Paris (75)

Les parvis des églises parisiennes comme lieux de justice : les cérémonies d’amende honorable à travers l’exemple de l’affaire des Grands Augustins (Paris, XVe siècle)

Publié le 15/09/2022 - mis à jour le 15/09/2022 à 10H32

Au Moyen Âge, les rues et places publiques de Paris étaient régulièrement le théâtre de châtiments divers, allant du fouet à la peine de mort, en passant par le pilori ou encore le carcan. Ces peines, destinées à provoquer une souffrance physique ou morale aux condamnés, étaient extrêmement populaires, si ce n’est pour les juridictions ecclésiastiques. En effet, les dommages physiques apparaissaient bien souvent comme rebutants pour les membres du clergé, qui leur préféraient une autre forme de châtiment : l’amende honorable. Peine tournée vers le pardon et la miséricorde plutôt que vers la souffrance des condamnés, elle se déroulait souvent sur le parvis de l’église de la paroisse où avait eu lieu l’infraction. Très prisée par les juridictions ecclésiastiques au Moyen Âge, l’amende honorable connut une longévité impressionnante, allant du XIIe siècle au lendemain de la Révolution française. Toutefois, malgré sa portée pacificatrice qui rompt avec la majorité des peines du Moyen Âge, et qui lui vaut d’être considérée comme la peine la plus douce, l’amende honorable est loin d’être une formalité pour ceux qui la subissent, comme le découvrent à leurs dépens trois sergents de la ville de Paris au XVe siècle.

Musée d’Orsay

Dans le courant de l’année 1440, trois sergents, responsables de l’ordre public dans la ville de Paris, tentent d’arrêter deux clercs appartenant au couvent des Grands Augustins. Les deux hommes s’opposent à l’arrestation et prennent la fuite. Ils sont poursuivis par les sergents qui blessent mortellement l’un des deux fuyards.

Au sein du couvent des Grands Augustins, l’affaire fait grand bruit. Pour les religieux, le meurtre du clerc est un crime qui ne doit pas rester impuni. D’abord parce que c’est un crime grave, mais surtout parce qu’une telle atteinte à un membre du clergé, normalement protégé par son statut, ne peut être tolérée sans une réaction forte.

Les trois sergents sont condamnés à la peine de l’amende honorable, dont le but est de combiner un acte de pénitence de la part des coupables et de leur offrir le pardon de la victime. Ainsi, chaque partie peut s’en retourner avec son honneur intact, et avec une paix sociale restaurée.

Si cette peine peut paraître clémente au regard des circonstances, elle est loin d’être une simple formalité. En effet, sous une apparence pacificatrice, l’amende honorable prend la forme d’une cérémonie ritualisée, dont les différentes étapes se révèlent chacune être extrêmement humiliantes pour les condamnés qui les subissent.

L’exposition sur la charrette d’infamie

Le jour où ils doivent subir leur peine, les trois sergents sont amenés sur le parvis de l’église des Grands Augustins. Ce trajet constitue la première étape du châtiment puisqu’ils s’y rendent montés sur la charrette d’infamie. Ce moyen de transport les expose au regard de la foule sur le chemin qui les mène de leur lieu de détention jusqu’au lieu de l’amende honorable, quiconque les voyant passer ne pouvant se méprendre sur leur statut de condamnés. Sur le trajet, ils subissent les injures, quolibets et moqueries de ceux qu’ils croisent. Cette humiliation se poursuit pendant de longs moments car la durée du trajet dépend de la gravité du crime, ici très élevée. L’idée n’est donc pas de prendre le chemin le plus court mais de faire de nombreux détours ou arrêts, par des places et rues fréquentées.

Enfin arrivés sur les lieux, les sergents font face à un public nombreux : tous les religieux sont présents, ainsi que des membres des autorités de la ville auxquels s’ajoute la foule des passants. Si la gravité de l’affaire a pu favoriser la présence d’un public nombreux, ce n’est pas un cas exceptionnel. Au contraire, il s’agit plutôt d’un tableau commun aux amendes honorables parisiennes qui se font toujours devant une foule importante, conviée à l’avance.

Une amende honorable dans un costume misérable

Déjà éprouvés par leur trajet jusqu’à l’église des Grands Augustins, les sergents doivent s’avancer jusqu’aux marches de l’église. Là, ils dévoilent à tous les spectateurs l’apparence misérable qu’ils ont dû revêtir pour l’occasion.

Ils ne portent pour tout vêtement qu’une simple chemise qui leur arrive aux genoux. Leurs mains jointes soutiennent torche incandescente, qu’ils ne déposeront qu’une fois la cérémonie terminée. Enfin, une corde, symbole de soumission et de contrition, est attachée à leur cou.

Leur accoutrement est caractéristique des amendes honorables au Moyen Âge, qui exigent du condamné de se présenter dans une apparence humble, voire misérable. Tout attribut révélateur du rang social du condamné, comme le port d’une ceinture, d’un couvre-chef ou d’une tenue particulière est interdit. Seul un simple drap ou une quelconque pièce de tissu, pour éviter la nudité totale du condamné, est autorisé.

Une fois arrivés aux marches de l’église, les trois hommes, en signe de repentir, s’agenouillent face aux représentants du clergé. La cérémonie d’amende honorable est alors prête à passer à sa troisième phase : l’obtention du pardon.

Avouer pour être pardonné

Pour obtenir leur pardon, les condamnés à une amende honorable doivent d’abord avouer leur crime. Ces aveux prennent la forme de véritables récitations puisque les sergents doivent répéter mot à mot un texte préparé à l’avance qui leur est lu par un greffier ou un clerc.

Les mots prononcés doivent être audibles par toute l’assistance. Le ton de voix des condamnés influence d’ailleurs largement les témoins sur la valeur et la sincérité du repentir, les plus timides étant systématiquement interpellés par le greffier, qui leur intime de hausser le ton de leur voix.

La confession se fait sur un style négatif et se présente comme une inversion de l’injure subie ou du dommage causé. Elle s’accompagne d’éléments de nature à expliquer le geste des fautifs qui invoquent leur faiblesse d’esprit au moment de la commission de l’acte répréhensible ou une mauvaise influence extérieure.

À l’issue de cette récitation, vient enfin le temps du pardon. Les condamnés demandent successivement pardon à Dieu, au Roi, à la Justice et, enfin, à la partie lésée, ici représentée par les responsables du couvent.

Ces derniers ne peuvent le leur refuser, revêtant une posture miséricordieuse devant l’acte de contrition auquel ils viennent d’assister. Les trois sergents sont donc pardonnés par les religieux des Grands Augustins, qui soulignent ici leur volonté de tout faire pour permettre un retour de la paix et restaurer l’honneur des deux parties.

Une amende si « honorable » ?

Si on peut facilement admettre que l’amende honorable permettait de restituer l’honneur de la partie lésée, entaché au moment de l’infraction, il est plus difficile de voir en quoi les condamnés pouvaient également se sortir d’une telle expérience avec leur honneur intact.

Au Moyen Âge, l’honneur d’une personne vaut autant que sa vie. La bonne renommée est un capital social que personne ne veut voir entamé, et son importance aux yeux de tous n’a d’égal que la facilité avec laquelle elle se perd.

Or, entre leur posture misérable et l’aveu de leur crime en public, les condamnés ont de fortes chances de perdre tout honneur et bonne renommée, les exposant aux moqueries systématiques et à la défiance de leur communauté. Même le temps qui passe, et l’oubli qui l’accompagne, ne sont pas des alliés des condamnés. En effet, ce genre de peines marque à tel point la mémoire collective que leur souvenir perdure longuement, d’autant que ce dernier est largement entretenu par la mise en place de représentations des amendes honorables.

Comme si vivre l’amende honorable ne suffisait pas, les condamnés devaient bien souvent en financer une représentation. Elle se composait d’une représentation de la scène sculptée, gravée, ou peinte, selon le support ainsi que d’une légende rappelant le nom de la victime, celui des condamnés et le crime commis. La valeur des matériaux utilisés pour les représentations pouvait varier en fonction de la gravité de l’infraction, du statut de la victime, mais aussi des capacités financières du condamné qui devait payer pour cette dernière. La plupart de ces supports avaient donc pour matériau principal le bois ou la pierre, mais il arrivait que des métaux comme le cuivre ou l’argent soient utilisés.

La représentation était placée sur le parvis de l’église, ou sur le lieu de l’infraction, et y restait jusqu’à son altération naturelle, qui pouvait survenir bien après la mort des différentes parties.

Dans le cas des trois sergents, au vu de la gravité de leur action et de la volonté des représentants du couvent de marquer durablement les esprits, le support choisi se trouve être l’un des murs du couvent qui, pendant des siècles, a porté la mémoire de cet événement sous la forme d’une gravure.

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