« Un chef d’entreprise n’est pas un chasseur de primes. C’est un chasseur d’activité ! »

Publié le 13/10/2021
« Un chef d’entreprise n’est pas un chasseur de primes. C’est un chasseur d’activité ! »
eric lecas / AdobeStock

La Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) est présente depuis plus de 40 ans dans le Val-de-Marne. Aujourd’hui, la CPME 94 compte environ 800 adhérents. Des entreprises qui emploient en moyenne une vingtaine de salariés et qui couvrent de nombreux secteurs d’activité. Sur ce territoire, nous retrouvons deux pôles d’activité économique importants : l’aéroport d’Orly et le marché de Rungis. Deux zones frappées plus ou moins par la crise sanitaire et actuellement en pleine phase de reprise. Alain Martinez, président de la CPME du Val-de-Marne, revient sur les conséquences de la crise sanitaire avant d’analyser et de décrire la situation économique des PME et TPE du Val-de-Marne.

Actu-juridique : Comment les entreprises du Val-de-Marne ont-elles traversé la crise sanitaire ?

Alain Martinez : Il y a des entreprises qui ont très bien traversé la crise sanitaire. D’autres ont vraiment souffert. Nous avons travaillé avec les élus du Val-de-Marne, notamment les députés avec Laurent Saint-Martin. Nous avons fait des réunions pratiquement toutes les semaines par rapport à l’évolution des aides, au fur et à mesure de la crise sanitaire. Elle a duré et il a fallu adapter régulièrement les mesures en fonction de la situation. Globalement, les aides ont réussi à couvrir les problématiques créées par la crise sanitaire, pour la plupart des entreprises. Il y a eu des trous dans la raquette par exemple sur les effets de seuil. Quand vous perdez 40 % de votre chiffre d’affaires, c’est assez important. Mais pour obtenir les aides, il fallait en perdre 70 %. Des entreprises ont dû se restructurer parce qu’elles perdaient de l’argent mais pas suffisamment pour bénéficier des mesures de soutien. C’est donc assez mitigé. Heureusement, beaucoup de sociétés ont réussi à survivre grâce au plan mis en place par le gouvernement. D’autres déjà fragiles avant la crise sanitaire ne connaîtront pas de miracle. Pour vous donner un ordre d’idée sur les différentes situations, en prennant l’exemple de Rungis, les entreprises, qui ont travaillé avec le commerce de proximité, ont très bien fonctionné. En revanche, les grossistes, qui travaillaient avec la restauration, ont beaucoup souffert. À Rungis, ils font le même métier et vendent la même chose. C’est un vrai paradoxe mais la situation dépendait du secteur d’activité et des liens entretenus avec les domaines économiques.

AJ : Il y a aussi un deuxième pôle d’activité important dans le Val-de-Marne avec la zone d’activité de l’aéroport d’Orly…

A. M. : Par rapport à l’aéroport d’Orly, les premiers acteurs touchés, adhérents de la CPME 94, ce sont les taxis du Val-de-Marne. Ils ont été à l’arrêt pendant de longs mois. En outre, les commerces à l’intérieur de l’aéroport ont été frappé. Puis toutes les PME qui tournent autour de l’aéroport d’Orly ont été complétement à l’arrêt. Je pense notamment à certains loueurs de véhicule, qui payaient quand même le parking à Aéroport de Paris (ADP), alors que leurs voitures ne bougeaient pas. Après, si on prend le transport aérien, il y a eu beaucoup d’incidence sur certaines entreprises à l’export. Ce domaine a subi beaucoup de tension, durant cette crise. C’était plus compliqué d’envoyer des produits par avion dans certains pays du monde. Pour la logistique et le transport autour de l’aéroport, il y a deux cas de figure. Une partie des sociétés dans ces secteurs a très bien fonctionné, notamment grâce aux commandes effectuées sur internet, transportés et livrés chez les destinataires. D’autres ont connu plus de difficultés.

AJ : Comment les entreprises du Val-de-Marne vivent-elles la reprise économique actuelle ?

A. M. : Encore une fois tout dépend des secteurs d’activité. Aujourd’hui, une entreprise dans l’événementiel peut connaître une augmentation de son chiffre d’affaires de 70 % en l’espace de deux mois, puisqu’il était à zéro durant la crise sanitaire. Pour les activités alimentaires, l’activité est à peu près au même niveau. Les clients ne mangent pas plus. En revanche, la restauration a repris des couleurs. Au mois d’août, il y avait des craintes autour de l’impact du passe sanitaire. Finalement, tout s’est bien passé. Il n’y pas de problème pour les restaurants. La seule problématique rencontrée cet été dans le Val-de-Marne et à Paris, c’est le temps maussade et l’absence des touristes.

« Les problèmes de recrutement dans tous les secteurs puis la hausse des prix des matières premières pourraient impacter et freiner la croissance »

Globalement, nous sentons une très nette reprise. Surtout, nous sentons des entrepreneurs, qui ont envie de reprendre de l’activité et de retourner au travail. Il y aura des entreprises qui auront des difficultés à rembourser leur prêt garanti par l’État (PGE) ou vont avoir du mal à s’en sortir. Mais la grosse majorité des sociétés est heureuse aujourd’hui de retrouver la vie d’avant. Mais, actuellement, quand je rencontre des chefs d’entreprise dans mon département, ils ont deux sujets de préoccupation : les problèmes de recrutement dans tous les secteurs puis la hausse des prix des matières premières. Nous pouvons même parler de pénurie. Ces deux phénomènes pourraient impacter et freiner la croissance.

AJ : Quel est l’impact aujourd’hui des hausses des prix et des pénuries de matières premières et même des semi-conducteurs ?

A. M. : La pénurie de matières premières est visible dans tous les secteurs d’activité. La hausse des prix de ces biens impacte deux entreprises sur trois, d’après un sondage réalisé au niveau national par la CPME. Soit 64 % des sociétés. C’est énorme ! La moitié de ces entreprises déclarent qu’elles ne répercutent pas cette augmentation sur les prix de vente. Soit, elles ne le peuvent pas car elles sont par exemple tenues par un contrat. Soit, elles ne le font pas par crainte de perdre des clients. À termes, il va y avoir un problème. Cette situation ne peut pas durer car elle va fragiliser les entreprises, qui vont devoir réduire leurs marges. Ces pénuries impactent de nombreux secteurs. Concernant les semi-conducteurs, les concessionnaires automobiles ont des difficultés à trouver des voitures. Les délais s’allongent de plus en plus quand on veut acheter un véhicule.

AJ : Vous avez parlé d’une seconde problématique : les besoins en recrutement dans de nombreux domaines d’activité. Comment ce phénomène se traduit-il ?

A. M. : Les entreprises connaissent des difficultés pour trouver le bon candidat à la bonne place. Il y a de nombreux métiers en tension que nous connaissons déjà : la restauration, les métiers de bouche en général, les commerçants ou le numérique. À l’heure actuelle, le plus important c’est celui du transport et de la logistique. Ils peinent à recruter. Un exemple avec une entreprise de distribution de produits frais à Rungis. Le dirigeant de cette société demande à ses commerciaux de freiner les ventes car il n’y a pas de personnel pour livrer les clients. Il manque des chauffeurs. Ce n’est pas un cas isolé. Alors c’est parfois un manque d’attractivité des métiers. Mais, ce phénomène pose un véritable problème sur l’économie.

AJ : Avec ces problématiques, pensez-vous qu’il y a un problème de productivité en France ?

A. M. : En parlant spécifiquement des PME et TPE, les dirigeants ont vraiment intérêt à ce que leurs salariés soient bien au travail. Ils n’ont pas le choix. Ils n’ont pas de solution de remplacement quand un collaborateur est malade ou est mal dans sa peau. Il a intérêt à garantir un certain bien-être.

« Les dirigeants ont vraiment intérêt à ce que leurs salariés soient bien au travail »

Puis certaines PME ou TPE sont de véritables familles. Si on parle des salaires, les dirigeants veulent payer leurs salariés au mieux. Le problème c’est la compétitivité. La France est le pays où les charges sont le plus élevés sur le coût du travail. Payer plus un salarié, je suis d’accord, si nous pouvions aussi avoir une réduction ou exonération de charges. Ce problème n’est pas nouveau. C’est la raison pour laquelle, dans certains secteurs d’activité, le chef d’entreprise n’a pas la possibilité d’augmenter de manière significative le salaire. Quand vous payez quelqu’un 2 000 €, le coût est de 4 000 €.

AJ : Comment anticipez-vous la fin des aides de l’État au niveau des entreprises du Val-de-Marne ?

A. M. : Un chef d’entreprise n’est pas un chasseur de primes. C’est un chasseur d’activité. Nous nous réjouissons de ne plus avoir besoin des aides de l’État. Nous avons tous besoin de retrouver de l’activité. Certaines corporations ont encore besoin d’un soutien. Après, il faut regarder au cas par cas les entreprises qui n’ont pas réussi à retrouver de l’activité. Si c’est justifier et que la baisse d’activité est due à la crise, il faut l’aider. Mais évidemment, qu’il faut que les aides s’arrêtent un moment. On est conscient de cela.

« Nous nous réjouissons de ne plus avoir besoin des aides de l’État. Nous avons tous besoin de retrouver de l’activité »

Notons par ailleurs qu’il y a encore des dispositifs d’accompagnement dans le plan France Relance. Même s’il est mieux adapté aux grandes entreprises qu’aux petites. Nous essayons de flécher certaines aides aux PME ou TPE pour les aider sur la transformation digitale et la transition environnementale.

AJ : Un dernier mot à propos du prêt garanti par l’État (PGE). Les entreprises peuvent commencer à le rembourser. Comment agissent-elles dans le Val-de-Marne ?

A. M. : Il y a de nombreuses situations. Des entreprises ont commencé à rembourser le PGE car elles ne l’ont pas utilisé. Beaucoup ont contracté un PGE par précaution. Elles ont finalement passé tant bien que mal la crise et ont lancé le remboursement. D’autres sociétés avaient besoin du PGE pour survivre. C’est un peu plus délicat dans ces cas-là quand il va falloir le rembourser, si elles ne retrouvent pas une activité importante. C’est vraiment au cas par cas. Certaines entreprises se sont servies de leur PGE pour modifier leur structure et leur activité, pour se développer. Beaucoup de sociétés ont changé d’activité. Maintenant, nous savons très bien que des PGE ont donné une bouffée d’oxygène à certains entrepreneurs mais ils pourraient ne pas passer le cap. Il y aura évidemment une crise de l’endettement. Après, nous sommes optimistes et agréablement surpris de la conjoncture actuelle. On s’attendait à avoir une catastrophe et notamment un embouteillage dans les tribunaux de commerce. J’espère donc que cette situation économique va durer.

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