Seine-Saint-Denis (93)

Mouv’up : quand le CDI dépasse le périph’

Publié le 25/01/2022 - mis à jour le 03/08/2022 à 12H05
Emplois, jeunes
Musicman80/AdobeStock

L’Île-de-France est une terre d’inégalité et d’exclusion. Malgré plusieurs initiatives comme l’anonymisation des CV, les grandes entreprises restent le berceau de la non-mixité sociale : dur d’être CDIsé avec une adresse à Saint-Denis ou Bobigny. L’association Mouv’up entend changer cela.

On ne peut pas être plus fier que Said Chanfi Bindjad, 28 ans, qui nous appelle après sa journée de travail au groupe Barrière. Le jeune homme a, comme qui dirait, « sorti les rames » pour signer son CDI. Même si ses multiples contrats à durée déterminée d’usage (CDDU) d’assistant d’éducation dans un collège de Saint-Denis lui permettaient de payer ses factures, le diplômé en comptabilité-gestion avait d’autres ambitions. Mais le plafond de verre est solide comme de la pierre, dans la région, pour celles et ceux qui ont une adresse à La Courneuve et manquent d’expérience professionnelle.

Le jeune homme avait déjà pu le constater au lycée alors qu’il cherchait un stage dans une agence notariale. L’une de ses amies avait tenté de le recommander auprès de sa maître de stage. Les locaux étaient situés dans les beaux quartiers. La directrice avait cependant vite déchanté à la vue du CV de Said et s’était exclamée qu’on ne pouvait pas « prendre n’importe qui » ! « Lorsque mon amie m’avait parlé de me faire entrer dans cette structure, je m’étais fortement réjoui… La tournure des événements m’a vraiment attristé. Avec le recul, je me demande comment on peut se permettre de tirer de telles conclusions. Pourquoi quelqu’un de La Courneuve serait-il moins professionnel qu’un autre ? ». Suite à cette mésaventure, des membres de sa famille lui proposent de le domicilier chez eux mais Said refuse : « Je me disais que je devais trouver un travail qui me plaise, et que je devais le faire avec mon adresse ». Le jeune homme, qui craignait de ne pas arriver à se vendre, subissait également une pression importante : « En tant qu’aîné de la famille, je me devais de montrer l’exemple ».

Tout change lorsque le jeune homme apprend l’existence de l’association Mouv’up. « Un ami d’enfance m’a appelé pour me parler d’un projet de personnes voulant aider les jeunes issus notamment de banlieue à s’insérer plus facilement dans les entreprises ou à trouver des alternances. J’ai sauté sur l’occasion ». Pendant plusieurs mois, Said Chanfi Bindjad a donc été accompagné par des professionnels, des coachs. Cela lui a permis de prendre suffisamment confiance en lui pour se présenter en entretien… et l’emporter ! Le jeune homme est dithyrambique : « Plus qu’un gros coup de pouce, Mouv’up c’est une véritable formation, on a pu acquérir des « soft skills », des compétences portant notamment sur la façon de s’exprimer, sur le langage non-verbal, corporel, sur l’utilisation d’Excel… Il y a eu un gros suivi tout au long de la formation par une professionnelle. C’est elle qui m’a parlé du poste de comptable ». Depuis quelques mois, et grâce à cet accompagnement, Said a donc rejoint le groupe Barrière, en CDI, et a clôturé sa période d’essai avec succès. Son bonheur transpire derrière le combiné : « Après plusieurs années particulièrement difficiles, des réveils à 4 heures du matin, je fais mon 9-17h. Je vois finalement l’avenir en rose, je me suis marié et j’attends un enfant. Aujourd’hui, je me donne à 100 % et je vise toujours plus haut. La plupart des employeurs n’iraient pas traverser le périph’ pour recruter et changer leurs idées. Ils ont tort »…

Un projet porté par l’espoir

Tout a commencé par une rencontre : il y a quelques années, Bernard Gainnier, président de l’antenne France et Maghreb du cabinet de conseil PwC, rencontre Stéphane Gatignon, ancien maire de Sevran. Ensemble, ils font le même constat : les grosses entreprises manquent de mixité sociale et certains citoyens sont exclus d’office du marché du travail parce qu’ils ne sont « ni soutenus, ni accompagnés par la société ». Alors que beaucoup de personnes ne dépasseraient pas le stade du constat, les deux hommes prennent les choses « à bras-le-corps » et décident de monter, en 2020, Mouv’up, une association d’inclusion en entreprise.

Bernard Gainnier a toujours été impliqué dans le domaine de l’insertion, et la création de Mouv’up arrive après plusieurs années d’engagement auprès de l’association de mentorat scolaire Télémaque, entre autres. « Je vois que les grosses entreprises recrutent beaucoup de bac+5 issus des mêmes écoles, avec les mêmes profils et on ne peut pas juste se servir dans ce système sans aider ceux que l’on ne recruterait pas forcément. Les recruteurs doivent prendre conscience que le monde n’est pas rose pour tout le monde et que certains profils ont des qualités d’adaptation et une force de travail que l’on ne trouve pas dans les grandes écoles », dit-il.

Selon Bernard Gainnier, le système français ne fonctionne pas, l’ascenseur social est grippé : « Dans le système d’insertion, on a plusieurs acteurs : Pôle emploi, les missions locales, les associations, les instituts de formation… Ils ont tous un rôle mais il n’y a pas vraiment de coalition pour s’occuper du jeune en tant que personne. Celui-ci est poussé à faire des formations, est baladé d’un bureau à l’autre mais n’est jamais vraiment confronté aux entreprises. Surtout, ces dernières ne sont pas impliquées et n’ont pas vraiment l’occasion de résoudre leurs problèmes de recrutement fondé sur des préjugés relatif au faciès ou aux origines sociales ». La solution de Bernard Gainnier est alors de changer l’état d’esprit des entreprises en contactant celles qui ont des postes à pourvoir ainsi que de former les jeunes. « Il faut coaliser les acteurs non pas pour pousser les jeunes vers l’emploi mais faire l’inverse ; partir des emplois pour aller chercher des jeunes et les accompagner pour que tout vienne d’eux ». Bernard Gainnier poursuit : « Ce que propose « un jeune, une solution » c’est bien, mais aller dans l’autre sens c’est bien aussi même si c’est un sacerdoce et qu’il y a des freins. Quand on s’occupe du jeune et qu’on part de ses envies et de ses compétences (qui ne sont pas forcément dans son CV), on se retrouve face à un autre type de motivation et il est plus facile ensuite de les former aux codes de l’entreprise ».

Objectif : 400 CDI signés d’ici la fin 2022

L’association Mouv’up se donne les moyens de ses ambitions. En effet, au-delà des formations d’informatique et des coachings de préparation aux entretiens, les jeunes bénéficient également de formations de sport, pour s’exercer au travail en équipe, et de théâtre, pour s’affirmer et prendre confiance en soi. Lorsque le jeune est recruté, l’entreprise ainsi que son nouveau salarié bénéficient d’un an et demi de suivi après l’entrée en entreprise ; tout est fait pour que le « gagnant-gagnant » s’inscrive dans le temps. « Lorsqu’un groupe comme Carrefour annonce qu’il engage des jeunes, ils font certes des recrutements en masse mais cela ne s’inscrit pas dans la durée, les jeunes entrent et ressortent de l’entreprise. Ce n’est pas du tout notre philosophie », explique Bernard Gainnier.

Plusieurs groupes basés en région parisienne ont répondu à la démarche de Bernard Gainnier, dont BNP Paribas. Côté financement, PwC a contribué au lancement du programme, 100 % privé, à hauteur de 500 000 euros. Mouv’up facture aux employeurs 900 euros par jeune. Ce forfait comprend les démarches administratives visant à bénéficier de dispositifs d’aides publiques et une rémunération pour les associations partenaires. Le coup d’envoi de la première promotion a été donné à l’été 2020 ; 27 jeunes de Seine-Saint-Denis éloignés de l’emploi ont décroché des alternances, des CDD et des CDI pour être conseillers financiers chez BNP Paribas et au Crédit Mutuel ou pour travailler à la gestion des ressources humaines chez Adecco, entre autres. Depuis, 60 jeunes ont été recrutés et l’association vise l’emploi pérenne pour 200 jeunes qualifiés et 200 jeunes non-qualifiés, d’ici l’année prochaine.

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