Ce que disent les notes

Eliogabalo de Cavalli à Garnier

Publié le 11/10/2016

Eliogabalo.

Agathe Poupeney/OnP

L’Opéra de Paris vient de s’offrir une première assoluta avec l’entrée au répertoire d’Eliogabalo au Palais Garnier. Ultime ouvrage connu des 27 laissés à la postérité par le compositeur vénitien Francesco Cavalli (1602-1676), fort célébré au Seicento, Eliogabalo narre l’histoire peu édifiante de l’empereur Héliogabale qui régna sur Rome de 218 à 222 de notre ère, personnage sulfureux, débauché, pervers et sadique. L’opéra le voit se mettre en scène jusqu’à sa propre décadence. Le schéma dramatique est relativement simple : deux couples de jeunes amants voient leurs amours contrariés par les caprices libidineux et la volonté de possession inassouvie de ce César annonçant quelque Don Giovanni. Il périra sous les coups de sa propre garde militaire. Chacun des trois actes culmine par une scène spectaculaire : le Sénat des femmes, au Ier, où sous le travestissement, tout semble permis, le banquet, au IIe, prétexte à projet d’empoisonnement d’un rival encombrant, et les jeux du cirque au dernier. Le livret, dont l’auteur est resté inconnu, est d’une belle qualité littéraire : la perfidie du langage rejoint la haine dans les actes.

La régie est confiée à Thomas Jolly, un des représentants très en vue de la jeune génération des metteurs en scènes français, habitué des grands défis. Qui propose une vision finalement assez sage, là où l’on attendait quelque excès. L’idée force de la dramaturgie a été de creuser dans le passé du personnage pour en restituer la vraie personnalité, pas aussi hystérique et dépravée qu’on le pense ; en tout cas ne versant pas du côté d’un Néron ou d’un Caligula. Mais plus centrée sur l’égocentrisme d’un homme pervers, efféminé, capricieux, jouisseur et libertin. Thomas Jolly inscrit son parcours dans une décoration à double entrée : un ensemble construit d’estrades et d’escaliers censés décrire l’ordre romain et sa rigidité, et un travail extrêmement élaboré sur la lumière pour restituer l’insaisissable du personnage, son refus de l’ordre établi. Grâce à l’utilisation de projecteurs fixes, empruntée au spectacle rock : de fins faisceaux lumineux sculptent l’espace, le construisent ou le déconstruisent, créant des lieux éphémères, des figures géométriques multiples. Reste que pour développer son potentiel visuel, cette technique nécessite de s’inscrire dans un environnement noir, d’une certaine austérité. Mais des costumes aux couleurs chamarrées, notamment ceux du personnage titre, qui empruntent au culte solaire, apportent une note chatoyante bienvenue.

L’autre artisan de la réussite est Leonardo García Alarcón, qui avec son merveilleux orchestre Cappella Mediterranea, insuffle une vie de tous les instants à une partition magistrale. Qui privilégie un récitatif arioso, proche du recitar cantando montéverdien, et des courtes arias enchaînées. Comme de belles ritournelles dansantes. Surtout, le chef, dont on sait l’empathie avec le compositeur, ménage avec un sens inné les enchaînements soudains qui transforment l’atmosphère, passant du tragique au registre plus léger, voire comique.

La distribution est un sans faute. Dans le rôle titre, Franco Fagioli achève un formidable portrait aussi bien scénique que vocal. À la démarche un brin étudiée dans sa gestuelle langoureuse font écho un art consommé de la vocalise et un chant de la plus haute tenue. Paul Groves est un Alessandro de stature qui propose un ténor expressif comme un personnage hiératique dont on ne doute pas un instant de la sincérité. Autre contre-ténor, le jeune Valer Sabadus offre à Giuliano un timbre éthéré et une prestation qui s’affirme au fil de la soirée. Nadine Sierra, Gemmira, et Elin Rombo, Eritea, possèdent deux sopranos bien différenciés, tendu dans le premier cas, épousant un destin dont l’issue tragique, une tentative de viol, est évitée de justesse, plus lyrique dans le second, à l’appui d’une composition pathétique de femme déshonorée. Remarquable aussi la composition d’Emiliano Gonzalez Toro qui campe une nourrice plus vraie que vraie, nantie d’un baryton bien sonore. La contribution du Chœur de chambre de Namur est tout aussi valeureuse, poursuivant là une collaboration avec García Alarcón amorcée de longue date. Une jolie découverte.

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Référence : LPA 11 Oct. 2016, n° 120w2, p.16

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