HISTOIRE. Face au massacre de Maillé, le 25 août 1944, l’impuissance de la justice

Publié le 17/08/2026 à 9h00

Le 25 août 1944, les SS massacrent 124 personnes dans le petit village de Maillé, en Touraine. Malgré plusieurs procédures judiciaires des deux côtés du Rhin, le crime restera impuni. Récit. 

HISTOIRE. Face au massacre de Maillé, le 25 août 1944, l'impuissance de la justice
La maison du souvenir à Maillé (Photo : ©Joël Thibault)

Petit frère d’Oradour sur Glane avec ses 124 victimes, Maillé est soumis au même sort le 25 août 1944. Village paisible du sud Touraine, près de Sainte Maure, Maillé paie de la vie de ses habitants, hommes, femmes et enfants les actes de résistance qui se produisent à proximité dans les jours précédents. Mais les auteurs avaient-ils vraiment besoin de ce prétexte ?  Le massacre de Maillé est avant tout un fait d’injustice, un fait de la guerre aveugle et inhumaine. C’est aussi un crime et par là-même un fait de justice. Intéressons-nous donc au travail de la justice face à ce drame.

Il commence avec le procès-verbal que dresse la gendarmerie de Sainte Maure dès le lendemain. Il contient un seul témoignage digne d’intérêt, celui de Mauricette Duprey. Elle était à cette époque femme de chambre auprès des soldats allemands basés à Sainte Maure. Elle est la première à évoquer le lieutenant Schlüter comme l’un des principaux responsables de la tuerie. Il a eu, selon elle, un contact le 24 au soir avec le commandant d’une formation de SS venue de Châtellerault et ils sont partis ensemble en direction de Maillé. À son retour, le 25 vers 13h il a déclaré avoir fait « un grand malheur » à Maillé.

Deux procédures, l’une française, l’autre allemande

À partir de là, deux procédures se succèdent, l’une par la justice française, l’autre par la justice allemande. Certes, il est aussi fait état du massacre de Maillé lors du procès de Nuremberg, mais noyé au milieu de toutes les exactions allemandes pendant l’occupation, il est vite oublié. Il faut dire que le maire de l’époque ne juge pas bon de répondre à la convocation à témoin qui lui est adressée par la juridiction allemande d’exception.

Les autorités militaires et civiles françaises qui travaillent de 1945 à 1952 ne font pas montre d’une grande efficacité. Chose étonnante les enquêteurs ne s’intéressent pas à la fameuse formation SS de Châtellerault évoquée par le témoin. On se polarise en revanche sur le camp de Nouâtre, village voisin, et on délivre des mandats d’arrêt contre ses principaux occupants. Un seul sera entendu. Il n’était pas en Touraine à cette date, mais prisonnier de la Résistance à Brive ! En 1946, le SRPJ d’Orléans reprend l’enquête et s’intéresse enfin au fameux lieutenant Schlüter. Il obtient une description susceptible de l’identifier. Cependant, il néglige lui aussi la piste des SS de Châtellerault, préférant en suivre d’autres qui se révèleront fausses après plusieurs mois d’enquête. C’est ainsi que l’on retrouve la piste d’un Walter Schlüter, mais il démontre qu’il n’était pas sur le sol français en 1944.

Fin 1949, c’est une enquête au point mort qui est transmise au tribunal militaire de Bordeaux. Un juge d’instruction se met au travail. Il dénonce et s’efforce de réparer les erreurs et les insuffisances de ses prédécesseurs. Il va tout d’abord, six ans après les faits, et alors que l’on en connaissait dès le début l’existence, procéder à l’audition d’un témoin fondamental, Lucette Fortier. Cette tourangelle née en 1921 est présentée, ce qu’elle dément, comme la maîtresse du lieutenant Schlüter. Vivant en tout cas dans l’entourage de l’armée allemande, elle est en mesure de fournir de précieux renseignements sur celui-ci. Son prénom d’abord, Gustav, qui était ignoré jusqu’alors. Sa région d’origine et son lieu d’affectation. Le 27 juin 1950, l’individu est, sur demande française, interrogé par les autorités allemandes à Hanovre. Il nie formellement connaître Maillé et avoir participé à un quelconque massacre. Il est cependant reconnu sur photographie par plusieurs témoins français, dont Lucette Fortier.

HISTOIRE. Face au massacre de Maillé, le 25 août 1944, l'impuissance de la justice
Le lieutenant Gustav Schlüter confie le lendemain du massacre avoir « fait un grand malheur » à Maillé.

Le principal suspect en fuite 

Dès le lendemain de son audition, Gustav Schlüter disparait dans la nature. En réalité, il est passé en zone soviétique où il peut, en pleine guerre froide, dormir tranquille. C’est ainsi que se clôt la procédure française : le 21 septembre 1951, une ordonnance de non-lieu est rendue contre tous les soldats allemands suspectés, notamment ceux de Nouâtre, et le 20 février 1952, une condamnation à mort par contumace est prononcée par le tribunal militaire de Bordeaux contre Gustav Schlüter. On apprendra par la suite que celui-ci, a regagné Hambourg et est décédé à son domicile le 21 octobre 1965.

Toute action judiciaire s’arrête alors. La française en raison de la prescription de vingt ans des crimes de guerre récemment votée, l’allemande à cause du décès de la seule personne condamnée par la justice française. Le crime abominable de Maillé reste donc impuni. Pourtant la mémoire ne meurt pas. Maillé, à la différence d’Oradour, a été entièrement reconstruit et, en 2006, la Maison du Souvenir ouvre ses portes. C’est ce qui détermine le parquet de Dortmund à cette époque à engager une troisième procédure judiciaire. Pourquoi n’avoir condamné qu’un seul responsable alors que tant d’autres ont été impliqués dans l’entreprise criminelle ? Il faut savoir qu’Outre-Rhin la prescription n’existe pas. Cependant l’enquête s’avère difficile, quasi impossible tant d’années plus tard. En octobre 2016, elle est classée sans suite. Il faut relever que dans ce classement le rôle de la division SS de Châtellerault est mis au conditionnel dans la mesure où la justice allemande considère que onze unités seraient susceptibles d’avoir perpétré ce massacre. Un comble et un crève-cœur pour ceux qui espéraient encore placer des assassins en face de leur crime.

Dans son excellent ouvrage « Maillé, 25 août 1944. Du crime à la mémoire » paru aux éditions Sutton en 2018, l’historien Sébastien Chevereau, chef de projet pour la création de la Maison du Souvenir, tente de reconstituer les faits. D’un côté, une centaine d’hommes émanant des 196ᵉ et 197ᵉ régiments de sécurité de la Wehrmacht et du camp de Nouâtre sont présents le 25 août au matin autour de Maillé et en encerclement. Hommes d’un certain âge, ayant pour certains fait la première guerre, affectés, comme à Nouâtre, au soutien des unités combattantes, ils vont permettre le massacre des habitants de Maillé en toute tranquillité. Ils font office de sentinelles. D’un autre côté, la 17ème division Waffen SS basée à Châtellerault va entrer dans Maillé et y semer l’horreur. Elle se compose de nombreux très jeunes gens mélangés à des hommes d’expérience. Comment expliquer que Stenger, Feldkommandant de Tours et le commandant du bataillon de SS de Châtellerault soient passés au travers des mailles du filet de la justice alors qu’ils sont très certainement les véritables responsables de cette abominable tuerie ? Aujourd’hui, le drame de Maillé tente de survivre dans un océan d’oubli et d’indifférence. Il est en réalité un fait de barbarie qui a vainement réclamé le statut de fait de justice.

 

Bibliographie : « 25 août 1944 – Maillé du crime à la mémoire » – Sébastien Chevereau – Mens sana éditions 2012.

Merci à Romain Taillefait, responsable de la Maison du Souvenir à Maillé pour son aide et ses conseils.

 

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