À Bastille, La Vestale de Spontini entre en résonance avec l’actualité politique

Publié le 27/06/2024

Composée par un italien, mais chantée en français, La Vestale de Gaspare Spontini (1807) est jouée actuellement à l’opéra Bastille. La mise en scène sombre et violente de l’oeuvre se veut une mise en garde contre toute forme de totalitarisme et résonne en écho avec l’actualité politique. 

À Bastille, La Vestale de Spontini entre en résonance avec l'actualité politique
La Vestale Saison 23-24 (Photo : ©Guergana Damianova)

La direction de l’opéra de Paris n’imaginait évidemment pas, en préparant son programme l’an dernier à quel point La Vestale collerait à l’actualité politique de ce début d’été en France. Cet opéra de Gaspare Spontini sur un livret d’Etienne de Jouy a été monté à Paris en décembre 1807. Vainqueur d’une guerre contre les Gaulois, Licinius de retour à Rome est accueilli en héros. Mais pour son malheur, il doit recevoir sa couronne de lauriers de la femme qu’il aime, Julia, devenue vestale en son absence et donc vierge intouchable. Déchirés, les deux amants luttent contre leur attirance avant de lui céder, dans le temple de Vesta. La foule exige la mort de la profanatrice.  Licinius se dénonce et supplie qu’on l’exécute à sa place. Les amants sont condamnés mais un signe favorable des dieux les sauve in extremis et le peuple acclame leur amour.

L’homme en prise avec l’extrémisme

Quel rapport, songera-t-on, avec les élections législatives anticipées ? C’est que l’oeuvre met en scène l’homme aux prises avec le l’extrémisme, ici religieux.

Le moins que l’on puisse dire c’est que la metteure en scène américaine Lydia Steier porte un regard très sombre sur cette maigre intrigue. Le rideau se lève sur un mur sale auquel sont accrochés deux pendus sous lesquels un clochard, qui est en réalité Licinius, se saoule au whisky tandis qu’un troisième condamné est assassiné sommairement. Les costumes des vestales sont inspirés des personnages de la série La servante écarlate, transposés en noir. Comme les uniformes des militaires qui torturent tout ce qui ressemble à un opposant. On promène des suppliciés ensanglantés dans des cages, entre deux processions de la déesse, inspirées des vierges méditerranéennes lors des processions.

À Bastille, La Vestale de Spontini entre en résonance avec l'actualité politique
La Vestale Saison 23-24 (Photo : ©Guergana Damianova)

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne on brûle des livres

Ainsi mise en scène, cette histoire d’amour contrarié, devient une sombre méditation sur le sort des êtres aux prises avec le totalitarisme. L’effet, alors que se profile un possible basculement dans l’une ou l’autre extrême aux prochaines législatives, est absolument saisissant. Ce d’autant plus que l’action se déroule en grande partie dans une reproduction du grand amphithéâtre de la Sorbonne, transformé en lieu où l’on torture des vestales, brûle des livres et délivre des arrêts de mort.

À Bastille, La Vestale de Spontini entre en résonance avec l'actualité politique
La Vestale Saison 23-24 (Photo : ©Guergana Damianova)

Si l’on peut regretter la facilité consistant à utiliser l’imagerie chrétienne pour dénoncer les abus de la religion –  incarner une déesse romaine sanguinaire sous les traits de la vierge marie est osé – et déplorer ce gigantesque poncif devenu un incontournable de la mise en scène contemporaine « la guerre, c’est mal », il n’en demeure pas moins que l’idée  d’imaginer une Sorbonne peuplée de barbares remplaçant la culture par la tyrannie, fait mouche. Ce d’autant plus qu’elle s’exprime de façon très esthétique ; si certaines scènes sont violentes, voire crues, on nous épargne les habituelles vulgarités censées moderniser les œuvres – et bousculer le bourgeois. On saluera au passage les beaux éclairages de Valerio Tiberi. Lydia Steier propose en outre une autre fin à l’œuvre durant le ballet qui clôture l’opéra, remplaçant le happy end par un sursaut de tyrannie, ce qui rend le spectacle définitivement crépusculaire.

Un beau plateau vocal

Côté plateau vocal, Michael Spyres investit totalement son personnage de Licinus, son timbre puissant mais rond et sa diction parfaite font merveille. Dans le rôle de Julia, la soprano franco sud-africaine Elza van den Heever suscite l’enthousiasme du public. Avec raison, elle offre à plusieurs reprises des moments de grâce pure. Sous la direction de Ching-Lien Wu, les chœurs, très présents, constituent l’une des richesses de cette œuvre. On regrettera en revanche un Cinna parfois à peine audible (Julien Behr). Peut-être un mauvais jour, les critiques ayant salué sa performance à l’issue d’une précédente représentation. Jean Teitgen, souffrant, a tenu à jouer son rôle de souverain pontife sur scène, lequel fut chanté par Nicolas Courjal qui avait déjà incarné ce personnage au Théâtre des Champs Élysées en juin 2022.

Faut-il y aller ? Assurément. Combien de metteurs en scène tentent sans succès par des transpositions pas toujours heureuses d’exprimer la modernité d’une œuvre…Ici non seulement l’exercice est réussi, mais l’actualité donne une résonance singulière au travail des artistes. Et le public y trouve une catharsis qui est assurément l’une des vertus d’un spectacle.

Jusqu’au 11 juillet à l’Opéra Bastille. Réservations ici.

 

Pour aller plus loin, deux critiques de la presse spécialisée  :

SPONTINI, La Vestale – Paris (Bastille) – Forum Opéra (forumopera.com)

La Vestale de Spontini retrouve l’Opéra de Paris – ResMusicaResMusica

 

 

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