Hauts-de Seine (92)

Face aux pénuries de personnel dans les piscines, les centres aérés ou les cantines, le casse-tête des mairies franciliennes

Publié le 14/11/2022 - mis à jour le 14/11/2022 à 10H19
Natation, piscine, maître nageur
Andrii/AdobeStock

Après un été particulièrement compliqué pour l’accueil des enfants, entre fermetures de piscines et annulation de séjours en colonies de vacances, la pénurie de personnel d’encadrement risque de s’étendre à l’année scolaire. Les mairies franciliennes font le dos rond.

À Villiers-sur-Marne (94), le constat s’est fait dès le début de l’été : prise à la gorge, la mairie a dû mettre sur liste d’attente 10 % des 345 bambins inscrits sur les listes des centres aérés de la commune de 28 500 habitants. Contre toute attente, la mairie a pu cette fois corriger le tir et accueillir tous les enfants en recrutant dans l’urgence 10 animateurs saisonniers. Comme bien des communes franciliennes (et françaises), elle tire les conclusions d’une situation critique en termes d’accueil des enfants, qui concerne les centres aérés, les accueils périscolaires – des structures capitales pour la population – mais qui se retrouve aussi pour les temps du midi (cantine). Même chose dans les piscines : à Porcheville (78), par exemple, la piscine municipale a dû fermer au mois d’août et dans la commune voisine de Mantes-la-Jolie (78), les bassins ont été fermés un week-end d’août, faute de surveillants de baignade disponibles.

La cause est partout la même : la pénurie de personnel. Pour la situation particulière des piscines, le statut d’autoentrepreneur s’est généralisé depuis quelques années et les saisonniers – en position de force – ont inversé les règles. « Ils choisissent leurs horaires et leurs tarifs, a expliqué au site Actu.fr le responsable de la piscine Aqualude de Mantes-la-Jolie. Il nous est impossible de nous aligner sur les taux horaires demandés, trop élevés ». Pour les centres aérés et les temps périscolaires, les communes peinent à recruter par manque de nouveaux diplômés : pendant deux ans les formations au brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur (BAFA) ont été stoppées à cause du Covid. De plus, étant donné le contexte économique, nombre de candidats se refusent désormais à passer par une formation payante (entre 500 et 1 200 euros) pour pouvoir travailler pendant les saisons auprès des enfants, pour un salaire de 11,5 à 13 euros de l’heure.

C’est l’une des raisons de la crise des vocations qui touche le secteur de l’animation. « Il y a un grand déséquilibre entre les besoins et les candidatures. Désormais, ce sont les saisonniers qui font le marché », a expliqué Jean-Michel Carigi, directeur de cabinet du maire de Villiers-sur-Marne. Durant l’année scolaire 2021-2022, quelque 50 000 postes sont restés non pourvus, soit 10 % des effectifs. Cette situation est très familière à Blandine Soulerin, directrice de l’éducation à la mairie de Gennevilliers (92), qui représente l’Andev (Association nationale des directeurs et des cadres de l’éducation des villes et des collectivités territoriales). Avant de répondre à nos questions, elle a lancé un questionnaire auprès des communes franciliennes pour connaître la situation particulière des communes face à la pénurie de professionnels. La difficulté de recrutement n’est pas le seul problème pour les villes et villages franciliens : la fonctionnaire relève aussi des problématiques liées à la fiabilité des agents (assiduité, présence, respect de consignes de base), à l’absentéisme, à l’augmentation des effectifs d’enfants, au respect des quotas personnels qualifiés/non-qualifiés et à l’accompagnement adapté des enfants en situation de handicap.

Actu-Juridique : Les difficultés de la période estivale sont-elles loin pour les communes ?

Blandine Soulerin : Pour certains directeurs, la période estivale reste très présente dans les esprits. Pour Gennevilliers, on a réussi à boucler tous nos séjours mais ce ne fut pas évident du tout de trouver les animateurs ; ça a été plus difficile que d’habitude pour recruter des assistants sanitaires. Les surveillants de baignade, c’est la denrée rare. Certaines collectivités franciliennes se sont trouvées dans des situations complexes car elles achètent des places dans des organismes spécialisés (comme l’UCPA qui fait des colonies sportives), dont certains ont dû annuler les séjours par manque de personnel… pour ces cas-là, les communes se retrouvent face à un mur.

Pour les centres de loisirs et les colonies de vacances, nous à Gennevilliers, nous avons nos propres séjours, notre propre réseau donc on s’en est bien sortis mais nos difficultés nous ont permis de réfléchir à l’avenir en poursuivant ce qu’on appelle la fidélisation des troupes. En plus de nos propriétés municipales attractives, nous avons créé des conditions confortables pour les recrues, qui peuvent compter sur deux journées de préparation avant la colo pour ressouder l’équipe et ne pas commencer la saison en catastrophe.

Cet été, ce qui a été tout aussi particulier, pour les salariés, c’est la situation des enfants. À la suite du Covid, on a constaté que les enfants reçus en centre aéré ou colonie de vacances étaient moins habitués au collectif, ils avaient plus de difficultés avec la socialisation, c’était plus dur de les encadrer pendant les jeux collectifs ; il y a eu plus de conflits. Beaucoup ont fait remonter que certains enfants n’allaient pas bien psychiquement et demandaient sans doute un encadrement plus spécifique. Au niveau des communes, on s’aperçoit qu’au moment où précisément on aurait besoin d’animateurs agréés on pourrait se retrouver avec des animateurs de moins en moins qualifiés. Depuis la loi 2005 sur l’accessibilité, en effet, les communes se doivent d’accueillir aussi les enfants en situation de handicap et d’avoir a minima 80 % de personnel diplômés dans les équipes. Mais il est à la fois compliqué de respecter ces quotas et de travailler avec de plus en plus d’enfants qui requièrent aussi des outils professionnels et des formations supplémentaires. Certaines communes et collectivités ont mis en place des mini-formations, pour repérer les troubles autistiques par exemple et savoir quels outils d’apprentissage utiliser… mais cela ne remplacera jamais un éducateur spécialisé.

Actu-Juridique : Quelle est la situation particulière vécue par les communes franciliennes, en cette rentrée ?

Blandine Soulerin : Tout le monde constate combien il est difficile de recruter. Une trentaine de villes et villages franciliens ont répondu à mon sondage et tous confirment que c’est compliqué. Ils relèvent déjà le fait qu’elles reçoivent bien moins de candidatures que les années précédentes. De 10 à 30 % de candidatures en moins et, ce, alors qu’elles ne parviennent déjà plus à couvrir tous les besoins en animateurs. Sur la pause méridienne, par exemple, il manque suivant les communes de 5 à 20 % des postes. C’est ce créneau qui est le plus à la peine, car c’est là où l’on a besoin du plus grand nombre d’animateurs, deux à trois fois plus qu’autres moments de la journée (pour les accueils périscolaires du matin ou du soir, il y a plus de fluctuations). À Gennevilliers, on a 5 200 convives et 136 vacataires mais on a besoin de 321 animateurs pour la pause méridienne et il nous en manque beaucoup. C’est le cas dans toutes les villes de France et plus particulièrement en Île-de-France qui a la plus grande densité sur le territoire.

La plupart des collectivités fonctionnent en flux tendu dégradé. Certaines collectivités ont, dans le cadre de leur projet éducatif, signé des conventions avec l’État et ont donc droit à un taux d’encadrement inférieur. Nous, on a le droit d’aller jusqu’à un encadrant pour 30, mais on s’est engagés auprès de nos concitoyens à rester sur la proportion 1/17. Pour l’élémentaire, on n’y arrive pas forcément. Cependant on n’arrive jamais à du 1/35 comme certaines communes. Le problème, c’est que les salariés cumulent le travail en mode dégradé et les petits contrats, en horaires détachés, qui ne sont pas attractifs du tout. Nous sommes face à une véritable crise des vocations conjuguée à une perte de sens dans les métiers du service public, même chose pour les métiers de la petite enfance. Avant, les étudiants formaient le gros de nos troupes mais maintenant les jeunes vont choisir un travail plus rémunérateur que l’animation. Nous avons perdu un pan de nos candidats.

Actu-Juridique : Quelles solutions pour regagner le cœur des candidats potentiels ?

Blandine Soulerin : Certaines communes auxquelles j’ai parlé, de toutes tailles et un peu partout dans la région (78, 93, 92, 77) font en sorte de proposer des contrats à 20 heures /semaine en cumulant le mercredi et le soir ainsi que des heures de ménage. C’est une façon de rendre le travail plus attractif. C’est ce que nous faisons à Gennevilliers. Un élu de Vanves (92) a indiqué que six heures de réunion hebdomadaires avaient été instaurées dans sa commune, notamment pour préparer les périodes de vacances, de façon à procurer, en plus du mercredi, quatre journées quasi complètes aux animateurs. Il y a également l’expérience de Saint-Denis (93) qui, en lien avec un centre de formation, propose des stages et tente de fidéliser ses futurs animateurs.

Mais nous sommes confrontés à un autre problème : le passage aux 1 607 heures (loi de 2019). Les collectivités territoriales ont été interpellées sur le fait de ne pas donner suffisamment d’heures aux agents publics ce qui a un impact direct sur notre quota d’animateurs. Les postes de vacataires en équivalent temps plein se sont réduits comme peau de chagrin. Chez nous plus d’une quarantaine a été impactée. On ne pouvait plus leur proposer un équivalent temps plein… et on a donc perdu des postes sur les temps d’accueil.

Aujourd’hui, notre priorité, c’est de revenir sur l’attractivité des métiers et, pour cela, nous devons tout remettre à plat. Le contenu et le financement des formations par exemple : certaines collectivités ont lancé des opérations. À Gennevilliers, nous avons financé quinze formations BPJEPS (Brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport) et lancé un plan très ambitieux pour les animateurs responsables de la pause méridienne… mais ce sera un travail de fourmi que de retrouver suffisamment de candidats pour les années qui viennent.

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