« Les crédits d’investissement accordés aux entreprises restent stables en Île-de-France »

Publié le 23/08/2023

La Banque centrale européenne a décidé le jeudi 27 juillet 2023 de relever ses taux de 0,25 point pour atteindre 3,75 %. Du jamais vu depuis les années 2000 et 2001. Face à cette évolution, les banques sont déjà dans une situation complexe. Avec la conjoncture économique inflationniste et la baisse du marché de l’immobilier, il est difficile aussi de se projeter. C’est un des constats posés par Karim Idrissi. Depuis février 2023, il occupe la fonction de président de la Fédération bancaire française (FBF) d’Île-de-France. Pour Actu-Juridique, il revient sur la conjoncture économique actuelle et donne les évolutions constatées sur le terrain par les banquiers d’Île-de-France. 

Actu-Juridique : Quelle ligne directrice souhaitez-vous suivre en tant que nouveau président de la FBF d’Île-de-France ?

Karim Idrissi : Clairement, je souhaite m’inscrire dans une certaine continuité notamment sur trois sujets. D’abord, nous avons encore beaucoup de pédagogie à faire pour expliquer les métiers bancaires et les accompagnements de nos clients et de l’économie. Nous devons aussi continuer à expliquer notre rôle dans la protection de l’économie. Il y a une spécificité française avec des taux d’intérêt fixes pour les particuliers. En 2023, cette particularité peut expliquer la rentabilité moins forte des banques françaises par rapport aux autres établissements étrangers. Ensuite, nous devons aussi sensibiliser nos clients sur les risques auxquels ils font face. Nous avons notamment lancé cette année une campagne de communication sur le risque de fraude. Enfin, la FBF comme d’autres organisations professionnelles, doit être une plateforme ou un endroit de rencontre avec les chefs d’entreprise pour échanger dans une conjoncture économique de plus en plus complexe à comprendre.

AJ : Comment pouvez-vous caractériser la conjoncture économique ?

Karim Idrissi : Nous vivons une situation relativement inédite suite à la crise sanitaire et aux tensions inflationnistes extrêmement fortes. Il y a des cycles qui se déroulent d’une façon différente des situations habituelles. Nous devons essayer d’avoir le bon regard sur cette conjoncture pour se projeter. Nous sommes confrontés à un choc de taux et de prix. Après une inflation qui a grimpé considérablement sur les derniers trimestres, nous commençons à constater un retournement de tendance avec une baisse de l’inflation. Néanmoins, les taux restent élevés. Sur le marché des particuliers, il y a une baisse de la consommation qui s’affirme. Il y a des conséquences sur la croissance française et européenne qui restent molles. Nous ne devrions pas être en récession cette année. Mais, nous avons une croissance assez faible qui pourrait perdurer au cours de la prochaine année.

AJ : Quelles sont les conséquences sur vos activités par rapport à cette situation ?

Karim Idrissi : Les particuliers sont extrêmement prudents dans leurs dépenses. Par conséquent, nous enregistrons une baisse assez sensible du crédit à la consommation. Ensuite, il y a la diminution assez drastique des emprunts immobiliers, globalement à hauteur de 50 %. C’est considérable ! Un phénomène lié à une chute significative de la demande et à une restriction du crédit de l’ensemble des banques. Aujourd’hui, les établissements n’accordent pas beaucoup de prêts immobiliers à cause de la hausse des taux d’intérêt et du taux d’usure. Les marges sont vraiment négatives pour pouvoir respecter le taux d’usure.

AJ : Comment les banques en Île-de-France font-elles face à cette situation ?

Karim Idrissi : D’une certaine manière, nous ressentons une forme de frustration de ne pas pouvoir accompagner nos clients particuliers. L’augmentation des taux extrêmement forte amène nos clients en Île-de-France à revoir, reporter ou renoncer à leur projet immobilier. Le coût du crédit a renchéri considérablement le coût de leur projet. Les acquéreurs sont beaucoup moins nombreux. Ils attendent peut-être une baisse des prix sur le marché de l’immobilier et une diminution des taux d’intérêt. Aujourd’hui, accorder un prêt pour une banque en passant sous le taux d’usure n’est pas rentable. Le taux d’usure a mis du temps à se fixer sur le taux de marché. Puis, le prêt immobilier est un levier de fidélisation et de conquête de nouveaux clients. Nous regrettons la situation dans laquelle nous nous trouvons à l’heure actuelle.

AJ : Le taux d’usure pour un prêt à taux fixe d’une durée de 20 ans et plus a été fixé à 5,33 % au 1er août 2023. C’est une réponse à la problématique de rentabilité des banques ?

Karim Idrissi : Cette adaptation mensuelle permet à un certain nombre d’établissements bancaires d’accélérer de nouveau dans leur offre de crédit, dès cet été et certainement à partir de la rentrée. Les conditions sont meilleures pour nos clients et pour les banques elles-mêmes.

AJ : Pendant la crise sanitaire, les prêts garantis par l’État (PGE) ont été mis en place pour soutenir les entreprises. Aujourd’hui, elles doivent rembourser ces crédits. À ce propos, comment les banques d’Île-de-France gèrent-elles les PGE avec les entreprises ?

Karim Idrissi : Pour rappel, au niveau national, près de 143,8 milliards d’euros ont été attribués à des entreprises à travers des prêts garantis par l’État. En Île-de-France, 57 milliards d’euros de PGE ont été accordés par les banques, dont 24 milliards d’euros à des entreprises situés à Paris ou encore un peu plus de 12 milliards d’euros pour des sociétés implantées dans les Hauts-de-Seine. 81 % des PGE octroyés en Île-de-France l’ont été à des très petites entreprises (TPE). Une enquête a été menée auprès des TPE et des PME. 62 % d’entre elles ont utilisé une partie et même la totalité du PGE. 18 % ont d’ores et déjà remboursé leur prêt ou elles comptent le faire d’ici la fin de l’année 2023. 73 % de ces entreprises pensent l’amortir sur plusieurs années. Toujours dans cette enquête, 9 % des sociétés ont répondu ne pas être en capacité de rembourser actuellement leur PGE. C’est en augmentation de deux points par rapport au dernier trimestre.

AJ : Comment accompagnez-vous ces entreprises en difficulté ?

Karim Idrissi : Il n’y a pas de drame sur le sujet. Nous sommes dans les niveaux que nous avions anticipé avec l’État. Nous avons des sociétés qui rencontrent des difficultés. Il y en a qui vont jusqu’à la défaillance. Mais quand les entreprises demandent des aménagements sur le PGE, nous les accompagnons et tentons de trouver une solution. Souvent, c’est la combinaison de l’inflation sur les coûts notamment de l’énergie et le ralentissement de la demande qui met certaines entreprises en difficulté. Il y a aussi la hausse du coût du travail avec un marché du travail pénurique. Ces phénomènes tendent les marges et les trésoreries des sociétés. De nombreux secteurs d’activité sont touchés même si nous retrouvons souvent l’hôtellerie, la restauration, le prêt-à-porter, le bâtiment (sans la rénovation) ou encore la promotion immobilière qui souffre énormément à l’heure actuelle.

AJ : Quelle est la situation concernant l’attribution des crédits pour les entreprises ?

Karim Idrissi : À propos du crédit des entreprises, de façon générale, nous constatons une baisse au niveau du court terme. En revanche, à date, il y a une relative stabilité sur l’investissement. Malgré le pessimisme accru des chefs d’entreprise depuis quelques semaines, les demandes d’octroi de crédit sur le moyen ou le long terme restent stables. Ce phénomène est national et il se vérifie clairement en Île-de-France. Pour les PME, les investissements diminuent d’un point mais ils augmentent d’un point sur les entreprises de taille intermédiaire (ETI). Les taux d’obtention des demandes de crédit demeurent assez élevés dans la continuité des trimestres précédents. Ils atteignent 96 % pour les PME et même 99 % pour les ETI. La situation est donc très différente par rapport à la conjoncture du marché des particuliers.

AJ : Quelles sont les raisons qui vous permettent d’accorder autant de crédits d’investissement aux entreprises ?

Karim Idrissi : Les bilans des entreprises pour l’année 2022 sont plutôt bons. Nous travaillons sur cette base-là pour étudier les demandes de crédit. Sur le premier semestre, nous avons des atterrissages budgétaires de qualité de la part des dirigeants de société. Cependant, nous gardons une vigilance qui s’est même accrue sur la trésorerie des sociétés. Souvent, ces investissements sont liés à des projets de croissance externe. La valorisation des entreprises ayant légèrement baissé, il y a de nombreuses manœuvres de ce point de vue avec des opérations de fusions-acquisitions. Mais la situation est à relativiser. Depuis deux mois, nous constatons une accélération des défaillances des entreprises. Nous sommes à des niveaux légèrement au-dessus de 2019. Après plusieurs années avec peu de défaillances notamment depuis la crise sanitaire, nous avons une normalisation de la situation qui s’opère depuis deux ou trois mois. Le risque a donc augmenté assez sensiblement. Il a été extrêmement bas. Aujourd’hui, nous retrouvons une situation de coût du risque similaire à celle de 2019. Finalement, le risque est aussi revenu à un niveau normal après la crise sanitaire.

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