Seine-et-Marne (77)

Élisabeth Détry : « Un président de région doit pouvoir déléguer »

Publié le 07/09/2021 - mis à jour le 07/09/2021 à 10H13

Présidente de la Chambre de métiers et de l’artisanat de la région Île-de-France, Élisabeth Détry est également gérante de son entreprise depuis 1980. Depuis seize ans, elle œuvre pour les artisans de son département, la Seine-et-Marne et de sa région. Cela représente 250 métiers différents, pour 254 000 entreprises artisanales, soit 22 % des entreprises en Île-de-France. De la crise sanitaire, elle retient le travail collectif et les réponses efficaces apportées par ses collaborateurs et collaboratrices.

Actu-juridique : Pouvez-vous revenir sur votre expérience professionnelle ?

Élisabeth Détry : J’ai un parcours atypique. J’étais étudiante en médecine donc je n’étais pas destinée à entrer dans le bâtiment ou l’artisanat. J’ai rencontré un plombier couvreur et j’ai abandonné ces études pour me tourner vers la gestion et la comptabilité. Nous avons créé une entreprise en 1980. Je suis devenue cheffe d’entreprise. Je le dis souvent : il a de l’or dans les mains, j’ai de l’argent dans la tête. Notre entreprise existe depuis 1980 j’ai fait tout mon parcours en apprenant sur le tas afin de perfectionner mes connaissances sur la gestion d’une entreprise. Rapidement, je suis devenue mandataire à la Fédération française du bâtiment (FFB) où j’ai dû faire toutes les formations possibles.

AJ : Quand avez-vous rejoint la chambre de métiers et de l’artisanat ?

E.D. : J’ai été élue à la Chambre de métiers et de l’artisanat (CMA) du Nord Seine-et-Marne en tant que trésorière en 1992, puis j’ai été élue présidente en 2005. Les deux chambres du département ont fusionné et je suis devenue présidente en 2010 de la CMA Seine-et-Marne. Le 9 mars 2020, à la suite de la démission du président, Laurent Munerot, j’étais élue présidente de la chambre régionale. Et confinée le 17 comme tout le monde ! J’ai peu fait d’assemblées générales en présentiel mais comme je suis une femme de dossier, cela m’a été bénéfique. Il faut regarder les bons côtés.

AJ : Qu’est-ce qui a motivé votre candidature à la CMA ?

E.D. : Ce parcours n’était pas prévu. Je n’avais pas d’ambition particulière mais j’avais envie d’être utile aux autres. J’ai été présentée par mon organisation professionnelle, la FFB, pour être élue à la CMA 77. Lorsque le président en place est parti, du fait de son âge qui ne lui permettait pas de rester, on m’a demandé de me présenter. Je suis une femme de challenge, qui aime mener. Finalement, on y prend goût, on se trouve bien avec les gens et c’est passionnant parce qu’on rencontre des personnes qu’on n’aurait jamais croisé autrement. Même si je suis une femme du bâtiment, je me suis ouverte à tous les autres métiers en devenant présidente.

AJ : Quelles évolutions avez-vous observé depuis le début de vos différents mandats ?

E.D. : Il y a seize ans, le président était un notable, les CMA étaient très peu connues. Durant mon premier mandat, l’idée était d’aller sur le terrain. Je suis sur un département atypique : la Seine-et-Marne représente la moitié de l’Île-de-France, c’est un territoire très étendu. J’ai inventé des présidents de territoire de telle sorte que la CMA 77 ne soit pas représentée que par une personne, pour être à plusieurs endroits en même temps. Face aux élus politiques locaux, régionaux, il fallait montrer qu’on était là, qu’on avait la possibilité de répondre à nos attentes. J’ai sorti la CMA de sa tour d’ivoire. Aujourd’hui, on parle beaucoup de territoire, or c’est depuis longtemps notre slogan : « Plus proche des entreprises, des hommes et des territoires ». J’ai de l’humilité et je sais que j’ai besoin des autres. Plus on investit les gens, plus ils s’investissent. On a fait la même chose au niveau de la CMA Région IDF : que chacun et chacune aient le sens de ses responsabilités et de son utilité.

AJ : Quels sont les métiers les plus représentés sur le territoire francilien ?

E.D. : Les secteurs du bâtiment et des services remportent tous les suffrages avec respectivement 34 % et 47 % de répartition des entreprises actives en IDF. Les métiers de plombier chauffagiste et électricien sont les plus représentés dans le bâtiment. Les métiers des soins, de la beauté et de l’esthétique sont les plus représentés dans le secteur des services. Les métiers les moins représentés sont, dans le secteur de l’alimentation, le métier de glacier, et dans la fabrication, le métier de céramiste.

AJ : Les CMA franciliennes sont désormais réunies en un seul établissement unique régional, la CMA Région Île-de-France (IDF), que vous présidez depuis le 1er janvier 2021. Qu’est-ce que cela a changé ?

E.D. : Les huit CMA départementales avaient leur autonomie juridique et financière jusqu’au 1er janvier 2021, avec une chambre régionale sans autorité majeure. Depuis le 1er janvier, les CMA ont perdu leur autorité juridique et financière même si elles existent toujours. La création de la CMA Région IDF n’est pas une fusion, mais bien un nouvel établissement avec une nouvelle manière de fonctionner. Chaque président et élu de département n’ont plus qu’à s’occuper du développement des entreprises et de conserver leur rôle de proximité. L’instance décisionnaire est maintenant le bureau régional. Ça change les manières de faire.

AJ : Comment envisagez-vous justement cette nouvelle manière de faire ?

E.D. : Un président de région doit pouvoir déléguer, pour investir les élus. En Seine-et-Marne, en tant que présidente, je tiens à conserver ma manière de fonctionner. Cette régionalisation apporte cependant une opportunité : quelque chose qui fonctionne dans les Hauts-de-Seine ou à Paris, je le récupèrerais volontiers pour mon département. L’idée est de faire en sorte que les faiblesses s’atténuent, et que les forces des uns soient les forces des autres. Je ne travaille pas seule dans ce sens, mais avec une équipe de collaborateurs, d’élus. Mon idée est de faire des fondations solides pour cette nouvelle structure, de façon à passer la main lors des prochaines élections mi-novembre 2021.

AJ : Comment s’est passée cette transition vers un établissement unique ?

E.D. : Il a fallu replacer 1 000 collaborateurs, faire preuve de beaucoup de souplesse, rassurer les équipes. Il fallait expliquer que leur métier n’était pas en jeu et qu’on allait vers plus de mutualisation et de relations avec les autres départements. Nous devions absolument obtenir la certification Qualiopi pour continuer à exercer la formation initiale ou continue sur les neuf établissements. Toutes les équipes se sont mises en place. Il y a eu une belle cohésion et nous avons enfin compris comment travailler les uns avec les autres. C’était important de l’obtenir parce sans certification, pas de financement !

AJ : Comment avez-vous traversé la crise, depuis mars 2020 ?

E.D. : Les CMA départementales ont continué de s’occuper de la proximité tandis que la CMA Région a trouvé son efficience durant la crise Covid. Tout cela, grâce aux élus et présidents des CMA départementales qui ont effectué le travail de répondre aux artisans. Ça a été une cohésion d’ensemble. Nous avons ainsi répondu à plus de 30 000 appels via un numéro unique qui permettait d’avoir directement sa chambre de métier. Nous étions là pour aiguiller et aider à monter les dossiers selon les aides. Nous avons joué un rôle de facilitateur et d’éponge aussi. Une cellule psychologique a été mise en place pour nos collaborateurs. Être confinés, avoir des peurs et des angoisses, surtout durant le premier confinement appelait un tel dispositif car il fallait continuer à être serein pour soutenir nos collègues.

AJ : Qu’est-ce que le Covid a changé pour vous ?

E.D. : Sans le Covid, nous n’aurions jamais pensé faire des visio-conférences ou travailler à distance. Nous avons découvert des facilités d’adaptation que nous n’imaginions pas. Nous avons organisé la quinzaine du numérique : nous avons eu presque 2 000 artisans qui se sont connectés, avec 400 diagnostics numériques effectués. Nous allons faire la même chose pour les diagnostics écologiques qui s’inscrivent dans le plan de relance. Peut-être qu’on a aussi gagné en notoriété du fait de cette crise. J’ai senti une prise en compte de l’importance de sauver l’économie des petites, moyennes et grandes entreprises auprès des autorités. Toutes nos entreprises ont par exemple bénéficié du chômage partiel.

AJ : Quelle a été votre situation personnelle ?

E.D. : Mon entreprise a dû fermer du 17 mars au 5 mai 2020. On ne savait pas où on allait. Nos fournisseurs ont arrêté rapidement de nous livrer, nos clients étaient frileux. Le chômage partiel a été important pour nous. Nous n’aurions pas pu suivre sans. Nous avons repris notre activité début mai 2020. Lors du deuxième confinement, nous avons pris nos précautions.

AJ : Que retenez-vous de cette période ?

E.D. : Nos entreprises ont été très réactives, très ingénieuses. L’artisanat est essentiel. On a mis en place les réseaux sociaux, le click and collect : on s’est débrouillé avec les moyens du bord. Mais être qualifiés de « non-essentiel » a été un choc foudroyant pour beaucoup de nos artisans. Les métiers d’art ont beaucoup souffert à cause de la fermeture des salons. C’est pourquoi, on a poussé au maximum les communes à mettre en place des boutiques éphémères. À titre personnel, je suis une éternelle optimiste. Il faut toujours essayer de tirer profit des mauvaises choses. J’ai moi-même eu le Covid, en même temps que notre président national, Bernard Stalter qui est décédé en avril 2020. Nous avons perdu il y a deux mois le président de l’Isère, Philippe Tiersen. Il faut continuer à faire attention, c’est pourquoi j’encourage à la vaccination.

AJ : Aujourd’hui, comment se porte l’artisanat francilien ?

E.D. : On est toujours en mouvement et en totale innovation. J’ai des équipes qui foisonnent d’idées. Des métiers vont émerger ou se redévelopper. Je pense au recyclage : les cordonniers vont peut-être avoir de plus en plus de chaussures à réparer. Nous avons eu beaucoup d’inscriptions cette année parce que de nombreuses personnes se sont dit qu’elles allaient créer leur propre emploi pour ne pas se retrouver sans rien. Beaucoup de gens viennent en formation qualifiante pour se reconvertir. Il y aura des bonnes choses, tout en continuant à se protéger et à faire pour le mieux.

AJ : Êtes-vous satisfaite du travail accompli ?

E.D. : J’ai le sentiment d’avoir été utile avec tous mes collègues. Tout le monde a effectué son travail. On est tous chefs d’entreprise, tous artisans. Tous les élus sont en exercice. Les décisions sont prises pour les artisans par les artisans. C’est ce qui fait notre crédibilité.

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