Que faire des biens immobiliers devenus scènes de crime ?

Comment les lieux survivent-ils aux crimes les plus sordides ? Revente à prix cassés, obligations d’information, destruction pure et simple ou réhabilitation par des agences spécialisées, nous avons voulu savoir comment sont nettoyées les sinistres adresses.
Ils font la une des articles à sensation pour les horreurs qui s’y sont déroulées. Le 6, rue Louis Bruyère au Mans, le 55, boulevard Schuman à Nantes, le 128, avenue de Philippeville à Charleroi, le 19, rue Yves-Montand à Cagnac-les-Mines, le château du Sautou à Donchery, le 1, boulevard Maréchal-Lyautey à Caen ou le chalet des Laurencières au Grand Bornand. Le crime des sœurs Papin, le quintuple assassinat de la famille Dupont de Ligonnès, l’horreur de Marc Dutroux, le meurtre de Delphine Jubillar, la tanière de Michel Fourniret et Monique Olivier, la maison du docteur Godard et le chalet de la famille Flactif. Des lieux aux sinistres réputations qui ont chacun connu des destins différents, une fois les scellés levés.
Entre purification et réhabilitation
Sur les hauteurs du Grand Bornand, face au domaine skiable du Chinaillon, un couple de Belges a fait une bonne affaire lors des enchères organisées par le tribunal de grande instance d’Annecy, en 2009. 315 000 euros pour un chalet de plus de 230 m2 initialement évalué à 826 000 euros en 2006, puis ramené ensuite à 632 000 euros après « dépréciation pour faits criminels » de 25 %. Un bon prix pour acheter le traumatisme d’une communauté toute entière. En effet en 2003, c’est là qu’ont été brutalement assassinés les cinq membres de la famille Flactif. Années après années, les propriétaires ont mené à bien des travaux et apporté à la bâtisse des années de belles histoires en la rebaptisant – Les Laurencières – et en la proposant en location de courte durée. Des centaines de touristes venus du monde entier y posent leurs valises chaque année saluant à coup d’étoile la beauté de la vue, la praticité de la cuisine, la justesse des équipements. Si, dans le cas de cette vente, les faits menant au prix cassé sont évidents, ce n’est pas toujours le cas. Dans la majorité des cas, une fois les scellés de la police retirés (parfois des années après les faits) les lieux de crime sont nettoyés, au sens propre comme au figuré, puis remis en vente. Les familles, les propriétaires ou les collectivités cherchent à effacer les traces du drame pour permettre le retour à la vie normale, une page qui se tourne. Les entreprises spécialisées dans la décontamination interviennent pour remettre les lieux en état, tant sur le plan matériel que psychologique. Et les spécialistes de l’évaluation des biens font leurs calculs : à quel prix se négocie une sinistre réputation ?
En France, il y a obligation d’informer les acquéreurs qu’un fait grave a eu lieu récemment dans le bien. Quentin Lagallarde, expert évaluateur en immobilier près de la cour d’appel de Caen et directeur du cabinet d’expertise du Cotentin, nous explique : « C’est une pratique qui découle des obligations de transparence. Mais cela n’existe que si l’agent ou le notaire sont au courant du fait dramatique. Tout est une question de temps, de quantification de la notoriété d’un événement. Si les professionnels ne pouvaient pas ignorer les faits, comme c’est le cas dans l’affaire Dupont de Ligonnès ou Fourniret, alors on tombe dans l’article 1112-1 du Code civil : c’est une info qui va peser sur la décision du vendeur ». Pourtant, certains acquéreurs découvrent, parfois bien plus tard, que leur maison a abrité un fait divers célèbre. Les notaires et agents immobiliers marchent sur une ligne fine entre transparence morale et secret professionnel. Les voisins, eux, deviennent les gardiens involontaires d’une mémoire silencieuse, que l’on préfère souvent taire. C’est ce qui est arrivé par exemple aux nouveaux propriétaires de la maison du docteur Godard, à Tilly-sur-Seulles, dans le Calvados. En 2013, un an après que la justice a clôt le dossier de cette mystérieuse disparition du médecin et de ses enfants (et du féminicide postérieur à cela de la mère de la famille), les Hubert achètent le domaine à 20 % de moins que sa valeur. C’est après six ou sept visites qu’ils auraient eux-mêmes découvert le passé macabre de la maison. Pendant un an, d’autres propriétaires avaient occupé les lieux avant de les quitter à cause des nombreuses visites de curieux. Selon Quentin Lagallarde, « dans le cas de la maison du Dr Godard, elle est restée très longtemps inoccupée ce qui a suscité beaucoup de défiance au moment de la vente. Et puis vendeurs et acheteurs travaillent avec un impact psychologique pour la population. On ne travaille pas sur une valeur de marché car le bien échappe aux valeurs traditionnelles, ce sera un prix de convenance », souligne-t-il. « Les évaluations immobilières, c’est de la comparaison. Et quand il y a des facteurs psychologiques qui entrent en ligne de compte cela n’a plus rien à voir. Sauf incroyable coïncidence, on ne peut pas comparer des biens similaires avec des événements similaires. Mais tout est aussi une question de point de vue : il sera toujours plus difficile pour une famille juive d’acheter un appartement rue Lauriston, dans le XVIe arrondissement de Paris où était établi le siège de la Gestapo, et une autre famille pourrait négocier à peine le prix d’un appartement à cette sinistre adresse. »
Des agences spécialisées pour revendre les biens pollués
Parfois, des agences spécialisées doivent entrer dans la danse. C’est le cas de l’agence de Yann Collet, Immo complexe, qui a fait le constat il y a neuf ans que personne ne traitait ce type d’affaire immobilières, souvent des patates chaudes dans le milieu. « On a des dossiers qui sont concernés par des séquestrations, meurtres, viols ; on travaille avec les généalogistes, les notaires et les propriétaires ou leurs successeurs. Cela peut être des agences immobilières, les services des décès des mairies, des gens qui n’ont pas de solutions. » L’agence prend en charge tous les biens à problèmes touchés par le squattage, les loyers impayés, les spoliations, les passoires énergétiques… et les crimes de sang. « En interne, nous avons une équipe composée de juristes, d’avocats, un réseau étendu et on sait évaluer des biens, négocier et faire du conflictuel ». Le professionnel considère que le temps, le changement de look ou de destination sont les meilleurs moyens de mettre à distance un bien d’un fait : « L’idée n’est pas de tromper, de cacher les histoires aux acheteurs mais bien de détacher ce qu’il s’est passé du bien immobilier, qu’il serait parfois si dommage de raser. Des gens qui meurent, il y en a partout : le but c’est de diminuer l’impact, de repartir sur une nouvelle histoire. Parfois, il s’agit de réhabiliter les lieux, parfois de reconstruire autre chose », nous explique-t-il. Selon lui, à la dépréciation d’un bien succède souvent au fil des nouveaux propriétaires un alignement sur les prix du marché. C’est ce qui s’est déroulé boulevard Schuman à Nantes avec la maison des Dupont de Ligonnès : vendue 200 000 euros seulement 4 ans après le drame, elle a ensuite été revendue 260 000 puis 479 000 euros en 2019. Mais elle attire toujours les curieux.
L’effacement légal et moral
Quand on se promène aujourd’hui dans la ville frontalière de Charleroi, le long de la Sambre et de la voie ferrée, les lignes de maisons de brique rouge s’allongent comme à l’infini. C’est là, au croisement de la rue des Damzelles, que l’on trouve un petit jardin suspendu, perché sur un mur de briques blanches. Autour, les murs aussi ont été peints en blancs, la peinture d’un enfant les bras ouverts sous un cerf-volant domine le jardin mémoriel entre ciel et terre. Les arbres n’ont que quelques mètres de terre pour faire racine car sous le square a été conservée une ancienne citerne à eau aménagée en cache, où les jeunes Mélissa et Julie – victimes de Marc Dutroux – ont été retenues pendant 106 jours. Quand le mémorial a été inauguré en 2023, les tractopelles avaient déjà rasé la maison où le pédocriminel et assassin avait enterré ses petites victimes, dans la bourgade de Sars-la-Bruissière, pour y installer un parc. Dans les deux cas, les bourgmestres des communes ont obtenu par expropriation judiciaire les « maisons de l’horreur » pour les démolir. Une démarche qui a souvent été choisie dans le cadre d’affaire extrêmement traumatisantes : en Angleterre, la maison de Gloucester où le couple Fred et Rose West a assassiné une dizaine de jeunes femmes a été rasée, à Milwaukee l’immeuble où vivait le tueur en série américain, Jeffrey Dahmer, a été rasé en 1992 et la parcelle reste encore vierge.
Quand le crime devient patrimoine
Au beau milieu de l’Ardèche, à la limite des communes de Issanlas et Lavillatte, sur la N102, au croisement de la D16, une grande bâtisse de pierres, « l’authentique auberge de Peyrebeille » comme le dit le panneau, accueille encore des clients et des curieux. Un petit musée rappelle l’histoire des tenanciers, les Rochettes, qui auraient tué à la fin du XIXe siècle plus de 53 visiteurs, et servi des plats accommodés avec leurs cadavres aux clients du restaurant. À des centaines de kilomètres au nord, dans le vieux quartier du Mans, des visiteurs se pressent chaque semaine lors de visites guidées pour comprendre le patrimoine de la ville et écouter ses histoires : au 6 de la rue Louis-Bruyère on s’arrête pour écouter le terrible assassinat qui se joua derrière les portes cochères, dans la nuit du 1er au 2 février 1933, quand les sœurs Papin assassinèrent brutalement leurs patrons.
La manière dont une société traite ses lieux de crime en dit long sur sa relation à la mort, à la culpabilité et à la mémoire collective. Là où certaines cultures préfèrent purifier et reconstruire, d’autres choisissent de commémorer ou de raconter. Ce sont des lieux qui échappent à l’oubli et qui – des années après les faits – continuent de susciter une fascination morbide au fil du temps. Ces sites attirent parfois les curieux, les amateurs de dark tourism, voire les chercheurs en criminologie ou en sociologie. Ils deviennent des objets d’étude, des symboles de la dérive humaine où la mémoire du crime se mêle à la pédagogie et à la culture populaire.
Référence : AJU018b3