officiellement créée pour juger les membres de l’organisation de l’armée secrète d’Algérie, l’institution fut utilisée pour réprimer mai 1968…

Son livre sur la justice d’exception paru en novembre 2015 est dans la droite ligne de ce travail de thèse. « Le lien entre tous mes livres est la répression, la manière dont l’État gère la menace en temps de crise sécuritaire », explicite-t-elle. « Ma thèse s’arrêtait en 1962, le livre d’après suit. En matière d’antiterrorisme, deux époques servent d’inspiration pour modifier le droit : Vichy et la guerre d’Algérie ». Elle se questionne sur la réception de ce second opus. « Une des conclusions de Justice d’exception était qu’il ne servait à rien de réhabiliter la Cour de sûreté, juridiction d’exception créée en 1963 pour juger les personnes suspectées de porter atteinte à la sûreté de l’État, car des dispositions d’exception existaient toujours dans notre appareil répressif. Cette Cour, supprimée en 1981, était plus ou moins tombée dans l’oubli, et en 2017, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen en ont fait un de leur thème de campagne », rappelle-t-elle, inquiète d’avoir pu donner des idées au camp adverse au sien.

Avec son dernier livre, Vanessa Codaccioni s’attaque encore une fois à un thème d’actualité : la légitime défense. « Mes livres, ce sont toujours un peu des alertes », reconnaît-elle. Elle se penche sur la genèse de cette notion, revient sur les grandes affaires de légitime défense depuis les années soixante-dix, période où les armes sont encore en vente libre au BHV et où les actes de légitime défense explosent. « La tendance très répressive et sécuritaire de la société s’est accentuée après 1970. Avec l’éloignement des terrains de guerre, la grande peur de mourir se transforme en petite peur : celle d’être cambriolé. Entre 1978 et 1980, quarante cambrioleurs ont été abattus », resitue-t-elle. « J’ai lu tout ce qui existe sur le sujet, pu travailler sur des archives. Celles, privées, d’Étienne Bloch, le fondateur du Syndicat de la magistrature. Celles aussi de l’État, qui en 1980 a créé un groupe d’experts sur la légitime défense, à un moment où il cherchait une manière de faire baisser ces meurtres dits d’autodéfense ».

Elle analyse la manière dont les auteurs de ces homicides tentent d’échapper à la justice, montre que les affaires dites de « légitime défense » cachent le plus souvent des meurtres sécuritaires, racistes, ou des violences policières. Derrière ces histoires, qu’elle refuse d’appeler « faits divers », elle met à jour des « processus historiques », comme « la dépolitisation de la répression » ou « l’affaiblissement de l’autorité judiciaire dans la répression ». Elle veut, dit-elle, donner des clés pour comprendre ce qui se joue dans le renforcement de l’antiterrorisme ou expliquer « pourquoi les policiers sont de plus en plus nombreux à tirer et toujours acquittés lorsqu’ils tuent ».

Elle consacre un chapitre de son livre à l’affaire Jacqueline Sauvage, condamnée en 2012 à dix ans de prison pour avoir tué son mari, auteur de violence conjugale, avant d’être graciée par le président de la République en 2016. Ses avocates avaient plaidé « la légitime défense différée ». Un concept dangereux, selon la chercheuse. « Que les choses soient claires. Pour moi, une femme, s’il est avéré qu’elle a été battue, ne doit pas être en prison », s’empresse-t-elle de préciser. Faut-il pour autant étendre la légitime défense ? Je ne le crois pas. Car d’autres demandes ne manqueront pas d’émerger », assure-t-elle, convoquant l’affaire du bijoutier de Nice, condamné en 2018 pour avoir tué un homme qui avait braqué sa caisse. « Des hommes politiques, prenant appui sur le droit canadien, qui reconnaît la légitime défense différée pour les femmes battues, ont réclamé que ce commerçant soit considéré en situation de légitime défense », pointe-t-elle. Pour elle, les choses sont claires : « Il ne faut plus toucher à la légitime défense ».

Elle rêve de travailler sur autre chose, mais s’en dit incapable. Elle se décrit comme une bonne vivante, qui aime « la télé, le cinéma et les jeux vidéo, enseigner, ses collègues, sa fac de Paris 8 ». Elle avoue qu’elle n’aurait jamais rêvé être prof de fac, savoure « la chance qu’elle a » d’enseigner ses deux passions, l’antiterrorisme et la justice d’exception, à des étudiants « vraiment intéressés ». Elle se ressource en Corse, rêve d’écrire un roman, « un rêve de gamine ». Gageons qu’il s’agira d’un polar.

LPA 15 Mar. 2019, n° 142z3, p.4

Référence : LPA 15 Mar. 2019, n° 142z3, p.4

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