Yves de Ker Martin, avocat des défavorisés, médiateur avant la lettre

Publié le 10/03/2020 - mis à jour le 11/03/2020 à 7H36

Le magistrat honoraire François Christian Semur consacre un livre de 367 pages richement illustré à Yves de Ker Martin (1). Prêtre et juge ecclésiastique, il est surtout connu pour avoir été l’avocat des pauvres. Canonisé en 1347, il est aujourd’hui le Patron des juristes, mais aussi des Bretons.

Qu’il croit au ciel ou qu’il n’y croit pas, le juriste ne peut qu’être fasciné par le destin d’Yves Hélory de Ker Martin. On sait généralement qu’il est le Saint Patron des juristes, qu’il est breton et qu’il a vécu au Moyen-Âge, mais guère plus que cela. En lui consacrant un ouvrage de près de 400 pages richement illustré, François Christian Semur nous emmène à la découverte d’un personnage passionnant et d’une grande modernité. Cet ouvrage éclaire le parcours de celui qui fut juge, prêtre et avocat, non seulement en relatant sa vie dans le détail, mais en replaçant celle-ci dans le contexte politique, social, judiciaire et religieux de l’époque. L’auteur est magistrat honoraire. Docteur en droit et en sciences politiques, il a commencé sa carrière en tant que commissaire de police avant d’intégrer la gendarmerie puis la magistrature.

Près du peuple et des défavorisés

Le livre est le produit de très longues recherches amorcées dans les années 90. Pour l’écrire, l’auteur s’est appuyé notamment sur l’enquête de canonisation, traduite et publiée chez l’Harmattan, avec une préface du bâtonnier Yves Avril. « Celle-ci a été menée en application de la nouvelle procédure, commencée peu avant lui pour Guillaume Pinchon, évêque de St Brieuc. Fondée sur une enquête très approfondie, elle a permis d’entendre 243 témoins, dont 52 sont venus raconter sa vie, tandis que les autres se concentraient sur la description des miracles qu’on lui prêtait », explique François Christian Semur. L’auteur a également sillonné la Bretagne, marchant sur les traces du saint, cherchant inlassablement les statues, bannières et autres monuments et églises témoignant de son influence posthume. Ce qui l’intéresse chez Yves de Ker Martin ? « Cette façon d’être près du peuple et des défavorisés, de défendre l’égalité des droits et sa quête d’une justice capable de pacifier les relations humaines me captivent. C’est un précurseur des modes alternatifs de règlement des différends », confie l’auteur.

La recherche de la vérité

Né à Tréguier-Minihy (Côtes-d’Armor) aux alentours de 1250 dans une famille de la petite noblesse bretonne, il monte à Paris faire ses études de théologie, puis étudie le droit, sans doute à Orléans. Très vite repéré pour ses qualités intellectuelles et morales, le jeune homme est nommé collégial (juge ecclésiastique) à Rennes, puis à Tréguier où on lui confie des responsabilités élargies. Là, il se fait remarquer par sa passion de la justice, et son souci de traiter sur le même pied riche et pauvre. « Dans chaque affaire il recherchait soigneusement la vérité. Quand il l’avait trouvée, il s’érigeait en ardent promoteur de la justice, rendant à chacun son droit sans jamais tenir compte de la qualité de gens en cause. Par tous moyens il rétablissait entre adversaires la concorde et la paix », raconte un témoin. Il donne la parole à chacun sans considération de son statut. Non pas qu’il privilégie les pauvres contre les riches, ce qui serait une autre forme d’injustice, simplement il leur accorde le même crédit, et c’est cela qui est nouveau à l’époque.

Le son paie l’odeur

C’est également un juriste convaincu des vertus de la médiation. Il rend très peu de jugements, s’employant dans chaque dossier à rechercher un terrain d’entente entre les adversaires. « Jamais il ne se troublait, ne s’irritait, sauf quand il voyait intenter un procès injuste, notent les commissaires enquêteurs de son procès en canonisation. Il entrait alors dans une sainte colère contre l’accusateur malhonnête et obligeait à la conciliation par ses saintes et pacifiques paroles. Seuls un tiers des procès commencés devaient être jugés puisque presque dans toutes les affaires qui lui étaient soumises, l’official concluait à l’entente entre les plaideurs, ce qui faisait gagner du temps et beaucoup de deniers ». L’un de ses jugements les plus célèbres révèle son sens de la justice autant que son humour. Un homme riche se plaignait qu’un mendiant venait tous les jours se nourrir des odeurs de sa cuisine ; il demandait à être indemnisé. Yves de Ker Martin estima l’affaire recevable et délibéra sur le siège. Il prit une pièce et la fit tinter aux oreilles du demandeur en disant « le son paie l’odeur, c’est du vent que cet homme a pris duquel même je vous en paie ».

Ascétisme

La vie du magistrat breton fait souvent penser à Vincent de Paul (1581-1660). C’est en effet son attention portée aux pauvres qui lui vaut d’être, encore aujourd’hui, connu et célébré. Il utilise son manoir comme un hospice, accueillant à sa table, voire hébergeant tous les nécessiteux. Au point que sa demeure devenue trop étroite, il fera construire un hospice. Lui-même, à une époque où l’Église se débat avec un clergé dévoyé détournant l’argent des fidèles et menant une vie de débauche, s’impose l’ascétisme. Il se nourrit uniquement de légumes, de pain et d’eau, dort à même le sol, la tête posée sur une pierre ou la Bible, et s’inflige le port d’un cilice. Pour les pauvres qui n’ont pas les moyens d’aller en justice, le juge se change en avocat. Il faut dire qu’à l’époque faire un procès coûte cher, il faut payer son défenseur, son juge et une pléiade d’auxiliaires de justice. Alors qu’il séjournait à Tours dans le cadre d’un procès, son hôtesse lui confie qu’elle doit se défendre d’une accusation de vol et s’estime perdue. Deux voyageurs s’étaient installés chez elle et lui avaient confié une bourse, en lui enjoignant de ne jamais la remettre à l’un en l’absence de l’autre. Quelques jours plus tard, les deux hommes passent avec un groupe de marchands, l’un des deux se retourne et lui demande la bourse pour payer ses compagnons. Elle ne se méfie pas et lui confie. L’homme disparaît tandis que son comparse revient à l’auberge le soir, demande des nouvelles de l’autre, et apprenant que lui et la bourse ont disparu décide de traduire l’aubergiste en justice. Yves de Ker Martin décide d’assurer sa défense et se rend à l’audience qui se tient le lendemain. Là, il informe le juge que l’aubergiste a retrouvé la bourse et qu’elle la remettra à l’intéressé dès qu’il sera en présence de son compagnon, conformément aux consignes qu’elle a reçues. L’homme se trouble si fort que le juge décide de l’emprisonner et de mener l’enquête. Il s’avérera que les deux larrons étaient des escrocs. La bourse ne contenait que des clous… Yves de Ker Martin défendait ainsi tous les nécessiteux, ne posant qu’une condition, que leur cause soit juste. « S’il n’a pas été l’initiateur de l’assistance judiciaire gratuite, car l’idée existait déjà à l’époque romaine, il en a été un grand promoteur », analyse François Semur.

Canonisé en 1347 par le Pape Clément VI, il est devenu le Patron des juristes, mais aussi l’un des saints les plus célébrés de Bretagne. « Il mettait en avant la Bretagne en prêchant en breton, mais sa canonisation a aussi incarné la victoire des humbles. Jusque-là on ne canonisait que des puissants, des prélats, pas de simples prêtres », observe l’auteur. Aujourd’hui, son manoir est devenu une ferme agricole. Seuls subsistent d’origine le pigeonnier, le puits et la chapelle qu’il a fait édifier.

(1) François Christian Semur, Saint Yves de Tréguier – Patron des Bretons, des avocats, magistrats, juristes et universitaires, Éditions Hugues de Chivré, 2019, 367 p., 40 €

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Référence : LPA 10 Mar. 2020, n° 152c2, p.15

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