Val-de-Marne (94)

Un an après le début de l’épidémie, la « silver économie » se porte bien

Publié le 10/06/2021 - mis à jour le 14/06/2021 à 11H00
Silver économie
Vectora/AdobeStock

Pour d’évidentes raisons démographiques, l’économie destinée aux personnes vieillissantes est florissante : d’après les chiffres de l’INSEE, la part des personnes âgées de 65 ans ou plus dans la population ne va cesser d’augmenter d’ici à 2070, avec une augmentation particulièrement forte pour les personnes de 75 ans ou plus. Depuis 2013, Silver Valley, un réseau d’entreprises, est installé au cœur du Val-de-Marne, à Ivry-sur-Seine. Son ambition ? Accompagner les entreprises centrées sur la « silver économie », les aider à mieux identifier les besoins spécifiques des personnes vieillissantes révélés sous un jour nouveau par la crise du Covid-19, mais également transformer une image jusque-là dégradée de la vieillesse en une représentation plus positive.

Il y a un an débutait la crise épidémique : les personnes âgées, les « seniors », expression fourre-tout, ont fait la une de la presse. Ceux et celles résidant dans les EHPAD et subissant de plein fouet les ravages du Covid, sont devenus les visages de la grande vieillesse. Pour autant, Nicolas Menet, directeur de la Silver Valley, écosystème ivryen dédié à la filière du vieillissement, tient à nuancer la représentation des personnes âgées, en rappelant qu’« en 2010, 92 % des gens âgés étaient autonomes et en bonne santé ». Ce sont celles et ceux qu’on n’a pas vus ni entendus mais qui, pourtant, sont si nombreux. La France compte en effet 16 millions de plus de 60 ans et sa population continue de vieillir. Mais une chose est sûre : en 2021, la notion de « troisième âge » n’a plus de sens. « À 65 ans, on a la possibilité d’avoir des projets de vie, de s’engager dans la société », insiste Nicolas Menet, surnommé le « quadragénaire qui veut changer le regard sur les vieux ». Ce sociologue de formation a à cœur de rappeler que « ce sont des gens qui consomment, qui ont un rôle dans les familles et sont des pivots dans la société. Plus de 30 % d’entre eux sont par exemple bénévoles ».

Encore en bonne santé et relativement actifs, ces personnes vieillissantes mais pas encore vieilles sont aussi des consommateurs au fort pouvoir d’achat, avec un marché potentiel de 130 milliards d’euros. « L’économie qui les concerne ne peut pas seulement s’ancrer dans la prise en charge et la médicalisation », conteste Nicolas Menet. « Elle doit au contraire se diversifier sur le bien-être, la gastronomie, l’équipement de la maison, les nouvelles technologies, le tourisme, l’immobilier, etc. ». La vie, en somme.

Changer son regard sur la vieillesse

Concrètement, si l’on prend l’exemple du domicile, la « silver économie » apporte des solutions qui favorisent l’autonomie sur le plus long terme possible. « Cela peut correspondre à un ajustement par rapport à l’avancée en âge. Un ou une propriétaire peut modifier sa salle de bains pour installer une douche à l’italienne qui permet de limiter les risques de chute. La “silver économie” s’intéresse aussi à la prévention primaire et secondaire des maladies chroniques, en ce qui concerne l’habitation, la mobilité, l’alimentation, etc. Cela ne signifie pas que la personne est croulante, mais correspond simplement à un vieillissement naturel », décrypte Nicolas Menet. C’est cette vision moins misérabiliste qui l’intéresse. « Je n’aime pas l’approche pleine de préjugés sur les personnes âgées, car la société est complexe. Ce sont elles qui préparent aussi la société du futur ». Une vision d’autant plus pertinente qu’un tournant est en train de se produire dans la génération actuelle des plus de 65 ans. « La différence majeure, c’est que les générations précédentes n’ont pas préparé leur vieillesse, les personnes mouraient à 65 ans » ! Aujourd’hui, une autre vision de la vieillesse est possible, avance-t-il. Au diapason de la société, moderne et pleine de ressources.

Un cluster spécialisé pour partager expériences et données

C’est dans ce contexte que s’inscrit le groupement d’entreprises de la Silver Valley. « Cluster » est un terme réglementaire qui correspond à un pôle de compétitivité, financé à 50 % par de l’argent public et à 50 % par le privé, pour des secteurs spécialisés et innovants. Pour Nicolas Menet, « Au même titre que les secteurs informatique, biotechnologique, de la transition durable, numérique ou de l’aéronautique, la vieillesse devrait figurer au sein des grandes priorités de la planification industrielle ».

Quel intérêt pour les 3 000 entreprises membres représentant 4 000 personnes concernées ? « Même si elles sont parfois concurrentes, se retrouver chez nous leur apporte des avantages », avance le directeur de Silver Valley. Nous leur apportons une fine connaissance de la longévité au sens large, et de la transition démographique. Une connaissance toute en nuance, en finesse, car nous savons quels sont les besoins réels, les attentes des seniors et des entreprises. Nous savons décrypter les marchés, comment toucher les bons consommateurs, où les trouver. Nous sommes une vigie prospective et nous faisons aussi de la recherche sociologique ». Cette expertise vient autant des analyses précises du marché qui sont menées par la Silver Valley que de l’inclusion des personnes âgées elles-mêmes dans les processus décisionnaires. La Silver Valley contient en effet un « open lab », un lieu collaboratif dédié à l’innovation, composé de 9 000 personnes entre 60 et 90 ans. « Au quotidien, elles nous font remonter leurs envies d’innovation et donnent leur avis. Ces membres sont ultra engagés. Ainsi nous promouvons l’innovation pour la longévité, mais pas sans l’implication de l’usager final ! ». Au cœur du cluster se trouvent aussi un incubateur et un accélérateur pour accompagner les entreprises et leurs desseins. Pour elles, cela représente la possibilité de concrétiser un projet et, pour les grands groupes (Orange, Engie, EDF, ou encore l’AG2R, premier partenaire privé de la Silver Valley), de favoriser l’intrapreneuriat, qui consiste à lancer un projet innovant, soutenu par la direction, au sein d’une entreprise. « Depuis un an, nous évoluons sous forme digitale. L’effet a été inattendu puisque davantage de personnes nous ont rejoints, venant de toute la France, sans souci de la distance géographique », explique le directeur. Et malgré les conditions particulières, les échanges se sont poursuivis et de nouveaux besoins ressentis par les personnes vieillissantes ont été identifiés : culture et lien social ont été très recherchés pour lutter contre l’ennui et l’isolement, détrônant la santé et la médicalisation habituelles.

Des start-up innovantes sur la vieillesse

Depuis 1990, le boom des start-up a su s’emparer du secteur de la « silver économie » et se positionner sur des projets liés à la « gérontechnologie ». Les entreprises qui s’intéressent au secteur peuvent se rassurer sur des possibilités de développement importantes. « Si l’on parle de “scalabilité”, l’Europe compte 90 millions de consommateurs vieillissants, la Chine, 400 millions ». Les consommateurs existent donc bien, et leurs besoins sont loin d’être tous comblés.

Engagés, les entrepreneurs de la Silver Valley cherchent autant à développer leurs projets qu’à participer, à leur échelle, à changer le regard sur les personnes âgées. C’était notamment le souhait de Thibault Bastin, l’un des deux fondateurs des Talents d’Alphonse. Après des études d’ingénieur, il décide de mettre ses compétences au service des personnes âgées souffrant d’isolement, à travers l’habitat partagé. Malheureusement, il fait face à « une barrière d’usage » : dans la réalité, le concept ne prend pas. Rétropédalage pour proposer une plateforme permettant de valoriser les savoirs acquis par les plus âgés et qui pourraient être utiles aux plus jeunes : photographie, couture… Là encore, il butte contre des difficultés : « Le modèle économique en B to C est difficilement tenable », partage-t-il. Mais, avec son associé Barthélémy Gas, il sait rebondir : les Talents d’Alphonse deviennent un média inspirant pour les personnes en transition de vie, dont 600 000 partent à la retraite chaque année, avec ce credo : « À la retraite, le monde s’offre à vous ». Bons conseils, passage au bénévolat, transmission des savoirs à une communauté, les lecteurs et lectrices peuvent trouver des astuces et des bons plans pour faciliter la transition du monde du travail à la retraite. Mais l’essentiel de l’activité des deux entrepreneurs prend aujourd’hui la forme d’un accompagnement proposé aux entreprises confrontées au départ à la retraite de leurs employés. « Dès qu’ils ont 55 ans, elles sont un peu perdues, elles peuvent ne pas y voir très clair sur les retraites anticipées, sur les conditions pour partir plus tôt en retraite, sur la retraite progressive… Notre but, c’est de rendre les démarches administratives simples et transparentes », explique-t-il, tout comme de fournir des accompagnements individuels de 18 mois ou des ateliers collectifs aux futurs retraités « pour partager leurs doutes, ne pas se sentir seuls, faciliter la promotion interentreprises ». Thibault Bastin est motivé par l’envie de déconstruire certains discours, qui ont tendance « à infantiliser les futurs retraités » et regrette que cette « transition de vie majeure soit rarement bien accompagnée ».

Répondre aux besoins des personnes âgées

Ainsi après quelques tâtonnements, les Talents d’Alphonse a su trouver son positionnement. Mais les difficultés des débuts, face à un marché protéiforme, Thibault Bastin n’est pas le seul à y avoir fait face. C’est aussi le cas de Vincent Chollet, cocréateur de l’application Bonjour Henry. Comme souvent, c’est en partant d’une expérience personnelle qu’il a eu l’intuition d’un besoin à couvrir. « Je vivais avec mon grand-père en colocation pour partager notre loyer », raconte-t-il. « Nous n’avions qu’un jeu de clés. Mais c’était compliqué de s’organiser quand j’allais en soirée ou au restaurant. Par téléphone, on n’est pas toujours disponible, et par SMS, l’écran était trop petit pour lui ». Cette fracture numérique, résultat de « technologies qui évoluent plus vite que nos usages », se creuse toujours autant pour les personnes âgées. Face à ce problème, les tablettes connectées se révèlent décevantes à l’usage : la première page semble simple, mais dès que la personne va sur internet, elle est confrontée aux mêmes soucis (trop petit, pas intuitif). « Entre les enceintes connectées et les téléassistances, il n’y avait rien au milieu », constate Vincent Chollet. D’où l’idée de Bonjour Henry, qui permet, grâce à un assistant vocal, d’envoyer un message à ses proches, quelle que soit sa messagerie. Il permet aussi aux proches d’envoyer des photos, des vidéos. L’application va désormais intégrer la visio pour rendre possible les réunions virtuelles en famille. Seul souci : la monétisation ne semble pas si évidente. « Nous avons eu énormément de téléchargements pendant le premier confinement mais les gens n’étaient pas prêts à payer pour le service », explique-t-il. Alors, pour rendre le projet rentable, c’est aux aidants que s’adresse désormais Bonjour Henry, qui propose, pour ces personnes mobilisées, des fonctions complémentaires comme un agenda de rappel et un répertoire partagé venant faciliter le quotidien. Pour Vincent Chollet, dont l’application finale sera mise sur le marché le 21 juin prochain, c’est l’aboutissement d’un long processus commencé en école d’ingénieur, et terminée dans le petit monde des technologies, auquel il a eu accès notamment via la Silver Valley.

Pour coller au mieux aux attentes des consommateurs, Bonjour Henry a pu intégrer l’écosystème de la Silver Valley. En mars denier, il a participé à un « concept crash » où il a eu 5 minutes pour présenter son projet au public. « C’est de la vente au public, auprès des usagers et des aidants, ce qui revient à parler modèle économique avec eux, des non-spécialistes. Les retours ont été très constructifs, cela permet de voir si le besoin matche ». Car, il le reconnaît, il a pu « constater que les a priori sur les personnes âgées étaient nombreux. Ils ne représentent pas“un” marché, mais “des” marchés. Le premier écueil est donc de ne pas se tromper de marché, puisque les seniors ne forment pas une catégorie uniforme », a-t-il intégré. Pour cette « première fois où je rencontrais des gens de la Silver Valley, c’était un très bon début. Ils proposent plein de petits salons, j’aimerais davantage échanger avec les autres entrepreneurs ».

Pour Thibault Bastin aussi, l’expérience de la Silver Valley est positive. « Nous sommes passés par plusieurs incubateurs, mais on se sentait un peu seuls car il s’agissait d’incubateurs généralistes. Ici, on partage les mêmes problématiques sur les bénéficiaires, les financeurs… Nous pouvons apprendre entre pairs qui entreprennent pour les mêmes raisons », explique le cofondateur des Talents d’Alphonse. Et côté investisseurs, « cela est rassurant pour eux que l’on soit dans la Silver Valley ».

L’avenir s’annonce plein de promesses, car le monde des seniors va évoluer, vite et beaucoup. « Ce monde est en train de changer. Les EHPAD sont sans doute amenés à disparaître : ils sont chers, le turn over des soignants ne sera pas tenable et les personnes veulent rester davantage à domicile », analyse Vincent Chollet, qui croit dur comme fer aux « EHPAD 3.0 », espaces connectés dans lesquels Bonjour Henry pourrait devenir une application pilote. Quant à Thibault Bastin, il est rempli de convictions : « J’ai moins de 30 ans et j’accompagne des personnes qui vont passer 30 ans à la retraite. Leur donner des clés pour qu’ils soient acteurs de leur retraite me semble essentiel ».

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