Seine-Saint-Denis (93)

Nicolas Almodovar : « Il faut faire primer le réemploi sur le recyclage » !

Publié le 21/10/2022 - mis à jour le 21/10/2022 à 10H15

Dans un quartier un peu excentré de Montreuil, un vaste hangar de plus de 1 200 mètres accueille les objets, toujours plus nombreux, dont se débarrassent des particuliers. Quelques jours ou semaines plus tard, ils sont commercialisés dans une jolie boutique, en plein centre-ville. Dans ses rayons colorés se croisent des CSP + adeptes du vintage et des personnes plus précaires, cherchant à s’habiller ou se meubler pour pas cher. La collecterie-ressourcerie de Montreuil (93) est un lieu à part dans la ville à la fois boutique, chantier de réinsertion, lieu d’enseignement de la couture et du bricolage. Elle se veut surtout un endroit pour penser autrement la consommation et la gestion des déchets. Conversation avec Nicolas Almodovar, chargé du développement économique et financier du site.

Actu-Juridique : Comment a commencé l’aventure de la Collecterie ?

Nicolas Almodovar : La Collecterie est une ressourcerie solidaire créée en 2013 par un collectif d’habitants de Montreuil. Celui-ci regroupait des personnes œuvrant dans le domaine de l’insertion et des artisans dans différents corps de métier réunis par une volonté de revaloriser le mobilier et de proposer une alternative aux dépôts sauvages, alors très nombreux. À l’époque, le réemploi d’objets était encore peu connu. Les boutiques Emmaüs existaient bien sûr déjà et vendaient des objets de seconde main. Elles avaient essentiellement pour objectif de remettre des personnes en difficulté sur le chemin de l’emploi. Contrairement aux ressourceries, qui sont nées dans un contexte de prise de conscience écologique, elles n’avaient pas de dimension écologique et de lutte contre le gaspillage. La Collecterie est née dans un contexte de prise de conscience de la nécessité de limiter les déchets. L’ambition est certes de mettre à la vente des biens accessibles à tous, mais aussi de sensibiliser le grand public aux impacts de nos comportements de consommation sur l’environnement. Des lieux comme la Collecterie permettent de détourner des objets des poubelles, de l’incinération et de l’enfouissement. Nous sommes une structure associative à but non lucratif et à but d’emploi qui repose sur le don comme moteur économique et emploie 50 salariés. Nous travaillons avec les objets dont vous n’avez plus l’utilité comme matière première. Notre structure travaille avec une gouvernance horizontale, elle est innovante et performante.

Actu-Juridique : Que collectez-vous ?

Nicolas Almodovar : En tant que ressourcerie, nous collectons toutes les catégories d’objets de la vie courante. Les gens font des dons lorsqu’ils déménagent, trient, ou simplement parce qu’ils se rendent compte qu’ils ont accumulé trop d’objets et veulent s’en débarrasser, sans pour autant les jeter.

Se rendre à la ressourcerie pour se débarrasser d’objets encombrants, c’est d’abord être accueilli, orienté, mais aussi informé sur la nécessité du réemploi dans notre vie quotidienne.

Depuis 2012, nous avons collecté plus de 1 275 tonnes de déchets ménagers et assimilés, dont 195 tonnes en 2021.

Actu-Juridique : Que deviennent ces objets collectés ?

Nicolas Almodovar : Pour permettre une gestion circulaire des flux de matières et d’objets, l’activité de ressourcerie solidaire repose sur trois piliers centraux : en amont, la sensibilisation des usagers à donner plutôt que jeter ; au cœur, le traitement et l’orientation des objets et déchets ; en aval, le réemploi des objets par leur vente solidaire. Deux objectifs fondateurs encadrent notre activité : inciter le plus grand nombre à consommer des objets issus du réemploi plutôt que neufs et permettre aux plus démunis d’accéder aux biens de consommation courante. Ces objets ont été collectés, triés, pesés, nettoyés, réparés, estimés, stockés, orientés vers nos différentes filières de valorisation : vente solidaire, réparation/ restauration, don aux partenaires et habitants du territoire, recyclage. Trier et orienter les objets qui nous parviennent suppose des connaissances très pointues sur chaque catégorie d’objet ! Quelle est la matière qui le compose ? Sa marque ? Est-il complet ? À quoi sert-il ? Est-il en état de marche ? Autant de questions que se posent chaque jour tous nos salariés pour orienter des objets pouvant dater du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui. Donner un prix à un objet est un véritable casse-tête. Il doit à la fois intégrer une partie des charges du réemploi et traduire la valeur intrinsèque de l’objet, tout en restant accessible au plus grand nombre. Nous avons intégré dès le début une dimension d’artisanat solidaire. Les objets sont non seulement restaurés mais souvent transformés. Par exemple lorsque nous recevons du textile, nous le démantelons et on l’associe autrement. En menuiserie, nous ponçons pour enlever les vieux vernis et donner une nouvelle apparence aux meubles. Ces transformations pour tirer le meilleur des objets font partie de notre ADN depuis le début. Sur les objets non vendus, 45 % partent en recyclage et 5 % en déchetterie. Sur 700 tonnes d’objets orientées vers le recyclage, la valorisation de leur matière nous a rapporté 19 000 euros. Pour un tonnage à peu près équivalent, les ventes solidaires nous ont rapporté 1 700 000 euros. Et ce, alors même que nous vendons très peu cher. Cela montre le peu de valeur des matières primaires secondaires auprès des industriels et metteurs en marché…

Actu-Juridique : Comment vous financez-vous ?

Nicolas Almodovar : La Collecterie a développé son modèle économique à partir de quatre modes de contribution : le don et l’engagement des donateurs et des bénévoles, les dispositifs publics d’insertion et d’action sociale, les subventions des collectivités territoriales et le soutien des fondations, la vente solidaire d’objets revalorisés et de prestations de services en chantiers artisanaux et en animation d’ateliers créatifs de réemploi. En 2014, nous avons été conventionnés Atelier Chantier d’Insertion pour notre activité d’accompagnement des personnes très éloignées de l’emploi, chômeurs longue durée ou bénéficiaires du RSA. Nous les accompagnons pendant 2 ans, pendant lesquels nous travaillons avec elles sur leurs problématiques juridiques et sociales. Nous bénéficions à ce titre de subventions de l’État, qui paye 105 % du brut des salariés en insertion. Nous devons par conséquent rendre des comptes sur ce que deviennent les personnes passées par la Collecterie. Depuis 2013, nous avons accompagné 103 personnes. 50 % d’être elles ont trouvé un emploi ou embrayé sur une formation. C’est un bon résultat compte tenu de leur profil, très éloigné du monde du travail. Certains ont radicalement changé de parcours de vie après être passés par la Collecterie. Depuis 2013, nous avons généré 20 000 euros d’excédent sur 5,6 millions d’euros de budgets cumulés. Nous sommes parfaitement à l’équilibre mais nous ne disposons pas de la trésorerie nécessaire pour grandir sereinement. Nous sommes toujours sur le fil d’un budget peu soutenu.

Actu-Juridique : Vous menez d’ailleurs des actions de plaidoyer pour bénéficier d’autres subventions…

Nicolas Almodovar : Le déchet fait l’objet d’une définition juridique. Est considéré comme déchet : un objet abandonné par son propriétaire. Les objets que nous collectons ne rentrent pas dans ce cadre car ils nous sont donnés de la main à la main. Ce fonctionnement nous prive des financements alloués au secteur des déchets. Si les objets étaient déposés sur le pas de notre porte, il en irait autrement. Nos activités de tri, de pesée et de valorisation ne sont pas financées. Nous évitons pourtant à la collectivité d’avoir à traiter ces déchets. Nous pratiquons une gestion non lucrative de la gestion des déchets. Cela crée des emplois locaux non délocalisables. C’est plus intéressant que de confier cette activité à une multinationale qui facture l’enlèvement des déchets en prenant une marge correspondant au profit qu’elle retire de cette activité. La gestion des ordures ménagères est peu connue du grand public. Les citoyens ont été déconnectés du traitement des déchets, alors que leur enlèvement est l’un des plus gros budgets des collectivités. C’est un enjeu local important.

Actu-Juridique : Pourquoi le recyclage n’est pas toujours une bonne solution ?

Nicolas Almodovar : On se pose toujours la question de savoir si un objet est recyclable. L’indication est présente sur de nombreux emballages. Mais on pose peu la question dans l’autre sens : quel est le pourcentage de matière recyclée dans les objets que l’on achète ? Le recyclage a un coût. Par exemple, pour recycler du carton, il faut de l’eau, or on sait que l’on va en manquer. Il faudrait donc faire primer le réemploi sur le recyclage.

Actu-Juridique : Que faudrait-il faire pour mieux traiter les déchets ?

Nicolas Almodovar : Déjà, commencer par en produire moins. Nous avons développé des actions de plaidoyer dans lesquelles nous rappelons que la nature ne produit pas de déchet. Seul l’homme le fait. Dans les objets que nous collectons, beaucoup sont issus de circuits destructeurs pour l’homme et l’environnement. Il faudrait contraindre les fabricants à intégrer l’écoconception dans leurs processus de fabrication. Aujourd’hui, on en est loin. Dans le secteur de la menuiserie, les grandes marques de l’ameublement utilisent du mélaminé, une matière par essence obsolescente. L’obsolescence est intégrée dès le design des meubles. Si l’écoconception devenait la règle, les objets pourraient être démantelés, les pièces détachées devraient être accessibles pour que les objets soient réparables. Dans le secteur du textile, il y a une surproduction considérable, puisqu’il y a deux fois plus de textiles mis sur le marché que ce qui est acheté chaque année. Les vêtements font le tour de la planète avant d’être commercialisés, l’industrie génère de l’esclavage dans les champs de coton et sur les chaînes de production. Les restes de cette surproduction sont envoyés dans des pays en voie de développement où ils sont brûlés. C’est scandaleux que l’on s’accommode de cela. Les pays doivent gérer leurs déchets sur leur territoire, plus près des bassins de consommation, et cesser de les envoyer dans des pays en voie de développement pour les voir disparaître. On trouve dans les poubelles des villes tout ce qui existe dans la nature. Elles regorgent de matériaux, de terres rares, autant de matières précieuses qui se retrouvent incinérées ou enfouies.

Actu-Juridique : Le discours et les actions de la Collecterie sont-ils de mieux en mieux compris ?

Nicolas Almodovar : Les ressourceries sont aujourd’hui dans l’air du temps. Nous accueillons de plus en plus de monde et traitons des dépôts toujours plus nombreux. On sent une prise de conscience. Les crises successives et la baisse du pouvoir d’achat ont fait venir les gens dans les ressourceries, qui voient s’y presser des personnes de toutes classes sociales. Le réemploi émerge désormais dans le secteur marchand. Certaines grandes surfaces se mettent à vendre des objets de seconde main mais uniquement quand il s’agit d’objets de valeur. Nous devons faire face à cette concurrence nouvelle. Mais contrairement aux ressourceries, les acteurs lucratifs ne valorisent les déchets que s’ils ont intérêt à le faire. La gestion des déchets est un travail d’intérêt général qui ne devrait être effectué que par des associations soutenues par l’État ou par l’État lui-même. C’est son rôle de gérer ce qui révèle de l’intérêt général.

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