Laurent Aynès : « Un professeur à la retraite peut ne jamais cesser de travailler, rechercher, publier, s’exprimer »
Enseignements, écrits, réformes, responsabilités scientifiques et pédagogiques, jurys d’agrégation, pratique du droit, le tout en France et à l’étranger : le professeur, Laurent Aynès, a, au cours de sa longue carrière, exploré le droit privé de diverses manières. Il a quitté l’université en 2017, sans pour autant achever sa carrière. Il poursuit en effet une importante activité de conseiller scientifique pour Lextenso, groupe au sein duquel il dirige la collection de droit civil Malaurie-Aynès et anime la Revue des contrats. Pour Actu- Juridique, il a accepté de revenir sur les étapes marquantes de cette carrière protéiforme. Entretien.
Actu-Juridique : Vous avez fait une carrière de professeur de droit. Comment vous êtes-vous orienté vers cette discipline ?
Laurent Aynès : Je suis venu au droit après avoir été professeur de lettres. J’ai passé le CAPA, prêté serment, été avocat stagiaire tout en faisant ma thèse de doctorat. Au même moment, j’étais consultant au Centre de recherches, d’information et de documentation notariales (CRIDON). J’ai allégé ces activités pratiques pour terminer ma thèse en 1981. J’ai été agrégé en 1982. Je suis alors devenu professeur, d’abord à Tours pendant trois ans, puis à Nanterre, jusqu’en 1991, et enfin à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. En parallèle de ce métier d’enseignant, j’ai développé des activités pratiques, à travers la consultation puis l’arbitrage, une activité complexe dans laquelle on utilise son sens du raisonnement juridique pour l’appliquer à des situations concrètes en essayant de trouver la solution juste. J’ai toujours eu du goût pour la pratique juridique. La confrontation à la pratique était complémentaire de mon activité scientifique, comme le lit d’hôpital peut l’être pour un professeur de médecine.
AJ : Comment et pourquoi avez-vous fondé l’École de droit de la Sorbonne ?
Laurent Aynès : Quand je suis arrivé à Paris 1, la discipline juridique était éparpillée dans plusieurs UFR : droit des affaires, droit international, etc. Nous avons fondé l’École de droit de la Sorbonne avec le professeur de droit public, Bertrand Mathieu. Nous nous étions tous deux rendu compte que cette dispersion en plusieurs structures administratives était néfaste. L’unité dans la formation des juristes et l’enseignement du droit nous semblait justifier que l’on fasse bloc. Se regrouper permettait de faire entendre plus clairement notre voix dans les instances universitaires et de mettre au point des formations et une politique universitaire coordonnée. Avec une seule structure, il n’y avait plus qu’un seul doyen, le directeur de l’École. Comme chacun avait ses traditions, cela a été un travail de longue haleine. Nous avons réussi à regrouper les UFR de droit dans une seule entité, l’École de droit de la Sorbonne, qui rassemble sans les nier les différentes disciplines juridiques. Elle a une grande force, non seulement par le nombre des professeurs et maîtres de conférences qui y exercent mais aussi par la mutualisation de ses moyens et le nombre des étudiants que nous formons.
AJ : Vous avez également enseigné à l’étranger. Que retenez-vous de cette expérience ?
Laurent Aynès : Il existe à Oxford un centre de droit comparé, fondé à la fin des années quatre-vingt-dix par un professeur anglais qui enseignait aussi en Allemagne. Il était soucieux d’introduire à Oxford le droit comparé anglais, français et allemand. Il a créé un organisme qui invitait tous les ans un ou plusieurs professeurs de chaque discipline pour venir enseigner pendant un semestre sous l’angle du droit comparé. J’y suis allé deux ans de suite, pour donner essentiellement des séminaires à un petit nombre d’étudiants triés sur le volet. Un collègue anglais traitait du même sujet, dans une optique de droit comparé appliqué. C’était très intéressant.
AJ : En plus de ces activités d’enseignement et de praticien du droit, vous avez une activité scientifique chez Lextenso. En quoi consiste-t-elle ?
Laurent Aynès : J’ai essentiellement deux activités chez Lextenso. D’une part, la direction de la collection de droit civil Malaurie Aynès, en neuf volumes, fondée avec le professeur Philippe Malaurie en 1986. Ce dernier a écrit un certain nombre de ces volumes seul. Nous en avons écrit plusieurs ensembles, puis la collection s’est ouverte à de nouveaux auteurs talentueux. Nous avons dirigé ensemble la collection. À sa mort, j’ai repris le flambeau seul. Chacun des volumes fait l’objet d’une nouvelle édition environ tous les deux ans, en fonction de l’actualité législative et des programmes universitaires. D’autre part, je suis codirecteur scientifique de la Revue des contrats, dont j’ai d’abord été l’un des auteurs avant d’y prendre peu à peu d’autres responsabilités. Cette tâche consiste à animer scientifiquement la revue : choisir les auteurs en fonction de leur spécialité, mettre en œuvre des sujets de colloques, de formations et de dossiers, et veiller de manière générale à la bonne tenue scientifique de la revue. Enfin, je suis membre du comité scientifique du Defrénois, titre dans lequel j’ai naguère beaucoup écrit. J’entretiens des liens étroits avec le monde du notariat notamment via le CRIDON où j’ai été longtemps consultant.
AJ : Sur quels sujets avez-vous travaillé dernièrement ?
Laurent Aynès : Nous sélectionnons des sujets inspirés par la pratique et par l’actualité législative ou jurisprudentielle. La collection de droit civil a ainsi été bouleversée par les réformes qui se sont succédé dans cette matière : la réforme du droit des contrats par l’ordonnance de 2016, a notamment poussé à refaire non seulement le livre de droit des obligations qui traite des contrats, mais aussi celui de droit des contrats spéciaux. De la même manière, les réformes sont fréquentes en matière de droit de la famille et de droit des personnes. Des décisions de la Cour européenne peuvent également justifier qu’on en tienne compte dans le traité. Il faut veiller à ce que ces éléments d’actualité soient intégrés dans les nouvelles éditions des livres de la collection de droit civil de manière logique et si possible harmonieuse.
Du côté de la Revue des contrats, nous avons beaucoup traité ces derniers temps des sujets venus de l’actualité législative. La réforme du droit des contrats a nourri plusieurs événements ou dossiers. Nous avons notamment fait un colloque sur la caducité dont nous avons publié les actes dans un dossier. Par ailleurs, cette revue scientifique peut également reprendre des sujets classiques qui ont besoin d’être renouvelés. Par exemple, ceux de la prescription ou de la nullité du contrat.
AJ : Que vous apporte cette activité scientifique ?
Laurent Aynès : Lorsque j’enseignais en parallèle de mon activité d’arbitrage, mes connaissances de professeur de droit pouvaient être utilisées dans l’activité pratique. Inversement, ce que je voyais dans la pratique nourrissait mon enseignement. J’ai toujours mené ces activités de manière complémentaire. La direction scientifique couronne ces deux activités. Elle permet de prendre du recul et de regarder l’évolution des questions juridiques, de les considérer d’un point de vue plus dégagé. De voir ainsi ce qui pourrait être utile et intéressant pour le lecteur, les lignes de force, les points à creuser.
AJ : Vous êtes désormais à la retraite mais continuez de travailler à mener cette activité intellectuelle…
Laurent Aynès : J’ai pris ma retraite de professeur d’université en 2017. Cela faisait déjà longtemps que j’enseignais et je sentais que j’arrivais au bout de ce métier que j’ai beaucoup aimé. Mais je poursuis en effet mon activité de recherche en particulier chez Lextenso, je coordonne des activités de colloque et de publication. J’accompagne encore également des étudiants en thèse de doctorat. À cela s’ajoute mon activité d’avocat et d’arbitre. Un professeur à la retraite peut ne jamais cesser de travailler, rechercher, publier, s’exprimer. Cela ne s’arrête que si vous le décidez. Personne n’exige de nous quoi que ce soit…
AJ : Pourquoi avez-vous abandonné votre première carrière de professeur de lettres ?
Laurent Aynès : Je suis d’une famille de juristes. Le droit n’était donc pas une nouveauté pour moi. Il y a dans la discipline juridique un aspect pratique, actif, concret, qui me manquait dans la discipline littéraire. Je suis néanmoins resté très attaché aux lettres. Le droit n’aura jamais la même profondeur humaine que la littérature.
Référence : AJU017r5