En immersion avec la CGLPL, D. Simonnot, le dessinateur M. Sapin confronté à l’état des lieux d’enfermement
Le titre de la nouvelle bande dessinée de Mathieu Sapin, En liberté, semble surtout faire référence à la latitude que lui a laissée la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot, pour partager avec les citoyens la situation des détenus. Après une année d’immersion avec elle et ses équipes, il dévoile la réalité des conditions de vie derrière les barreaux. Avec sensibilité et humour bienvenu.

Sa BD, intitulée « En liberté », publiée chez Dargaud*, est « une restitution du réel », indique, vendredi 4 septembre, Mathieu Sapin. Pour la première fois, il dédicace l’ouvrage à la librairie Les Traversées (Ve arrondissement parisien). « Par rapport aux reportages vidéo, le dessin permet d’être très descriptif, tout en étant générique », ajoute l’artiste dont les œuvres sont systématiquement saluées. C’est Yanne, une collaboratrice de Dominique Simonnot, qui a pensé faire appel à lui pour ouvrir la prison aux citoyens de manière distrayante, bien que le thème prête plutôt à pleurer.
À la gauche du dessinateur, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui achève son mandat de six ans en octobre, est émue, fière de ce qu’il donne à voir en une forme de synthèse de sa mission, « les années les plus extraordinaires de toute ma vie ». Si elle a dû batailler fort, s’il y a eu « des larmes de rage », Dominique Simonnot a « remporté pleins de bagarres » aux côtés d’avocats, d’associations, dont l’OIP (Observatoire international des prisons). Il faut toutefois s’armer de patience : « Entre les visites, le rapport, les recommandations, les saisines, il s’écoule un an, un an et demi, avant d’avoir des résultats. Mais on les obtient. Peut-être qu’un jour, l’État en aura marre de payer pour ses négligences. » Elle espère que se poursuivra, avec l’énergie qu’elle a su déployer depuis 2020, son combat pour la dignité et les droits des gens privés de liberté.
« Les toilettes sont nettoyées une fois par mois »
En tout cas, la bande dessinée est une vraie réussite. Mathieu Sapin, qui se figure en Tintin candide, rapidement abasourdi par ses découvertes, invite d’abord le lecteur dans « sa » cellule du QLCO de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), quartier de lutte contre la criminalité organisée où sont isolés les parrains du narcotrafic, notamment. Il s’y est fait enfermer pour « mesurer la valeur inestimable de la liberté ». Accueilli par « un golgoth » encagoulé et casqué, il montre sa cellule spartiate avant de s’attabler et dessiner. C’est parti, visite des lieux qu’il a inspectés avec la CGLPL et ses équipes.
Première halte au commissariat de police des Lilas (Seine-Saint-Denis). Le contrôle de l’autorité administrative indépendante s’y exerce aussi (voir ici les établissements où elle peut accéder librement). Les cellules de gardés à vue sont « infectes » : « paillasse plastifiée immonde », « zéro lumière », « chiottes à la turque bouchées », décrit le dessinateur. « Les toilettes sont nettoyées une fois par mois », déclare la commandante. Face aux visiteurs médusés, elle précise : « Les prévenus les mettent dans cet état ». « Disons que les occupants participent à leurs propres turpitudes », ajoute le major. Serait-ce effectivement le cas que cela n’excuserait en rien l’absence totale d’entretien.
Direction le tribunal judiciaire de Bobigny où échouent les prévenus après la rétention en l’hôtel de police des Lilas. « Déjà, de l’extérieur, on est chez Kafka », note le reporter au crayon, entraîné au « dépôt », en sous-sol du « gros machin tentaculaire ».
« En fait, Dominique [Simonnot], c’est Tom Cruise… »
Dans la « souricière », où patientent les suspects avant leur comparution, le procureur a désigné « une référente » après qu’une femme y a été violée par deux fonctionnaires en octobre 2025. L’exploration sous terre dépeint un univers cacophonique où « tout le monde semble perdu » entre la faim, la fouille, « l’attente et la fébrilité », avant d’être amené en salle d’audience « par un long et lugubre couloir » et un escalier en colimaçon.
Les planches nous conduisent à Marseille, auprès de mineurs détenus. Là, Mathieu Sapin réalise qu’« en fait, Dominique, c’est Tom Cruise… ou, pour être plus précis, c’est Ethan Hunt », héros de la série “Mission : Impossible”, puisqu’il lui faut « exécuter une mission délicate en un temps relativement court ». À ses yeux, l’acteur et la CGLPL partagent « un mental d’acier ».
Ici, on mesure le manque de personnel et le désarroi des jeunes enfermés. L’un d’eux : « À 7 ans, qu’est-ce que t’as fait de mal au monde pour qu’on t’enlève à tes parents ? » Longuement interrogé, un éducateur raconte son quotidien, regrettant que la détention des mineurs soit « le parent pauvre de la Protection judiciaire de la jeunesse ». Il apparaît affecté. Autant que les ados qui se livrent sur leur vie entre les murs.
Le rapport sur ces unités – « une catastrophe où qu’on porte le regard » – sera suivi d’une campagne médiatique : « Finalement, cette mission n’était pas si impossible », en conclut l’auteur.
« Ce monsieur, il est sous contrainte depuis 2023 »
Le voici ensuite dans un centre de soins à Bully-les-Mines (Pas-de-Calais), où cohabitent « des aigus » et « des réhabilitations », avec six psychiatres. Un prisonnier arrive de Bapaume, il a tenté de se suicider. Il ne comprend pas pourquoi il est isolé. Mais pas chez « les aigus », aux chambres sous vidéosurveillance H24. Certains y sont placés sous contention, « toujours en dernière intention », assure la soignante. Comme ce « patient difficile » attaché au lit : « Ce monsieur est sous contrainte depuis 2023 », annonce-t-elle. Échange lunaire dans sa chambre, avec lui qui voit en Mathieu Sapin « un petit Schtroumpf ».
Le dessinateur se concentre cinq mois plus tard sur le Centre de rétention administrative (CRA) de Geispolsheim (Alsace) qui ressemble à « un camp d’internement sordide ». Y sont enfermés « les retenus sous obligation de quitter le territoire », « à 99 % musulmans » et privés de « viande halal » : « On a faim », se plaignent-ils, déplorant que le consul algérien ne vienne jamais. Un policier, « désabusé », se confie : « On sent que les budgets ne sont plus là. » Il retire les piles des télécommandes de télé, « sinon, ils les avalent ». Prêts au pire pour fuir le CRA.
« Je ne vous accueille pas, c’est un rendez-vous imposé »
Les visites se poursuivent à la maison d’arrêt de Nantes, où l’on découvre le parcours d’un nouveau au « quartier arrivants ». Puis l’ambiance, « les cris et insultes », la violence « des blédards qui sortent en promenade avec des céramiques » (couteaux échappant aux scanners et détecteurs), l’état d’une cellule, 9 m2 occupés par trois détenus, dont un homme handicapé en fauteuil roulant, et enfin le quartier des femmes où il y a « 18 matelas au sol », soit 30 % d’entre elles qui dorment à terre.
La situation, difficile, reste cependant supportable par rapport à celle qui attend l’artiste à la maison d’arrêt de Fresnes (Val-de-Marne). L’équipe de contrôleurs est durement reçue : « Je ne vous accueille pas, c’est un rendez-vous imposé », lance le directeur. Il poursuit : « Vous me permettrez de sourire doucement à l’évocation de “l’objectivité du CGLPL”. » Il embraie sur la présence de nuisibles : « Quand il y a des hommes, il y a des rats. »
Les premiers apparaissent dans la cour de promenade. « Faites un tour au sous-sol du côté des cuisines, conseille un prisonnier. Y en a qui sont aussi gros que des chats. » « C’est vrai », confirme un surveillant qui se gondole. Mathieu Sapin en croisera d’autres entre les étages de la prison conçue en 1898, « où rien n’est aux normes » bien qu’elle soit une des plus peuplées, et contrainte de fonctionner avec un surveillant pour 300 incarcérés.
Il faut voir l’état des douches moisies, des cellules dégoûtantes où traînent des barquettes d’aliments « réchauffées tellement fort qu’elles ont fondu ». Heureusement, les dessins atténuent le sentiment de répulsion. « C’est la première fois que j’entends des détenus dire : “On a peur que des rats nous montent dessus” », témoigne Dominique Simonnot, qui s’avoue « ulcérée par le manque de courage politique. C’est honteux que l’État laisse faire. » Mathieu Sapin rapporte avoir « appris des tas de choses » sur son pays, la société, notre époque. Nous aussi, en le lisant.
Au 1er août, le taux de surpopulation carcéral s’élevait à 141,6 %, et même 175 % dans les maisons d’arrêt. Les prisons comptent 89 668 détenus pour 63 303 places, 7 956 matelas au sol. Ce qui place la France au dernier rang en Europe, avec la Turquie.
* « En liberté », de Mathieu Sapin, Éditions Charivari-Dargaud, 96 pages, 21,50 euros

Référence : AJU506316