Godard, Le Redoutable

Publié le 16/11/2017

Le redoutable

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Qui se souvient de Dziga Vertov et du groupe du même nom ? Et de Jean-Pierre Gorin ? Et des maos et des situationnistes ? Le plus cinéphile de nos cinéastes — on a reconnu Michel Hazanavicius — signe autour de ces personnages d’un autre temps (déjà) un film épatant et érudit. Sur le ton de la comédie et grâce à un Louis Garrel toujours impeccable et juste, quel que soit le rôle, Le Redoutable réussit son pari. Le défi était énorme puisque Jean-Luc Godard est le sujet. Mais pas que.

De Godard à JLG, l’histoire d’une disparition

C’est le thème du film qui se focalise sur les années 1967-1970 où Jean-Luc Godard, devenu l’icône pop des années chinoises et soixante-huitardes, va s’émanciper de la Nouvelle Vague et chercher une autre voie. Coléreux, jaloux (à l’encontre de Marco Ferreri avec qui l’épouse de Jean-Luc Godard, Anne, tourne La semence de l’homme, ce qui vaut des scènes d’anthologie), il se fâchera avec Bernardo Bertolucci et ne saura plus tout à fait où il en est (à moins qu’il n’ait trouvé enfin sa vérité !) puis se plonge dans l’expérience du groupe Dziga Vertov. Ou comment subissant l‘influence de Jean-Pierre Gorin, qui le conseille pour La Chinoise, il tentera l’expérience difficile d’un cinéma autogestionnaire où il apprendra à ne plus jouer la vedette. Ça ne durera pas longtemps. Jusqu’à ne plus faire/être Godard et devenir JLG, thèse du film, le cinéaste anti, voire hors-système, au point d’en devenir l’énigmatique et insaisissable électron. Avec au moins deux questions majeures : 1) au fond, qui fut le vrai Jean-Luc Godard, celui des années chinoises ou celui de l’homme qui écrit le cinéma et ne le filme plus ? 2) Jean-Luc Godard a-t-il vraiment eu un jour envie de faire du cinéma − ce qui n’est pas certain ? On mesure alors mieux la prouesse extraordinaire d’un type qui a laissé dans la mémoire cinéphilique des pépites inoubliables. De la cinéphilie, il est d’ailleurs temps d’en parler.

Le Redoutable, film/objet cinéphilique ?

On a lu quelque part que le film de Michel Hazanavicius ne serait pas un film pour cinéphile. Ah bon ! Comme si la cinéphilie était une injure. Jean-Luc Godard, qui le connaît encore dans les nouvelles générations ?  Michel Hazanavicius a pris le parti d’un film audacieux et ambitieux sur le fond, en se colletant à la sociologie de l’époque. Il a aussi relevé le pari d’un vrai film d’auteur (et rieur) en reprenant tous les codes godardiens. Le film parle à ceux qui, déjà instruits du cinéma de ces années-là, vont piaffer au vu de telle scène, telle citation, telle réplique décalée sur ce qu’est (ou n’est pas) un acteur. On salue au passage les dialogues au rasoir. Le Redoutable pourra évidemment aussi ravir les curieux, découvrant le cinéma de ces années bénies. Et tous ceux qui se posent la question de savoir si depuis la Nouvelle Vague l’histoire du cinéma européen est celle de son héritage ou de sa liquidation.

On ne saurait terminer sans évoquer la muse

Le scénario est inspiré du livre Un an après (Gallimard, 2015), écrit par Anne Wiazemsky, la petite-fille de François Mauriac, muse et épouse, pendant un temps, de Jean-Luc Godard. Le temps de tourner sous sa caméra le personnage de Véronique, dans La Chinoise, et quelques autres films ; le temps des amours — et déjà des doutes —, des crises et des éloignements. On a lu que se fonder sur une seule version, celle d’Anne, au motif que Jean-Luc Godard est un géant plombe la valeur du film. On ne voit pas le problème, l’auteur réalisateur est libre de son parti. Anne Wiazemsky est jouée par Stacy Martin, dont la critique a salué la performance. On a cru comprendre et lire qu’Anne Wiazemsky a aimé le film de Michel Hazanavicius. Elle a dû, comme nous, sourire et rire de nombreuses fois. On aime imaginer que c’est avec ces petits bonheurs en tête qu’elle est partie rejoindre le cimetière de Montparnasse quelques semaines à peine après la sortie du film. À l’heure où nous écrivons, Le Redoutable a disparu de certaines salles en province. C’est bien dommage. À défaut de le voir encore à Paris, restera le DVD. En attendant, repassez-vous les films de Vertov et de Gorin. Et évidemment tout Godard !

 

 

 

 

 

LPA 16 Nov. 2017, n° 130v3, p.23

Référence : LPA 16 Nov. 2017, n° 130v3, p.23

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