Divorce : Une appli pour accompagner les clients de A à Z
C’est une application pensée comme un « compagnon de poche », un « doudou » numérique pour les personnes en instance de divorce. Nolwenn Leroux, avocate au barreau de Paris en droit de la famille, vient de lancer, une application accessible sur tous les supports, et dotée d’un agent conversationnel disponible à chaque instant. La créatrice désamorce d’emblée les critiques : l’application n’a pas vocation à remplacer un avocat, obligatoire en matière de divorce. Mais plutôt de pallier un manque d’informations et d’accompagnement. Pour Actu-Juridique, elle revient sur la création et les modalités de fonctionnement de cet outil, tout juste commercialisé. Entretien.
Actu-Juridique : Comment avez-vous eu l’idée de créer une application pour les personnes en cours de procédure de divorce ?
Nolwenn Leroux : Avocate en droit de la famille, j’accompagne depuis plus de 20 ans des personnes en procédure de divorce. Je pense être une avocate consciencieuse et investie, et pourtant je me suis rendu compte que j’étais insatisfaite de l’accompagnement que je pouvais offrir à mes clients. Ils étaient en attente de quelque chose que je ne pouvais pas leur donner, en termes de disponibilité, de réactivité mais aussi de compétence. J’étais consciente de mes limites et je sentais la frustration dans la relation avocat/client. Les avocats, même s’ils sont très humains, ne peuvent pas soutenir psychologiquement leurs clients ou traiter toutes les questions de la vie de tous les jours auxquelles ils sont confrontés. Et, s’ils donnent des conseils pratiques concernant l’organisation de la vie quotidienne, ils sont difficiles à facturer. Sur le plan juridique aussi, ils peuvent être en difficulté sur les questions patrimoniales, par exemple. J’ai toujours aimé travailler en réseau avec d’autres professionnels mais je trouvais compliqué, à un moment où leur vie s’écroule, de renvoyer des gens découragés vers une kyrielle de professionnels. Je voyais bien que pour certains, cela leur paraissait insurmontable. N Care est parti du constat que certains clients ont besoin d’une prise en charge de A à Z. Mon ambition est de leur proposer un accompagnement complémentaire à celui de l’avocat. Ce dernier, obligatoire dans une procédure de divorce, reste en première ligne. C’est lui qui va donner les conseils personnalisés et décider, avec son client, de la stratégie à adopter. L’application est là en back-up. Le client peut y aller pour prolonger le rendez-vous avec l’avocat, préciser des notions. J’ai souvent constaté que mes clients ne m’interrompaient pas pendant le rendez-vous, semblaient comprendre mes explications tant qu’ils étaient dans mon bureau… et qu’une fois rentrés chez eux, ils m’écrivaient un mail pour me demander de reformuler ce que je venais de leur dire. L’application leur permet de revenir à leur rythme sur les notions qu’ils n’ont pas compris, ou de prendre de l’avance sur les étapes suivantes s’ils le souhaitent. Pour résumer, c’est une sorte de doudou pour la personne qui a besoin d’une main tendue pendant son divorce.
AJ : Quels sont les différents interlocuteurs auxquels doivent s’adresser les clients ?
Nolwenn Leroux : Les couples qui souhaitent divorcer ont bien sûr affaire à un avocat pour le volet juridique et à un notaire pour le patrimoine. Ce qui est complètement délaissé, c’est la vie pratique. Ces personnes ont pourtant une foule de questions : à quel moment j’écris à mon bailleur, quels organismes je dois contacter, comment révoquer des procurations sur mon compte en banque. Souvent, un divorce se double d’un déménagement. Il faut écrire à un grand nombre d’administrations. L’application ne va pas résoudre tous les problèmes mais va vous aider à ne pas vous noyer. C’est d’autant plus important que les séparations sont de plus en plus complexes.
AJ : Pourquoi sont-elles plus complexes, alors que le divorce semble se banaliser ?
Nolwenn Leroux : Il est vrai que notre attachement au mariage est moindre que celui des générations précédentes. Certains de mes clients en sont à leur troisième mariage. Socialement, c’est plus simple, il y a moins de pression. Être divorcé est presque une banalité. Mais juridiquement, cela crée de la complexité. Le modèle de famille avec un couple marié, qui a des enfants et une maison en commun, n’est plus le seul. La séparation est de plus en plus complexe car les couples le sont de plus en plus ! Des familles ont eu une ou plusieurs vies avant, plusieurs unions. On a des situations avec du patrimoine créé avant le mariage, ce qui n’est pas simple à gérer sur le plan juridique. La vie professionnelle est également beaucoup moins linéaire. Des gens passent de salariés à entrepreneur sans changer leur régime patrimonial ou vont à l’étranger sans prendre les dispositions nécessaires concernant leur patrimoine. Quand on arrive au moment d’un divorce, il faut détricoter une histoire composée de multiples strates. Et bien souvent, remettre à plat plusieurs vies en une, sur le volet émotionnel, professionnel.
AJ : Quelle clientèle ciblez-vous ?
Nolwenn Leroux : Notre abonnement est accessible à tout le monde pour 9,99 euros par mois, 54 euros les 6 mois, ou 96 euros l’année. Au cabinet, nous l’offrons à nos clients. Les professionnels du droit, cabinets d’avocats ou notaires pourront faire de même pour fidéliser leurs clients ou se démarquer de leurs concurrents. Nous avons aussi été démarchés par des coachs ou des psychologues qui aimeraient le proposer en fin de suivi pour ne pas lâcher leurs clients brutalement après les avoir accompagnés en thérapie. Nous voulons aussi démarcher les CSE et les services des ressources humaines car le divorce est en sujet pour les entreprises. Il faut qu’elles prennent en charge les salariés en souffrance. Ils pourraient l’offrir à leurs salariés au même titre qu’ils le font pour une hotline juridique. Nous avons prévu des offres tarifaires spécifiques pour tous ces professionnels qui voudraient en faire bénéficier leurs clients.
AJ : Pourquoi les entreprises doivent-elles davantage s’intéresser aux divorces ?
Nolwenn Leroux : Les salariés en cours de divorce sont souvent en grande souffrance émotionnelle, et cela engendre de l’absentéisme, des arrêts maladie ou des congés qui se prolongent. Les personnes sont moins performantes, peuvent avoir des sautes d’humeur inexpliquées. Cela peut se traduire aussi par une moins grande disponibilité. Un père qui se retrouve du jour au lendemain en résidence alternée et qui doit s’occuper de ses enfants seul une semaine sur deux peut voir son organisation modifiée, ses possibilités de déplacements professionnels réduites. Ce sont des enjeux forts en entreprises, et ils ne sont pas toujours bien gérés. Si le salarié a réussi à s’ouvrir à son manager, il peut se voir culpabiliser de ne pas être à la hauteur de ses objectifs alors qu’il est déjà fragile. Révéler ses vulnérabilités sur son lieu de travail est toujours risqué. Cela dépend du manager, et il faut faire la différence entre ce que l’on peut dire ou non. Une application comme N Care peut guider les salariés dans cette démarche. À mon sens, il faut informer son employeur au moins pour expliquer qu’on va devoir adapter certaines choses, supprimer le conjoint sur la mutuelle, par exemple. C’est le minimum. S’il faut adapter les horaires ou les déplacements, il faut rentrer dans des explications plus poussées. L’application donne ces conseils au cas par cas.
AJ : Comment fonctionne l’application ?
Nolwenn Leroux : Il suffit de se connecter avec un mot de passe et un login. Ensuite, une page s’ouvre et vous demande rapidement de choisir le smiley représentant le mieux votre humeur. Vous pouvez choisir entre plusieurs états : inquiet, en colère ou soulagé, par exemple. Savoir comment vous vous sentez est important, cela permet d’adapter les contenus. Il faut ensuite répondre à quelques questions de base, pour que le logiciel sache notamment si vous avez des enfants, si vous êtes propriétaire de biens immobiliers, et où vous en êtes dans votre procédure. L’application renvoie vers un fil de conversation sur WhatsApp, sur lequel vous pouvez poser toutes vos questions en langage naturel. Y compris celles, inavouables, que vous n’oseriez pas poser à votre psy ou à votre meilleur ami. La machine a le grand avantage de ne jamais vous juger… Un échange avec une IA se met alors en place. L’IA trie ces messages pour renvoyer l’usager vers les bons contenus. Quand la question concerne le divorce à proprement parler par exemple, elle s’imprègne des renseignements et cherche dans notre base de données de 250 contenus. Elle va livrer la réponse en langage naturel. Si elle ne trouve pas la réponse, elle demande à la personne de préciser sa question mais ne la laisse pas sans réponse.
AJ : De quels contenus est nourrie votre intelligence artificielle ?
Nolwenn Leroux : J’ai travaillé avec une équipe d’experts. Ma collaboratrice et moi-même, respectivement habituées du contentieux et des procédures amiables, formons l’équipe juridique. Pour la partie patrimoine, j’ai fait appel à quatre notaires dont l’expertise est reconnue et qui ont aidé à produire les contenus concernant le droit de la famille, l’achat et la vente d’un bien immobilier pendant un divorce, ou le rôle du notaire dans un divorce amiable, par exemple. Nous avons sollicité un courtier en crédit qui a donné des conseils sur le financement et le refinancement des biens. Un agent immobilier a donné des trucs et astuces sur l’estimation de la vente du bien immobilier et le fait de dire ou non que l’on divorce au moment de la vente. Une ex-directrice d’école a également été sollicitée, car en période de séparation, l’école est aussi un enjeu. Tous ces experts ont amené la matière hors procédure juridique pure. L’application va continuer à s’enrichir. J’ai également travaillé avec trois psychopraticiennes dont deux sont également avocates, ce qui leur donne une vision complète des problématiques psychologiques rencontrées par des personnes qui divorcent. Elles vont produire des contenus sur les crispations qu’il peut y avoir dans un divorce entre l’avocat et son client. Je me suis ensuite occupée d’assurer une cohérence dans le ton des différents contenus, pensés en mode feel good, avec empathie. Non pas que l’on nie la dureté du moment mais on essaye de donner des perspectives, des clés pour aller de l’avant.
Référence : AJU018g7