Val-de-Marne (94)

Dominique Gromas : « La grande majorité des entreprises réussit à rembourser le prêt garanti par l’État » !

Publié le 26/12/2022 - mis à jour le 26/12/2022 à 9H50

Face aux incertitudes économiques, des questions peuvent se poser sur la situation des entreprises et leur capacité à faire face à la conjoncture actuelle. Durant la crise sanitaire, elles ont notamment eu recours au prêt garanti par l’État (PGE). À fin juin 2022, ce sont plus de 682 000 entreprises et professionnels qui en ont bénéficié pour près de 143 Mds €. En Île-de-France, 139 000 sociétés (81 % de TPE) ont souscrit ce type de prêt pour un encours proche de 53 Mds €. Aujourd’hui, certaines peuvent rencontrer des difficultés. Dominique Gromas, président du Comité de la Fédération bancaire française du Val-de-Marne (94) décrypte la conjoncture actuelle.

Actu-Juridique : Dans quelle situation les entreprises évoluent-elles à l’heure actuelle ?

Dominique Gromas : Les dirigeants d’entreprise évoluent dans un contexte extrêmement challengé et assez imprévisible. En 2020, ils ont fait face à la crise sanitaire et ils connaissent depuis fin 2021 une succession d’impacts sur leur activité. Il y a d’abord eu la hausse des coûts de transport, les difficultés d’approvisionnement, et depuis 2022 les impacts multiformes engendrés par le conflit en Ukraine. C’est une multiplicité de chocs qui se traduit globalement par une hausse, a priori durable, du coût des matières premières, de l’énergie, du transport et de la masse salariale.

Actu-Juridique : Comment ces différents chocs se traduisent-ils dans le quotidien des entreprises ?

Dominique Gromas : Selon les secteurs d’activité, l’impact peut se traduire avec une pression sur les marges et donc sur la rentabilité. D’autres facteurs peuvent également peser sur la trésorerie via l’augmentation du besoin en fonds de roulement. En effet, de nombreuses entreprises ont « sur-stocké » par crainte de ruptures d’approvisionnement. Cette hausse des stocks pèse sur leur trésorerie. Ajoutons que beaucoup de fournisseurs de produits importés ont demandé à être payés comptant pour effectuer la livraison, là où nos entreprises bénéficiaient de délais de paiement allant parfois jusqu’à 3 mois. A contrario, ces mêmes entreprises peuvent connaître un allongement des délais de règlement de leurs ventes. Tous ces facteurs jouent sur les besoins en fonds de roulement et donc sur la trésorerie des entreprises. Autre sujet à gérer : la forte volatilité de la parité euro et dollar pour les entreprises importatrices/exportatrices. En 2022, l’euro a varié entre 1,15 et 0,95 par rapport au dollar. Finalement, tous ces paramètres influent sur la rentabilité, les cash-flows et donc la capacité de remboursement des crédits des entreprises. Les dirigeants d’entreprises nous ont démontré leur capacité d’adaptation face à des défis inédits. En tant que banquier, je suis souvent « bluffé » par leur énergie, leur créativité et capacité de rebondir. D’ailleurs, malgré le contexte très challengé que nous venons de décrire, leur première préoccupation (60 %) reste les difficultés de recrutement loin devant (43 %) les coûts et prix trop élevés (source BPI France/Rexecode).

Actu-Juridique : L’ensemble de ces facteurs ont-ils des conséquences sur le nombre de défaillance des entreprises ?

Dominique Gromas : Il n’y a pas de vague de faillites. Nous étions tombés à des niveaux extrêmement faibles, ces deux dernières années. C’était pratiquement moitié moins du nombre constaté en temps normal, qui est supérieur à 50 000 défaillances d’entreprises par an. Sur les douze derniers mois, le nombre remonte progressivement, certes, mais il s’agit d’une normalisation de défaillances. Nous en sommes à un peu plus de 38 000 et cela reste 25 % de moins par rapport au niveau de 2019.

Actu-Juridique : Face à cette situation, comment les entreprises gèrent leur prêt garanti par l’État (PGE) ?

Dominique Gromas : Nous savons qu’un bon tiers des PGE n’est toujours pas, ou très peu « consommé » ; ce sont des PGE « de précaution », une réserve de trésorerie constituée en regard des incertitudes. Aujourd’hui, 11 % des entreprises ont déjà complètement remboursé leur PGE et 80 % ont commencé à l’amortir. La grande majorité des PGE a été souscrite en 2020, avec initialement une année de franchise en capital, avant de commencer le remboursement. Puis, les entreprises ont bénéficié de la possibilité d’obtenir une année supplémentaire de franchise. Près de la moitié a opté pour cette solution. Pour ces entreprises, le remboursement du PGE s’étale jusqu’à 4 ans.

Actu-Juridique : Qu’en est-il dans le département du Val-de-Marne ?

Dominique Gromas : Dans le Val-de-Marne, près de 13 000 entreprises dont 88 % de TPE ont souscrit un PGE pour un montant global de 3,2 Mds €. Pratiquement toutes ces sociétés val-de-marnaises ont commencé le remboursement du PGE, sauf pour une petite minorité qui ont souscrit un PGE en 2021 ou en 2022. Pour ces entreprises, le différé de remboursement peut aller jusqu’en 2023 et même jusqu’en 2024. Mais elles ne représentent que 10 % des PGE distribués.

Actu-Juridique : Dans la conjoncture actuelle, constatez-vous des entreprises qui sont en difficulté pour rembourser leur PGE ?

Dominique Gromas : Rappelons qu’à ce stade, les difficultés restent très minoritaires rapportées à la masse de PGE souscrits (+ de 680 000). La grande majorité des entreprises remboursent leur prêt. Si certaines sociétés peuvent connaître des difficultés, il existe plusieurs dispositifs en fonction du montant du PGE. S’il est inférieur à 50 000 euros, l’entreprise peut s’adresser à la Médiation du crédit. Le médiateur va se rapprocher des banques et chercher des solutions qui débouchent dans deux tiers des cas sur un allongement de la durée des différents crédits en cours. Pour les PGE au-delà de 50 000 euros, l’entreprise s’adresse au Conseil départemental de la sortie de crise, qui va le cas échéant orienter le dirigeant vers des procédures préventives (mandat ad hoc ou conciliation). Les principaux créanciers sont réunis pour travailler à des solutions de réétalement des dettes.

Actu-Juridique : Avez-vous un exemple d’un rendez-vous que vous avez eu dernièrement avec un dirigeant par rapport à son PGE ou ses prêts et qui rencontre des difficultés ?

Dominique Gromas : Je peux prendre l’exemple d’une société du BTP qui avait choisi de rembourser son PGE au bout d’un an et qui a demandé un étalement sur quatre ans, notamment face à la hausse des coûts des matériaux. Dans la plupart des cas, ces étalements de la durée du PGE qui permettent de soulager la trésorerie des entreprises se font sous l’égide de la Médiation du crédit. La Médiation du crédit se pose en interlocuteur central bien utile, notamment en présence de plusieurs banques et permet souvent d’acter un accord de restructuration dans de brefs délais. Nous entretenons des rapports très constructifs avec la Médiation du crédit.

Actu-Juridique : Quels conseils pouvez-vous donner aujourd’hui à un chef d’entreprise en difficulté ?

Dominique Gromas : La première chose, c’est d’échanger le plus en amont possible avec ses banquiers et aussi son expert-comptable. Malgré le manque de visibilité, l’objectif est de tracer des hypothèses sur l’évolution de la trésorerie, de la rentabilité et d’étudier des solutions avant que les difficultés ne deviennent trop difficiles à résoudre.

Actu-Juridique : Quel regard portez-vous sur le maintien du « PGE résilience » qui est prolongé pour l’année 2023 ?

Dominique Gromas : La prolongation du PGE Résilience est inscrite dans le projet de loi de finances 2023. Certains se sont interrogés sur le « PGE résilience » qui permet d’emprunter jusqu’à 15 % du chiffre d’affaires moyen des trois derniers exercices. Une entreprise qui aurait déjà souscrit pour 25 % de son chiffre d’affaires en PGE classique et opterait ensuite pour un « PGE résilience » pourrait théoriquement totaliser un endettement proche de 40 % de son chiffre d’affaires ! Dans la pratique, chaque cas est différent ; nous voyons que le PGE Résilience est souvent demandé par des entreprises qui n’avaient pas souscrit de PGE « classique » où qu’ils l’avaient déjà remboursé. D’autres entreprises n’avaient souscrit qu’un faible montant de PGE et voient un complément utile avec le PGE Résilience. Le PGE Résilience sera moins souscrit que son prédécesseur mais il a son utilité.

Actu-Juridique : Vous avez dit que l’investissement des entreprises devrait baisser. Selon vous, quelles sont les perspectives économiques pour l’année 2023 ?

Dominique Gromas : Parmi les facteurs d’investissement, il y en a deux principaux : avoir un minimum de visibilité économique et de confiance dans sa capacité à rembourser. Or les incertitudes actuelles peuvent perturber la visibilité et l’investissement reste souvent de l’endettement. L’évolution des coûts et de la trésorerie ont également un impact sur les projets d’investissements. Enfin, les difficultés de recrutement peuvent contribuer à freiner l’investissement. Nous sommes donc dans une période de réduction des investissements. Cette diminution des investissements conjuguée à une diminution de la consommation des ménages est déjà traduite dans les différentes prévisions de croissances parmi lesquelles on peut retenir celle de la Commission européenne à +0,4 %. Pour 2023, il y a des tendances lourdes qui sont durables, comme la hausse des prix des matières premières et de l’énergie. Ces évolutions ont un caractère durable. Je n’ai pas d’inquiétude sur la capacité des dirigeants d’entreprise à faire face à ce nouveau contexte. A priori, je ne vois pas de détérioration brutale en 2023, mais une poursuite de la « normalisation » du nombre de faillites. Il y aura une période de moindre croissance et nous devrons accompagner le plus en amont possible les dirigeants des entreprises qui pourraient connaître des difficultés.

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