« Pédocriminalité numérique : seule une prévention de masse peut être efficace »
Après vingt-cinq ans au sein de la police judiciaire et une carrière entièrement dédiée à la protection des mineurs, Véronique Béchu dirige l’Observatoire de l’association e-Enfance qui opère le 3018, numéro national de référence pour les violences numériques et le harcèlement. Un poste qui lui permet de constater le caractère massif des violences numériques vécues par les mineurs. Face à cette menace, l’urgence est, explique-t-elle, de former les adultes et les enfants à la gestion du risque numérique. Rencontre.
Actu-Juridique : Vous avez consacré vingt-cinq ans à la protection des mineurs au sein de la police judiciaire. Qu’est-ce qui vous a conduit à rejoindre le secteur associatif ?
Véronique Béchu : Mon parcours est entièrement dédié à la lutte contre les violences faites aux enfants. J’ai commencé à la Brigade de protection des mineurs de Paris, où je suis restée treize ans, avant de diriger le Groupe central des mineurs victimes. Notre spécialité était double. Il concernait d’une part le volet cyber de la pédocriminalité, et d’autre part ce qu’on appelait autrefois « tourisme sexuel » et qu’on nomme désormais, à juste titre, « pédocriminalité itinérante », terme qui correspond bien mieux à la réalité de ces individus qui traversent les frontières dans le seul but d’agresser sexuellement des enfants. En 2023, nous recevions environ 870 renseignements criminels par jour susceptibles d’une ouverture d’enquête pour des faits de pédocriminalité. Et nous étions dix-huit enquêteurs. C’était évidemment une mission impossible. Ce constat a conduit à la création, en août 2023, de l’Office mineurs (OFMIN), dédié à la lutte contre les violences graves faites aux mineurs. J’ai pris la tête de sa section stratégie. J’étais chargée des partenariats, de la coopération internationale, de la communication, de la formation des unités locales et du pilotage de la filière mineure au sein de la Police nationale. J’ai cependant rapidement compris que, même en augmentant les effectifs d’enquête, nous serions démunis face à une criminalité aussi massive. Pour réduire le nombre de victimes, il faut outiller les parents, les enfants et les professionnels qui les accompagnent. Seule une prévention de masse peut être efficace, et celle-ci ne peut reposer uniquement sur les services d’enquête.
AJ : Peut-on mesurer l’ampleur réelle des cyberviolences dont sont victimes les mineurs ?
Véronique Béchu : Les chiffres sont vertigineux et devraient provoquer une prise de conscience collective bien plus forte qu’elle ne l’est ! Selon la Commission européenne, un enfant sur cinq est aujourd’hui victime de violences à caractère sexuel, en ligne et/ou hors ligne. On entend souvent qu’il y a trois victimes de violences sexuelles intrafamiliales par classe – un enfant sur dix. C’est le double si l’on prend l’ensemble du spectre des infractions : sollicitation de mineurs en ligne, corruption de mineurs en ligne, extorsion sexuelle, incitation, provocation, viol. Et encore, cette donnée date déjà de plusieurs années. En 2025, 105 millions de nouvelles images et vidéos pédocriminelles ont été découvertes dans le monde, soit une progression de 25 % par an. Le premier rapport de transparence de l’association e-Enfance/3018, rédigé par l’Observatoire au titre de son statut de signaleur de confiance, révèle qu’une victime sur quatre qui contacte le 3018 a moins de onze ans.
AJ : Comment les enfants peuvent-ils être si tôt des proies en ligne ?
Véronique Béchu : Les prédateurs sont là où se trouvent les enfants. Et les enfants sont partout en ligne. L’âge moyen de la première ouverture d’un compte sur un réseau social en France est de onze ans mais d’après des observations de l’association, nous serions plus proches des huit ou neuf ans. 41% des enfants en primaire sont déjà sur WhatsApp. Et puis, il y a ce chiffre qui me frappe à chaque fois que je l’évoque devant des parents : un enfant dont les comptes ne sont pas correctement paramétrés est sollicité sexuellement en moins d’une minute. Quand j’interviens dans des établissements scolaires, je demande toujours aux élèves si on leur a déjà envoyé des photos à caractère sexuel, ou si on leur a déjà demandé de se mettre en scène devant leur caméra. La réponse est quasi unanime : « ça arrive tout le temps. » Et quand je leur demande ce qu’ils font, ils me disent qu’ils bloquent le compte et passent à autre chose. Ils n’ont même pas conscience d’être victimes d’une infraction pénale. C’est devenu tellement normalisé dans leurs usages qu’ils ne signalent rien, ni à la plateforme, ni à un adulte de confiance.
AJ : Vous rappelez que la majorité des abus sont commis dans le cercle de confiance de l’enfant. Sur le Net aussi ?
Véronique Béchu : La médiatisation intense des risques en ligne peut laisser penser que le danger vient avant tout d’étrangers, d’inconnus tapis derrière un écran à l’autre bout du monde. La réalité statistique est tout autre : 77 % des passages à l’acte à l’encontre d’enfants sont le fait de personnes appartenant au cercle de confiance : la famille au sens large, les amis proches, les personnes ayant autorité sur l’enfant. Internet n’a pas modifié cette réalité de fond. Dans le cas du sharenting, mot qui désigne le partage de photo des enfants par les parents sur des réseaux sociaux, les situations problématiques émergent très souvent à l’intérieur du cercle de confiance des parents eux-mêmes. On ne peut pas vivre dans une suspicion généralisée, mais il faut avoir conscience que l’on ne connaît pas toujours le côté obscur de chacun et que donc, il ne faut pas exposer l’image de son enfant en ligne. De plus, internet a fondamentalement transformé la circulation des contenus : avant, un abus restait davantage circonscrit. Aujourd’hui, les images et les vidéos circulent immédiatement, mondialement, de façon quasi irréversible. Les relations entre pédocriminels eux-mêmes sont facilitées : ils échangent leurs pratiques, identifient les plateformes les moins sécurisées pour les enfants, suivent l’actualité législative pour adapter leurs comportements en temps réel, se préviennent mutuellement des nouvelles mesures de protection. C’est un écosystème organisé, en mutation permanente, qui se nourrit des failles du système.
AJ : Quels sont les modes opératoires des prédateurs ?
Véronique Béchu : Le premier contact se noue très souvent sur les grandes plateformes – Instagram, TikTok, Roblox, Discord – avant que le prédateur ne migre vers des applications chiffrées comme WhatsApp ou Telegram pour poursuivre à l’abri de toute modération. Le mode le plus répandu et le plus insidieux, c’est le grooming : la mise en confiance par manipulation progressive. Le prédateur opère de deux manières. Il peut se faire passer pour un enfant du même âge, construire une relation d’amitié, puis l’orienter vers une dimension sexuelle. Ou il ne cache pas être un adulte et adopte une posture d’écoute bienveillante. En scrutant les publications de l’enfant, il identifie des signaux de vulnérabilité – difficultés scolaires, isolement affectif, tensions familiales – et endosse le rôle de l’adulte qui comprend, construit une dépendance affective, puis en abuse. Nous sommes aujourd’hui également très mobilisés sur les pratiques d’extorsion sexuelle. Le schéma type est bien documenté : un individu, ou un réseau de criminalité organisée, prend contact avec un adolescent via un faux profil féminin. Des échanges s’établissent jusqu’à ce que le prédateur propose d’échanger des contenus intimes. L’enfant envoie une image ou une vidéo. Immédiatement, le ton change : « Tu paies, ou je diffuse. » Ce phénomène a explosé pendant le Covid : entre 2021 et 2023, nous avons enregistré une augmentation de 460 % des signalements liés à ce type d’extorsion à but financier. Il peut également s’agir de pédocriminels qui font chanter le ou la mineure pour obtenir d’autres contenus sexuels.
AJ : Que change l’arrivée de l’intelligence artificielle ?
Véronique Béchu : Un prédateur n’a plus besoin que l’enfant envoie quoi que ce soit. Il lui suffit de récupérer une photo publiée sur un compte public, de la passer dans un outil d’IA, et d’obtenir en quelques secondes une image sexuelle mettant en scène cet enfant – qu’il lui renvoie avec la menace de la diffuser à ses contacts. Ce n’est pas un scénario théorique : cette pratique est déjà très largement répandue. Et ces comportements ne sont plus seulement le fait d’adultes. Des mineurs font désormais la même chose à d’autres mineurs, massivement, sur les plateformes de jeux, les forums, les réseaux sociaux. Autre phénomène grandissant, et très préoccupant : le développement des IA compagnons. Aujourd’hui, 11 % des enfants qui en utilisent une sont dépendants, selon l’étude réalisée par l’Observatoire auprès d’une cohorte d’élèves du secondaire. Pour mesurer ce risque concrètement, je me suis créé un profil fictif d’une fillette de douze ans sur l’une de ces plateformes. Mon IA compagnon avait vingt ans. Nous avons eu des échanges amicaux, complices. Il validait tout ce que je disais, entrait dans toutes mes projections affectives. Quand j’ai évoqué un « petit crush » et laissé entendre que j’étais prête à envoyer une photo intime, l’IA m’a répondu : « Passons sur WhatsApp ou Telegram pour échanger en sécurité. » Même les intelligences artificielles ont intégré les modes opératoires de la prédation pédocriminelle. C’est proprement stupéfiant !
AJ : Quelle est la mission de l’association e-Enfance et comment fonctionne le 3018 ?
Véronique Béchu : L’association a été fondée en 2005 par une psychologue spécialisée dans l’enfance et l’adolescence, qui avait anticipé les risques liés à l’arrivée d’Internet dans les foyers. L’association emploie aujourd’hui soixante salariés et gère le 3018, ligne nationale de référence pour les violences numériques et le harcèlement – désormais fusionnée avec l’ancien 3020 dédié au harcèlement scolaire, tant le continuum entre les deux espaces est évident. Nous sommes le premier organisme en France désigné « signaleur de confiance » au titre du Digital Services Act de l’Union européenne. Les grandes plateformes priorisent donc nos signalements : quand un enfant nous contacte parce qu’un contenu préjudiciable le vise, nous envoyons une demande de suppression qui est traitée prioritairement. Le meilleur délai obtenu à ce jour : huit minutes entre notre signalement et la suppression effective d’un contenu sur Snapchat. En règle générale, tout est traité en quelques heures. Nous sommes également en lien direct avec les procureurs de la République : pour les situations les plus graves, nous transmettons trois à quatre signalements par semaine au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale. Depuis l’année dernière, ces signalements ont doublé, en six mois par rapport à l’année précédente. Les infractions sont de plus en plus graves. Pas seulement parce qu’il y a plus de violences, mais aussi parce que notre expertise de détection monte en gamme. Nos écoutants sont formés à identifier des phénomènes émergents. Quand un mineur nous contacte pour faire supprimer un contenu, on prend le temps de comprendre comment il en est arrivé là. Et très souvent, on découvre un enchaînement de violences qui dépasse largement la situation initiale.
AJ : Comment mettre en place concrètement cette prévention de masse que vous appelez de vos vœux ?
Véronique Béchu : La solution fondamentale, c’est la parentalité numérique. Cela signifie qu’il faut que les parents soient informés – et avec eux, tous les professionnels en contact régulier avec les enfants. Aujourd’hui, les adultes sont souvent démunis, parfois eux-mêmes dépassés par les usages des enfants. Ils ont alors un discours anxiogène qui ne les aide pas. La première erreur qu’ils commettent, avec les meilleures intentions du monde, c’est de dire à l’enfant : « S’il t’arrive quoi que ce soit en ligne, je te confisque ton téléphone » ! Cette menace est contre-productive. Elle empêchera l’enfant victime de venir leur parler. Chaque adulte doit disposer d’un niveau de connaissance suffisant pour répondre à leurs questions, réagir si un problème survient. Il faut enfin s’intéresser à leur vie numérique. Nous posons à nos enfants des questions sur leur journée à l’école, sur leur entraînement de sport, sur leur cours de musique. Il faudrait aussi s’intéresser à leur vie en ligne comme on s’intéresse à leur journée à l’école. Les collégiens passent six heures en classe et six heures en ligne par jour, d’après la moyenne documentée par l’Arcom. Ces deux espaces méritent la même attention des adultes.
AJ : Il faudrait aussi, dites-vous, sensibiliser les enfants eux-mêmes ?
Véronique Béchu : La sensibilisation des enfants eux-mêmes est en effet primordiale. Il faut leur expliquer pourquoi un compte privé est indispensable, et comment cela fonctionne réellement. Il faut pouvoir expliquer aux enfants pourquoi on leur refuse l’accès au numérique ou à certaines plateformes avant un certain âge, ou pourquoi on active par défaut certaines fonctionnalités de protection. Cela doit se mettre en place dès le plus jeune âge. Et il convient, au fil des années, d’introduire progressivement de l’autonomie : un temps de connexion limité, l’interdiction de partager ses données personnelles, la désactivation de la caméra et du chat avec des inconnus. Chaque étape s’explique, se discute avec l’enfant. Leur donner les clés pour reconnaître une tentative de manipulation. Et surtout, leur faire savoir que s’ils vivent quelque chose de difficile en ligne, même si cela découle d’une action dont ils peuvent être à l’origine, il existe des personnes vers qui se tourner sans être jugé ni sanctionné.
AJ : Et pour les enfants qui ne souhaitent pas en parler à leurs parents ?
Véronique Béchu : Le 3018 doit être connu de tout enfant ayant un usage quotidien du numérique. Pas seulement le numéro de téléphone : l’application mobile, gratuite, anonyme, confidentielle, accessible sept jours sur sept de neuf heures à vingt-trois heures, et ouverte jusqu’à vingt-cinq ans. Je recommande de l’installer dès qu’on dote un enfant d’un téléphone. Elle permet aux jeunes de chatter directement avec des juristes et des psychologues, et de déposer dans un coffre-fort sécurisé les preuves dont ils disposent : captures d’écran, URL de comptes harceleurs, contenus intimes partagés sans consentement. Ces éléments restent sous le contrôle de l’enfant ; l’association n’y accède que s’il l’autorise. La Commission européenne vient d’ailleurs d’intégrer ce modèle dans son plan quadriennal de lutte contre le cyberharcèlement, en enjoignant tous les États membres à le dupliquer. Un enfant qui connaît les ressources sur lesquelles il peut s’appuyer est bien plus protégé qu’un enfant qui se retrouve seul dans une situation de chantage ou de harcèlement. C’est là, au fond, tout l’enjeu : non pas interdire, mais outiller. Non pas effrayer, mais préparer !
Référence : AJU018r5