« Les contes de fées sont un modèle de clarté et d’accessibilité »

Publié le 14/02/2019

Et si les juristes pouvaient apprendre des contes de fées ? C’est l’idée, très originale, qui sous-tend : « Il était une fois… analyse juridique des contes de fées », passionnant ouvrage paru en octobre 2018 aux éditions Dalloz. Trente universitaires se sont intéressés, avec leur regard juridique, sur les contes de fées qui ont bercé notre enfance. Il ressort de leur lecture que les auteurs classiques : Grimm, Perrault ou Andersen, abordent des notions juridiques aussi pratiques et diverses que le consentement, l’exécution des contrats, ou la responsabilité sociale des entreprises. « Les juristes ont tendance à penser qu’ils ont tout inventé, mais beaucoup de choses étaient déjà là », affirme Marine Ranouil, maître de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) et co-directrice de l’ouvrage avec Nicolas Dissaux, agrégé des facultés de droit, professeur à l’université Lille 2 et rédacteur en chef de la revue Droit et littérature.

Pour les Petites Affiches, cette chercheuse passionnée revient sur la genèse de ce projet qui fait dialoguer de manière rafraîchissante le droit et le merveilleux.

Les Petites Affiches

Quelle est l’origine du projet ?

Marine Ranouil

Ma fille avait quatre ans et j’ai commencé à regarder les Walt Disney avec elle. Je me suis étonnée de voir le grand rôle qu’avaient les femmes. Dans Bambi, le père n’arrive que quand la mère meurt, avant on ne sait pas qui c’est. Dans le Roi Lion également, la figure de la mère est très importante. J’ai été voir du côté des contes mettant en scène des humains, et j’ai remarqué qu’on pouvait dresser le même constat. La plupart des personnages principaux sont des héroïnes. Je me suis mise à redécouvrir les contes de fées, que je n’avais pas relus depuis des années. J’ai cherché ce que le droit avait pu dire là-dessus et j’ai été étonnée de ne rien trouver. Historiens, linguistes, littéraires, et bien sûr psychanalystes se sont intéressés aux contes de fées. Pourquoi pas les juristes ? Au Salon du livre juridique où je venais présenter une thèse de droit de la responsabilité civile sur les recours entre co-obligés, j’en ai fait part à Nicolas Dissaux, rédacteur en chef de la revue Droit et littérature. Il a tout de suite été intéressé par le projet et nous avons commencé à travailler sur cet ouvrage.

LPA

Comment a-t-il été reçu dans le monde du droit ?

M. R.

Le projet a globalement été accueilli avec beaucoup de bienveillance et d’amusement. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’il a été pris au sérieux. Certains de nos interlocuteurs ne voyaient pas bien l’intérêt scientifique d’un tel projet-intérêt dont je suis pour ma part convaincue. Nous avons eu beaucoup de refus et d’abandons. Cependant, nous avons quand même réuni trente universitaires qui ont rendu leur contribution. Le point commun de ces personnes qui nous ont suivies est d’être très ouverts et habitués à être sur plusieurs domaines, comme par exemple, la philosophie et le droit. Dire que le droit peut se nourrir des contes de fées, c’est aussi résister à une évolution techniciste du droit qui fait qu’on a de plus en plus de mal à mettre en perspective les principes fondateurs de nos lois.

LPA

Quel est donc l’intérêt scientifique des contes de fées ?

M. R.

Les contes de fées sont une valeur partagée dans toutes les cultures depuis plus de 3 000 ans. Il existe ainsi plus de 250 versions de Cendrillon, et on pense que c’est un conte qui est né au IXe siècle avant Jésus-Christ en Asie ! D’où l’histoire du petit pied… Il y a donc une internationalité de ces contes, qui sont en plus très accessibles et intelligibles… On aimerait qu’il en soit de même pour nos lois.

LPA

Vous rappelez que des auteurs comme Grimm ou Perrault ont de solides connaissances de droit…

M. R.

Oui, Perrault était en effet fils d’avocat au Parlement de Paris et a lui-même exercé cette fonction. Les frères Grimm ont tous les deux fait des études de droit. Jacob Grimm fut même l’élève du grand publiciste Savigny, fondateur de l’école historique du droit. Son enseignement l’a visiblement beaucoup influencé, puisqu’il dit que s’il ne l’avait pas rencontré, il n’aurait pas écrit les mêmes contes. Ce qui est curieux et qui m’interroge, c’est que ces contes ne reflètent pas tellement l’état positif du droit de l’époque à laquelle ils ont été écrits, au contraire.

LPA

En quoi s’en éloignent-ils ?

M. R.

Prenons l’exemple de la belle-mère de Cendrillon. Perrault écrit qu’elle gouverne son mari. C’est très curieux de voir cette figure paternelle dominée, alors que la femme a, à cette époque, moins de capacité qu’un mineur ! De même vous voyez Cendrillon aller seule au bal, contracter un mariage d’amour, chose incroyablement moderne à l’époque, puisque ce conte a été écrit par Perrault en 1698 et que le mariage d’amour commence à s’installer au début du XXe siècle seulement ! On ne trouve d’ailleurs presque aucun juge dans tous ces contes. Le droit auquel il est fait référence est plutôt un droit sublimé, amélioré.

LPA

Comment expliquez-vous ce décalage ?

M. R.

Nous, les auteurs de l’ouvrage, nous demandons s’il ne faut pas lire dans ces contes une incitation à l’évolution. Comme les fables de La Fontaine, ces contes permettent une double lecture. On prétend que ce sont des contes pour enfants mais ils s’adressent tout autant à un public adulte et lettré. Les contes sont parfois dépeints comme des textes misogynes et rétrogrades mais lorsqu’on les regarde de près c’est loin d’être évident. Prenez le Chat botté : à une époque où règne le droit d’aînesse, tous les enfants de l’histoire se voient attribuer quelque chose, même si ces parts sont inégales. Autre exemple : dans Cendrillon, on ne trouve aucune mention du passage des époux à l’église, alors qu’à l’époque Église et État ne sont pas séparés. Perrault a par ailleurs écrit une apologie des femmes en réponse à la satire des femmes de Boileau. Perrault était d’ailleurs le chef de file des progressistes dans la querelle littéraire des Anciens contre les Modernes !

LPA

Quels points communs voyez-vous entre les contes et les textes juridiques ?

M. R.

Sur la forme, ils sont très nombreux. On retrouve la même exigence formelle dans les contes que dans les décisions de justice, qui tous deux ont une forme assez contrainte. Le « Il était une fois » est dans nos arrêts remplacés par des « Attendus que », suivi d’un exposé des faits. Dans les deux domaines, on qualifie les personnages – « la belle-mère » ou « la belle sœur » dans Cendrillon, « le vendeur » ou « l’acheteur » en droit… on expose ensuite le litige, qui en droit est résolu par une règle de droit et dans un conte de fée par la magie ou l’intervention du destin…

LPA

Et sur le fond ?

M. R.

Sur le fond, ce sont dans les deux cas des textes qui ont une forte dimension normative. Dans les contes comme dans les arrêts, il y a une forme de morale, la volonté que le bien, le juste, l’emporte sur le mal. Encore faut-il savoir ce qu’est le bien. En cela, droit et contes sont complémentaires. Les contes nous permettent d’intérioriser des valeurs communes, de dire ce qui peut être toléré ou non, le droit sanctionne les comportements qui vont à l’encontre de ces valeurs. Pour que le droit ait une portée, il faut qu’il ait un sens ! Savigny, un des promoteurs du Volksgeist, l’esprit des peuples, considérait d’ailleurs que la loi ne peut être là que pour prendre acte de valeurs déjà partagées par le peuple. Le droit est partout dans nos sociétés mais il faut parfois faire preuve d’imagination pour le voir. À l’heure des algorythmes et des bases de données, cette capacité de réflexion fera peut-être la différence entre bons et mauvais juges.

LPA

Quels sont les domaine du droits qui offrent le plus de ponts avec les contes ?

M. R.

Le droit de la famille est sans doute celui qui se prête aux plus nombreux rapprochements. Les contes regorgent de problématiques familiales : statut du beau-parent, régimes matrimoniaux, successions… On peut aussi trouver de nombreux parallèles avec le droit des contrats. Il est beaucoup question de promesses, de conditions suspensives, dans les contes. Voyez Cendrillon qui peut aller au bal mais si elle ne rentre pas avant minuit, la magie cessera d’opérer… Ou la femme de Barbe bleue, qui enfreint l’interdiction de pénétrer dans une pièce et découvre les corps des précédentes épouses. Le conte légitime le fait qu’elle n’ait pas respecté cette parole. Cela rappelle la résiliation à ses risques et périls insérée dans le Code civil en 2016…

LPA

Vous dites que les contes, non seulement, doivent intéresser les juristes, mais peuvent être un modèle pour eux…

M. R.

Oui, tout à fait. Un modèle de clarté, d’intelligibilité, de justice et de pérénnité. Ces contes ont évolué et on en trouve différentes versions, mais enfin, ils résistent au temps. La colonne vertébrale de Cendrillon est inchangée depuis le IXe siècle ! Et elle est connue n’importe où dans le monde. À l’heure où l’on essaie de rapprocher les législations de différents pays, par exemple au sein de l’Union européenne, cela devrait nous inspirer. Cette permanence des contes tient sans doute au fait qu’ils reposent sur des notions fondamentales.

LPA

Quel est votre conte préféré ?

M. R.

C’est difficile de répondre à cette question. D’un point de vue juridique, c’est Cendrillon que je connais le mieux car je l’ai étudié. Il pose des problèmes de droit très fondamentaux : les rivalités dans une fratrie, le courtage matrimonial… quand le prince donne un bal, c’est bien d’un courtage matrimonial qu’il s’agit ! On peut poser la question du consentement aussi, car à aucun moment, il n’est dit que Cendrillon est amoureuse du prince.

LPA

Que souhaitez-vous apporter avec cet ouvrage ?

M. R.

Mon espoir est de montrer que le droit peut s’ouvrir, être appréhendé par des non-juristes. Nous avons besoin que le droit, qui est une science humaine, replace l’Homme au cœur de ses préoccupations.

LPA 14 Fév. 2019, n° 141c1, p.3

Référence : LPA 14 Fév. 2019, n° 141c1, p.3

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