Yvelines : L’insertion par le logement

Publié le 08/04/2024

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Quand l’insertion passe par la maison : depuis plusieurs années, l’association Toit à moi offre à des personnes en situation d’extrême précarité un toit à elles. Une solution qui a montré sur le long terme son efficacité.

Tout commence par une belle histoire, dans une journée anodine. Un jour d’hiver 2007 où Denis Castin se penche pour donner une pièce à une personne qui la lui réclame et se demande ce qu’il pourrait faire de plus. Le Nantais parle à l’un de ses amis, Gwenaël Morvan, d’une idée : collecter de l’argent dans une grosse tirelire pour acheter de quoi loger les personnes démunies. Une initiative qui a beaucoup de points communs avec le dispositif solidaire Un chez-soi d’abord lancé en 2011 par le ministère de la Santé dans plusieurs grandes villes de France et qui avait fait ses preuves à New York dans les années 1990.

Toit à moi est une association qui a non seulement pour but d’établir un parc de logements pérenne sur tout le territoire pour des personnes en grande précarité, mais aussi de leur apporter un accompagnement unique et privilégié. Un grand réseau de bénévoles s’est étoffé au fil des années pour répondre au besoin crucial des aidés de se fondre dans une certaine mixité sociale, de construire des liens avec l’extérieur tout en obtenant l’aide des professionnels de santé, de psychologues ou d’assistants sociaux. Toit à moi travaille main dans la main avec des structures partenaires (centres médicaux, centres de formations, etc.) pour faciliter les démarches de ses protégés.

En 15 ans d’activité, l’association a obtenu les clés de 60 appartements et héberge 155 personnes, hommes, femmes et enfants, sans conditions de nationalité, dans les différentes antennes du territoire. Avant d’être accueillies, ces personnes étaient majoritairement hébergées dans des structures d’urgence (hôtel social, foyers), ou étaient en fin de droits dans des centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ; toutes avaient été adressées à l’association par des structures de l’urgence sociale et devaient justifier d’une vraie motivation de rejoindre le programme et d’un degré suffisant d’autonomie pour intégrer un logement individuel.

Un accompagnement rendu possible grâce aux 17 salariés et 173 bénévoles que compte la structure ; grâce aussi aux 2 160 donateurs qui ont permis à l’association de rassembler 1,3 million d’euros de dons en 2022. Cette même année, l’association a également bénéficié de 734 000 euros de mécénat. Rayonnant d’abord dans le grand Ouest, l’association a installé des antennes dans le Nord, ainsi qu’à Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand ou encore dans l’Ariège.

En Île-de-France, elle est implantée en Seine-et-Marne, à la Ferté-sous-Jouarre et dans les Yvelines, à Poissy. L’Île-de-France est considérée comme le territoire le plus inégalitaire de France : en 2018, une étude avait démontré que 1,8 million de personnes étaient en situation de pauvreté monétaire au regard du seuil national et que le halo de pauvreté concernait 20 % de la population totale (34,6 % en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine). La raison ? le coût de la vie… et du logement en particulier. Selon l’Observatoire des loyers de l’agglomération parisienne (Olap), le loyer moyen en Île-de-France pour un logement non-meublé dans le parc privé était de 998 euros hors charges en 2022, et aurait progressé de 2,4 % à Paris et dans sa banlieue.

En Île-de-France, le coût de l’immobilier pèse sur les associations

C’est Dieynaba Sakho qui est responsable de l’action dans l’antenne Nord-Ouest Île-de-France. « Les Yvelines, en résumé », précise celle qui a toujours vécu dans le Val-d’Oise et les Yvelines, où elle travaille désormais. Elle le sait bien : la problématique principale à laquelle est confrontée son antenne, plus que les autres, c’est la pression immobilière. « Il y a un manque cruel de logements à loyers modérés en Île-de-France, les personnes se retrouvent dans des situations très compliquées, deviennent hébergées précaires, vivent dehors ou dans leur voiture. Il n’y a pas assez de solutions pour elles et certains préfèrent dormir dehors plutôt que d’être en structure d’hébergement d’urgence, dont les conditions d’accueil sont parfois compliquées. »

Cette diplômée du travail social s’est retrouvée chez Toit à moi après une longue carrière dans l’associatif où les conditions de travail étaient compliquées à vivre pour elle. « Ce qui m’a tout de suite attirée ici, c’est que le travail est plus qualitatif, j’accompagne peu de personnes, je vais beaucoup plus loin dans l’aide, dans l’accompagnement que je propose aux quatre personnes dont je m’occupe », dit-elle. « Je ne fais pas que les recevoir et les orienter vers d’autres structures ou les confier à d’autres professionnels. La prise en charge est globale : on s’intéresse à leur santé physique et mentale, matérielle, à leurs goûts, à leur vie sociale. Dans le social en général, on ne peut pas se permettre de prendre autant notre temps avec chaque personne, mais ici nous visons le long terme, la réinsertion : à Toit à moi, on va inciter la personne à se former dans un domaine qu’elle aime, et pas à aller rapidement vers un emploi alimentaire. Une personne dépressive, même stabilisée, si elle se retrouve à faire un emploi alimentaire, pourrait plus facilement retomber dans les mêmes affres ». Chaque responsable d’action doit tisser son propre réseau, monter des partenariats pour accompagner les personnes au mieux. « Avec les besoins particuliers d’une de nos personnes accueillies, nous avons tissé un partenariat avec le centre clinique de psychanalyse de Poissy. Nous arrivons à avoir des rendez-vous dans des délais raisonnables alors que dans les CMP, on peut avoir des délais de plusieurs mois, voire plusieurs années. Nous avons aussi contacté des avocats quand nous avons eu des problématiques juridiques avec une personne réfugiée ».

Sous sa responsabilité se trouvent trois logements meublés à Triel-sur-Seine, hébergeant deux personnes seules et une jeune mère et son enfant. Des personnes qu’elle accompagne au quotidien. Tous en bail solidaire, ouvrant droit aux aides au logement. « Ils mettent leur touche, reçoivent de la visite, peuvent héberger quelqu’un pour un week-end. La remise des clés c’est toujours très émouvant. Tout n’est pas toujours tout rose ; les personnes je les rencontre deux à trois fois par semaine, on prend notre temps pour essayer de bien faire les choses. Il n’y a pas de durée maximum d’accueil, tant que vous êtes dans une dynamique de progression. »

Pour l’aider, une équipe d’une dizaine de bénévoles locaux, venant des Hauts-de-Seine, du Val-d’Oise et des Yvelines. Accompagnements, travaux de bricolage, courses, shopping, écoute, tâches administratives et prospection d’appartements ou de partenariat, ce réseau se serre les coudes. Dieynaba Sakho peut aussi compter sur sa collègue de l’antenne rouennaise avec qui elle forme un binôme et organise des visioconférences hebdomadaires : « C’est important d’avoir un autre regard sur les situations quotidiennes que l’on peut rencontrer ou de s’appuyer sur les conseils de collègues quand les situations sont plus compliquées », souligne-t-elle.

Une chambre à soi, tremplin vers la réinsertion

Avoir une chambre à soi, comme le disait si bien Virginia Woolf, peut révolutionner bien des choses. « J’ai accompagné une personne à Ikea. Elle a reçu une petite enveloppe de 200 € à l’accueil et elle avait l’impression de vivre un rêve, de pouvoir choisir un tapis, un meuble pour son fils, meuble qu’elle a monté toute seule ». L’association tient à acheter des appartements en centre-ville, proche des gares et des commodités, pour que les personnes se sentent au cœur de la vie sociale. « On reçoit énormément de demandes, quand on ouvre une place d’accueil. On doit faire un choix dans la précarité, nous le faisons à deux avec ma collègue de Rouen, puis en comité de validation. L’idée est de trouver la personne pour qui Toit à moi pourra être un tremplin dans la vie. »

En janvier 2022, une campagne d’affichage dans le métro parisien a permis à l’association de se faire connaître. Une opération de notoriété qui s’est avérée payante : si de nouveaux donateurs se sont présentés, c’est surtout de nombreux bénéficiaires potentiels qui se sont précipités sur le téléphone, inflation oblige. « Nous concentrons notre travail presque exclusivement sur les personnes que nous accompagnons sur un ou deux ans… Nous avons donc dû faire un gros travail d’orientation, vers les centres communaux d’action sociale du secteur, le Secours populaire, la Croix-Rouge, le Secours catholique. Je me suis également retrouvée à orienter une personne vers une résidence de jeune travailleur : ce jeune actif dormait dans sa voiture sans savoir que des structures existaient pour lui. Beaucoup de personnes ignorent les aides auxquelles elles ont droit, ne savent pas où chercher les informations. » Des belles histoires, Dieynaba Sakho en a beaucoup. « Je pense à Aminata, que l’on accueille depuis un an et demi. Cela faisait un an qu’elle était arrivée en France, elle ne parlait pas très bien français, vivait dans sa communauté en cercle fermé et même avec les cours de français cela ne suffisait pas. Ses progrès sont impressionnants, grâce aux bénévoles et aux liens qu’elle a tissés avec eux. Je pense aussi à Salim, un Afghan qui n’avait jamais cuisiné de sa vie et il a dû s’y mettre dans son appartement. Des bénévoles lui ont demandé des petits plats afghans et désormais il cuisine beaucoup, se renseigne sur YouTube, envoie des photos de ses plats à sa mère. Dans un centre d’hébergement cela n’aurait jamais été possible. »

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