Activisme écologique : « Il faut cesser d’opposer beauté artistique et beauté naturelle »
L’historienne de l’art Christine Sourgins publie une réflexion en cinq volumes sur la place de la beauté dans l’art à notre époque. À l’occasion de la sortie du troisième opus, Bienfaits du beau, aux éditions Boleine (1), nous lui avons demandé ce qu’elle pensait des militants qui s’en prennent aux oeuvres d’art pour médiatiser leur cause.

Actu-Juridique : Depuis plusieurs années, les activistes, et en particulier les écologistes, s’en prennent à des œuvres d’art pour médiatiser leur combat pour la planète. Comment expliquer ces attaques ?
Christine Sourgins : Par idéologie : l’écologie se donne pour monde commun le monde naturel, et seulement celui-là, celui que nous avons reçu, pas celui que les cultures tentent de construire. Ce qui suppose un décrochage du judéo-christianisme et le choix d’autres métaphysiques : l’homme se voit, non plus comme l’âme pensante du Tout, mais comme un élément d’un Grand Tout, un élément parmi d’autres. Pour eux, la culture n’est pas du côté de la solution mais du problème. L’historien, lui, remarque que nombre de paysages réputés naturels, telle « la campagne », sont en fait la résultante d’une activité humaine séculaire. Au point que, quand la population mondiale au XIVe siècle s’est effondrée suite à la peste noire, la diversité des plantes a elle aussi chuté !
Actu-Juridique : Ils se défendent en expliquant que les toiles sont protégées par des vitres. En quoi cette mode est-elle néanmoins dangereuse ?
CS : C’est dangereux à double titre. D’abord, un jour telle protection ne s’avérera pas assez étanche ou les vitres vont casser etc, ce sera l’irréparable…. Ensuite, la facilité de leurs intrusions a désinhibé d’autres acteurs. Comme A. Molodkine, artiste contemporain, et ses complices collectionneurs, menaçant de détruire à l’acide 16 œuvres dont un Rembrandt et un Picasso, si Julian Assange n’était pas libéré… Il le fut pour d’autres raisons, évitant le pire. Ce qui pose, au passage, un autre problème : un chef d’œuvre n’appartient-il pas à l’humanité entière ? Il doit être exempté des caprices de son collectionneur, qui n’est qu’un détenteur provisoire, responsable de sa transmission. Quant à l’attitude pousse-au-crime des militants écologistes , elle donne l’exemple à tous les autres militants attirés par une surenchère médiatique incitant à « toujours plus ».
Actu-Juridique : En tant qu’historienne de l’art, avez-vous à l’esprit d’autres phénomènes similaires contre des œuvres dans l’histoire ?
CS : L’histoire du vandalisme est longue, hélas. Les « bonnes » causes, religieuses, politiques, ne manquent pas. Ainsi les suffragettes passèrent à l’action violente pour qu’on parle d’elles, même en mal. En 1914, Mary Richardson attaqua au hachoir la Vénus au miroir de Vélasquez ; la première guerre mondiale mettra fin à ces actions. Dans les attaques derrière l’action politique perce une motivation religieuse : l’écologie, dans sa version catastrophiste, est un avatar des sectes apocalyptiques qui ont sévi à travers l’histoire. C’est ce qui rend ces jeunes gens exaltés et redoutables (il n’y a qu’à voir leurs vidéos) : puisqu’ils veulent empêcher une catastrophe tout leur est permis. Ils sont les « éveillés », les « purs », nous les « endormis » à secouer par tous les moyens. Leur peur de la fin du monde autorise, justifie tout.
Actu-Juridique : On observe que les attaques visent le plus souvent les chefs d’œuvre des siècles passés et jamais l’art moderne, et encore moins contemporain, pourquoi, à votre avis ? Vu les prix fous qu’atteignent certaines « œuvres », comme la fameuse banane scotchée au mur, l’impact médiatique serait pourtant équivalent…
CS : C’est vrai que le patrimoine est visé. D’un point de vue symbolique et médiatique, attaquer une banane, fruit naturel, cadre mal avec la logique écolo. Mais surtout, c’est quasiment impossible car la banane est un multiple. Abîmée, mangée dans une mise en scène protestataire, elle serait remplacée sans problème, comme beaucoup d’autres œuvres d’AC (art contemporain, officiel et financier (2)) fonctionnant ainsi. En soi, les objets qui les composent ont peu de valeur, c’est le geste, le concept abstrait qui en a, et que l’acheteur a acquis officiellement sous forme de protocole. Enfin, l’artiste vivant, son collectionneur et investisseur, les médias qui les soutiennent, crieraient à l’atteinte à la liberté d’expression, au retour infâme de la censure. C’est donc plus facile de s’en prendre aux artistes morts, ils ne protestent pas. Les œuvres anciennes sont souvent uniques donc précieuses, connues, aimées du grand public. Il faudrait connaître la sociologie des jeunes écologistes : s’ils sont issus des rangs « bobo » comme cela semble être le cas, un anti-populisme primaire n’est pas à écarter… où le patrimoine est ringardisé, moqué. Enfin, à l’insu des jeunes naïfs, on ne peut exclure un « conflit d’intérêt » : les groupes écologistes reçoivent des subsides, la spéculation via l’Art financier étant fort répandue chez les gens fortunés, il y a fort à parier que ceux qui financent, voire téléguident les militants écologistes, sont aussi de gros collectionneurs d’AC…
Actu-Juridique : En quoi les écologistes se trompent-ils quand ils s’en prennent à la peinture ?
CS : Dans « Bienfaits du beau » (2) j’examine la célèbre affirmation de Dostoïevski dans L’Idiot, « la beauté sauvera le monde » en rappelant un fait historique : on doit à un peintre de la forêt de Fontainebleau, Théodore Rousseau, l’existence de la première réserve naturelle au monde. Les peintres pré-impressionnistes de Barbizon accomplirent les premiers actes de désobéissance civile (bien avant Thoreau) pour contrer une administration déforestant à tout va, Révolution industrielle oblige. Th. Rousseau lance alors une pétition qui poussa Napoléon III à accorder la toute première réserve naturelle dite, logiquement, « réserve artistique ». G. Sand, dans un des premiers manifestes écologiste en 1872, met à égalité la forêt « monument naturel » et les chefs-d’œuvre architecturaux. Elle ne les plaçait surtout pas en opposition comme nos jeunes écologistes amnésiques s’en prenant à Claude Monet qui, c’est un comble, fit partie de ces artistes engagés, pionniers de ce qui ne s’appelait pas encore « écologie » !
Actu-Juridique : Qu’est-ce que ces actions nous disent de notre époque et de son rapport à la beauté ?
CS : Ceux qui pensent protester contre un mal rongeant la planète, contribuent à le propager, se comportant dans les musées en pays conquis, comme les industriels dans la nature : même mépris, même ingratitude, même arrogance du « moi, j’ai raison ». Mais il est vrai que la post-modernité a rendu les bienfaits du beau (surtout artistiques) incompréhensibles, elle les réduit à un simple plaisir sensible de consommateur.
Actu-Juridique : La beauté, telle qu’elle s’exprime dans les chefs d’œuvre artistiques, est-elle l’ennemie de la planète ?
CS : Bien sûr que non ! La nature a été et reste l’inspiratrice de nombre de chefs d’œuvre : ainsi des individus très « cérébraux », peu attirés par la nature, l’ont découverte puis aimée à travers l’art, les paysages peints en particulier. Mon livre s’ouvre sur une critique de l’utile affronté au beau depuis l’antiquité, et préalable à ces bienfaits qui vont de la « catharsis », thérapeutique découverte par Aristote au théâtre, jusqu’aux acquis de l’art-thérapie sur la douleur et l’anxiété, aujourd’hui mesurés et même étendus à la gente animale, la musique apaise réellement les animaux : Orphée n’est pas qu’un mythe grec ! Sans oublier la sublimation artistique, chère à Freud, le beau sait rasséréner le corps et l’esprit. Comme notre concentration doit s’adapter à l’œuvre envisagée, la beauté muscle aussi notre attention alors que la technologie la fragmente, l’épuise via l’addiction numérique. L’expérience du beau embrasse l’ensemble de la personne, permet de se ressaisir en un tout signifiant. Mieux, la beauté illimite celui qui la contemple ; il devient ce qu’il regarde : plusieurs voies spirituelles s’en sont dégagées que détaille le livre. Le beau est plénitude, harmonie avec nous-même, doublée d’une réconciliation avec le monde !
Actu-Juridique : Que diriez-vous à ces activistes sur l’utilité de la beauté, si vous les aviez en face de vous ?
CS : Difficile, ils sont sous l’emprise d’une idéologie qui mobilise leur peur. La Justice, qui tantôt les condamne tantôt les relaxe, ne les aide pas à y voir clair. Or c’est souvent le réel qui arrête une idéologie : quand l’adepte se rend compte que ces actes sont contre-productifs… Même quand leurs arguments sont d’origine scientifique, leur comportement ne l’est pas et discrédite leur cause et argumentaire. Autour de moi, ceux qui votaient écologiste ou finançaient leurs associations, ne le font plus pour cette raison. Je leur proposerais d’abandonner le ressentiment pour pratiquer l’admiration car l’art (sauf celui dit « contemporain » qui ne jure que par transgressions et spéculations) est profondément admiratif de la beauté de la nature. L’admiration conduit à la gratitude qui bonifie celui qui l’éprouve autant que celui, ou ce, qui en est l’objet. Être ouvert à la beauté artistique, c’est s’ouvrir à la célébration du monde donc à la nature or, on ne détruit plus ce que l’on aime et chérit : on le protège. Il faut cesser d’opposer beauté artistique et naturelle ; donc d’abord redécouvrir qu’elles sont intrinsèquement liées dans leurs bienfaits mêmes ! Mais un doute m’étreint : ces écologistes, exaltés par l’action ou des idéaux abstraits, sont-ils encore sensibles à la beauté de la nature, à la beauté tout court ?
(1) Bienfaits du beau, Editions Boleine, mars 2026.
Déjà parus : Anatomie de la Beauté (Boleine – octobre 2025) et Géographie de la Beauté (Boleine – novembre 2025)
(2) Cet Art dit contemporain est analysé dans un autre livre : Ch. Sourgins, « Les mirages de l’Art contemporain », en poche chez Eyrolles, 2023.
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