7 minutes ou 11 travailleuses en colère au Vieux-Colombier

Publié le 19/10/2021 - mis à jour le 19/10/2021 à 11H30

La pièce 7 minutes de Stefano Massini mise en scène par Maëlle Poésy au Vieux-Colombier présente 11 ouvrières en colère dans une usine dont le rachat par des partenaires étrangers faisait craindre un plan massif de licenciement. L’unique condition proposée par les « cravates » garantissant le maintien en place de toutes les employées est qu’elles réduisent leur pause de moitié. Cette pause est-elle « un luxe ou un droit » ? Des limites du droit de la négociation collective au travail…

Le ton montait en septembre-octobre dans la salle du Vieux-Colombier de la Comédie française. D’abord dans la salle qui, bien qu’inhabituellement1 divisée dans un dispositif bifrontal – lequel aurait dû favoriser une répartition des chuchotements des spectateurs avant la représentation – ne cessait de faire entendre probablement sa joie des retrouvailles avec le théâtre au fur et à mesure de l’installation des spectateurs. Il s’agissait en réalité d’un ajustement inconscient à l’ambiance sonore du spectacle lui-même qui s’était mise discrètement en place et s’amplifiait progressivement, jusqu’à ce que peu à peu le public se rende compte que le spectacle avait en fait commencé et que le brouhaha était principalement constitué de bruits de machines d’une usine en marche.

Le ton montait également sur scène. Dix femmes du « comité d’usine » de l’entreprise Picard & Roche attendent Blanche, leur porte-parole, enfermée avec dix « cravates » – expression malicieusement adaptée du texte original2 par la metteuse en scène – c’est-à-dire les propriétaires, les repreneurs et les partenaires étrangers, depuis près de quatre heures. Elles s’attendent toutes à un plan de licenciement et d’en connaître les conditions. Blanche finit par sortir et tout le reste de la pièce est consacré à la discussion entre les élues du comité sur la seule et unique condition proposée par la nouvelle équipe dirigeante à l’ensemble des ouvrières : la réduction de leur pause quotidienne de moitié. 7 minutes retranchées au 15 existantes. Moins d’une heure leur est laissée pour donner leur réponse officielle aux « cravates », devant être validée par un vote à la majorité engageant l’ensemble des travailleuses. Une heure mettant en scène onze femmes en colère qui vont d’abord se déchirer face à ce qui leur semblait d’emblée évident : accepter de réduire un acquis social contre le maintien de leur emploi, renoncement qui leur paraît tellement insignifiant par rapport à ce qu’elles craignaient.

L’écrivain et metteur en scène italien Stefano Massini, également conseiller artistique pour le Piccolo Teatro de Milan, centre résolument sa dramaturgie sur l’actualité politique et les drames sociaux et économiques contemporains. Avant cette pièce emblématique, il a été l’auteur en 2007 d’une pièce remarquée (Donna non rieducabile) et beaucoup jouée sur la journaliste russe Anna Politkovskaïa, deux ans après son assassinat, mais aussi d’une trilogie sur la chute de Lehman Brothers en 2012, jouée à Broadway l’année dernière.

7 minutes interpelle les juristes sous deux angles, qui évoquent en outre deux types de références cinématographiques.

Deux parentés, très éclectiques, sautent aux yeux : le film de Sidney Lumet, 12 hommes en colère, et En guerre de Stéphane Brizé. Même si les enjeux et les ressorts du vote ne sont pas comparables avec le film de 1957 adapté de la pièce de Reginald Rose, car il n’est pas tolérable de comparer la perte d’un emploi avec celle de la vie humaine, le rapport à l’évidence et à l’effet majoritaire obéit aux mêmes ressorts psychologiques. Si dans 7 minutes, les salariées doivent décider pour elles-mêmes et leurs collègues, alors que dans 12 hommes en colère, c’est le sort d’un étranger – aux sens propre et figuré – qui est entre les mains d’un jury, éprouvé par un procès dont il souhaite finir au plus vite, dans les deux cas l’évidence qui semblait s’imposer est remise en cause par l’un d’entre eux qui souhaite prendre le temps d’en discuter et vote contre par principe. Blanche (Véronique Vella) comme Mister Davis (Henry Fonda) ne peuvent accepter la résignation collective, l’injustice et l’irrationalité de la décision qui en découlerait.

On pense aussi aux films de Stéphane Brizé, et en particulier En guerre de 2018 sur la question de la lutte pour garder son emploi, quitte à accepter des sacrifices qui viennent remettre en cause des acquis sociaux. En Guerre est finalement le scénario dont Blanche fait part à ses camarades si elles acceptaient la proposition qui leur semble d’emblée si raisonnable. « On ne leur fait jamais gagner assez d’argent », s’écriait Laurent Amadéo (Vincent Lindon). Blanche pense de même. La demande de consentir à être privées de ces 7 minutes, faite sur le pas de la porte et dans des courriers individuels, motivée par le fait de « récompenser l’effort » de la nouvelle direction, n’est pas un juste retour, mais un véritable « chantage » sous couvert d’une pseudo « délicate conjecture historique ». La porte-parole conduit progressivement celles qui n’ont pas fait le calcul vers une autre évidence : 7 minutes par jour par ouvrière équivalent à 600 heures par mois. C’est-à-dire 600 heures mensuelles de travail gratuit. Un travail qui ne leur est pas payé – ce qui relativise le fait de ne pas avoir « touché aux salaires » –, ou qui permet aux patrons de ne pas embaucher l’équivalent de 20 nouvelles salariées. Dans En Guerre qui est inspiré de véritables histoires de lutte collectives – tout comme 7 minutes –, les salariés avaient accepté des sacrifices contre la promesse, de conserver leurs emplois, qui n’a finalement pas été tenue.

La pause quotidienne de 15 minutes est-elle « un luxe ou un droit ? », interroge Blanche. Un droit évidemment, parmi de nombreux autres que sont chargés de défendre les représentantes élues des salariées. En France, le droit de la négociation collective a beaucoup évolué ces dernières années, notamment après l’adoption de l’ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017, dernière étape d’une évolution en marche depuis une dizaine d’années au cours de laquelle la loi du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels a été adoptée et s’avère déterminante s’agissant du temps de travail, des repos et congés. Si la proposition n’était pas fictive, elle aurait été illégale sous l’empire de cette loi qui confirme la jurisprudence selon laquelle 20 minutes minimum de pause consécutives doivent être respectées3.

Autant de droits défendus par les représentants du personnel qui participent à la dignité au travail. Plusieurs fois mentionnée dans la pièce par les ouvrières, la dignité est en l’occurrence un principe reconnu dans le droit du travail, aussi bien en droit interne4 qu’en droit européen5. C’est au nom de cette dignité – plus dramaturgique qu’un article du Code du travail – que certaines vont finalement changer leur vote jusqu’au suspens entretenu pour le dernier pouvant faire basculer la majorité d’un côté ou de l’autre…

Le texte choral de Stefano Massini qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique6, est particulièrement efficace dans la mise en scène de l’éclectique Maëlle Poésy, épaulée par son complice Kévin Keiss, jusque dans le choix scénographique de l’unité de lieu qui fait se tenir la conversation entre les salariées, présentes sans interruption sur le plateau, dans le local inconfortable et impersonnel de la pause. Pour une fois, seules des femmes sont sur scène, tandis que l’on ne fait qu’imaginer les hommes attendant le résultat du vote. Elles crient, hurlent, s’invectivent avec talent – la distribution mixte entre sociétaires et pensionnaires du Français et comédiennes extérieures est parfaite –, s’émeuvent, se découragent, s’insultent sans retenue et témoignent des limites de l’action collective face aux intérêts individuels qui font surgir de vieux démons – racisme, jeunisme… Une belle leçon non manichéenne de lutte sociale dans le monde contemporain constamment sous tension de menaces de restructurations et délocalisations.

Ce n’est pas sans ironie que le Piccolo Teatro de Milan – théâtre d’Europe, où officie Stefano Massini –, a été le lieu de rassemblements inédits pendant la crise de Covid-19 de différentes catégories de travailleurs dans le spectacle vivant qui ont plaidé pour une réforme du système culturel italien réglementant leurs contrats et créant un statut équivalent à celui d’intermittent du spectacle en France…

Notes de bas de pages

  • 1.
    Ce n’est néanmoins pas la première fois au Vieux-Colombier : v. en dernier lieu, Jules César, adapté et mis en scène par Rodolphe Dana en 2019.
  • 2.
    Dans son texte (7 minutes. Comité d’usine) tel que traduit en français par Pietro Pizzuti et publié aux éditions de L’Arche en 2018, l’auteur parle de « costards-cravates ».
  • 3.
    C. trav., art. L. 2121-16.
  • 4.
    Depuis la décision du Conseil constitutionnel du 27 juillet 1994 sur la bioéthique reconnaissant le principe de dignité de la personne humaine au niveau constitutionnel – en l’absence de disposition explicite dans le texte de la Constitution, à la différence d’autres États comme l’Allemagne –, le principe a été appliqué aux salariés par les juridictions judiciaires.
  • 5.
    Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, art. 31, en particulier.
  • 6.
    7 minuti de Michele Placido en 2017.
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