À lire : deux enquêtes passionnantes sur les origines de l’ère victimaire

Publié le 18/04/2024

Deux ouvrages sortis en mars abordent la question de la place grandissante de la victime dans notre société. Ils éclairent utilement un phénomène que les professionnels de la justice observent depuis un certain temps et auquel le droit n’est peut-être pas totalement étranger. 

À lire : deux enquêtes passionnantes sur les origines de l'ère victimaire

Phénomène aperçu et dénoncé depuis longtemps dans le monde judiciaire, la montée en puissance de la victime dans la société en général a mis plus de temps à attirer l’attention. Deux ouvrages viennent de sortir qui explorent chacun à leur manière exactement la même idée : quand et comment la victime a-t-elle pris la place du héros ? Comment est-il possible que l’on brandisse aujourd’hui sa souffrance comme une sorte de privilège donnant accès à un statut sacré ?

L’affliction, un marché ? 

Le premier a les honneurs des vitrines de libraire et des têtes de gondoles dans les magasins de biens culturels. Et pour cause, son auteur est célèbre. Il s’agit de l’essayiste Pascal Bruckner qui publie chez Grasset (mars 2024) « Je souffre donc je suis. Portrait de la victime en héros ». Dénonçant « l’aristocratie des dolents », l’auteur traque les excès du néoféminisme, des décoloniaux et autres machines à fabriquer des souffrants revendiquant tous les privilèges à titre de réparation de leur état, ad vitam aeternam. D’où vient ce phénomène ? Du christianisme et de ses martyrs ? Peut-être. De la déception engendrée par les deux grandes révolutions française et américaine qui n’ont pas apporté le bonheur escompté ? Des régimes totalitaires du XXe siècle et de leurs massacres ? Des progrès qui fabriquent autant de problèmes qu’ils en résolvent ? Toujours est-il que nous sommes devenus hypersensibles et que, loin de nous employer à dominer nos passions, nous les brandissons au contraire car souffrir est devenu un statut enviable. Parmi les causes de cette situation, l’auteur pointe l’article 1382 du Code civil (aujourd’hui devenu l’article 1240) qui a remplacé la souffrance rédemption par la souffrance réparation. Le droit aurait ainsi créé un « marché de l’affliction ». À moins qu’il y ait simplement répondu, serait-on tenté de lui objecter.

Conquérir le statut de victime suprême

Dans ce contexte, c’est évidemment la Shoah qui sert de référent absolu, mais se trouve aussi de facto à la source d’une concurrence acharnée pour conquérir le statut de victime suprême. Pascal Bruckner, après avoir dressé la géographie de la souffrance, appelle à sortir de cet état en soulignant la nécessité des héros, « antithèses » des victimes, mais aussi et peut-être surtout des antihéros du quotidien « ce ciment invisible » qu’incarnent par exemple les infirmières et plus largement tous ceux qui se dévouent aux autres.  Le salut passe selon lui par le pardon et le courage d’endurer. « Nous sommes plus forts que nous le croyons, nos ennemis plus faibles qu’ils ne le pensent. Mais notre plus grand ennemi est en nous, il s’appelle l’affolement, la haine de soi, la complaisance au malheur » conclut Pascal Bruckner.

À lire : deux enquêtes passionnantes sur les origines de l'ère victimaire

Le deuxième ouvrage s’intitule « Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré » paru chez Gallimard dans la collection NRF essais  (mars 2024). Il est signé François Azouvi, philosophe et historien, directeur de recherche au CNRS. Si le thème est le même, cette fois il s’agit d’un travail de recherche approfondi qui ne se contente pas de recenser et critiquer le nouveau pouvoir de la victime, mais s’efforce d’en trouver l’origine et d’en décrire la nature. L’auteur prend comme point de départ la guerre de 14 qui représente à ses yeux l’apothéose de l’héroïsme. Suarès à l’époque ne compare-t-il pas d’ailleurs les soldats dans les tranchées à « des saints dans des couvents » ? On le sait, l’héroïsme sortira ébranlé du carnage que fut la première guerre mondiale. L’héroïsme toutefois résiste encore en prenant les traits non plus de la figure du guerrier, mais du dépassement de soi à la manière de Saint-Exupéry. Durant la seconde guerre mondiale, le héros a le visage du résistant. Il va bientôt disparaître.

« Les droits de l’homme viennent conférer aux victimes le statut juridico-métaphysique qui leur faisait défaut »

C’est avec la Shoah que s’opère la grande bascule, constate Azouvi comme Bruckner. Les morts de la solution finale et les survivants de la déportation constituent dans les années cinquante et soixante en Occident le moteur de la construction victimaire, note l’auteur qui se livre à un travail méticuleux pour décrire l’évolution de perception des victimes depuis la fin de la guerre jusqu’au tournant que constitue le film de Claude Lanzmann (1985). Peu à peu, le caractère négatif attaché à la victime s’efface tandis que s’amorce un processus de sacralisation des victimes du judéocide. Sur cette matrice vont venir se greffer les luttes décoloniales, mais aussi les nouveaux combats féministes. Comme Pascal Bruckner, François Azouvi pointe le rôle joué par le droit. Au début des années soixante-dix « Les droits de l’homme viennent conférer aux victimes le statut juridico-métaphysique qui leur faisait défaut et les victimes apportent aux droits un poids théologico-moral qu’ils n’avaient pas » analyse l’auteur. Lorsque Robert Badinter est nommé à la Chancellerie, il fait des victimes une « cause nationale ». Ainsi se parachève la construction de l’ère de la victimisation que nous connaissons aujourd’hui. Dans les années quatre-vingt-dix, le système s’emballe par l’effet de la loi de double frénésie dégagée par Bergson. Selon celle-ci, la vie est faite de tendances divergentes et complémentaires qui se limitent mutuellement. Or, en même temps que la victime monte en puissance, la transcendance incarnée par la Nation et l’État s’efface. Faute d’être contenu, le phénomène victimaire s’emballe. Et c’est encore la loi qui agit comme un moteur. La loi Gayssot d’abord qui constitue selon l’auteur « le point de départ » de l’emballement législatif et compassionnel. Ce texte qui fait apparaître, selon le mot de Guy Carcassonne, « une catégorie à vraie dire stupéfiante », celle de « la vérité historique par détermination de la loi ». Suivront une pléthore de lois mémorielles fabricant de nouvelles catégories de victimes.

À l’heure actuelle, la victime est devenue l’incarnation du Bien et donc du Vrai parce qu’elle est la nouvelle incarnation du sacré. Ici François Azouvi se sépare de Pascal Bruckner. Ce sacré n’est pas issu du christianisme à ses yeux, mais d’un a-christianisme : « pas de Dieu, pas de transcendance, pas d’église, seulement des officiants et des fidèles. Seulement des victimes et des pêcheurs sans réelle rédemption possible ». On comprend mieux à la lumière de ces passionnants travaux les débats actuels sur la place de la victime dans le procès et les changements profonds qu’elle exige de notre système juridique, depuis l’inversion de la charge de la preuve jusqu’à la suppression de la prescription en passant par la légitime défense différée pour cause de sidération. Les ouvrages se répondent autant qu’ils se complètent, formant un diptyque passionnant sur ce phénomène de société qui ne cesse de monter en puissance. Brillant mais brouillon, l’essai de Pascal Bruckner réconfortera ceux que l’actualité agace en partageant leur colère tout en leur proposant une possible issue. Précis et documenté, l’ouvrage de François Azouvi répondra aux questions de ceux qui veulent comprendre comment on en est arrivé là et où tout ceci risque de nous mener…

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