HISTOIRE. Quand la colonie de Mettray était un modèle de traitement de la jeunesse délinquante

Publié le 14/08/2025 à 9h00

Alors que les rixes parfois mortelles entre jeunes mineurs armés de couteaux interrogent la société sur le traitement de l’enfance délinquante, Jean-Michel Sieklucki*, ancien bâtonnier de Tours et professeur à l’école du centre ouest des avocats à Poitiers, évoque la vision d’une étonnante modernité que développa, au 19e siècle, Frédéric-Auguste Demetz, fondateur de la célèbre colonie de Mettray. Avant que l’expérience ne dégénère en « bagne d’enfants », elle fut portée par une vision humaniste. Cet article est le premier volet d’une série qui en comprend trois.  

HISTOIRE. Quand la colonie de Mettray était un modèle de traitement de la jeunesse délinquante
Colonie de Mettray, école des contremaîtres.

Le 2 février 1945, une ordonnance du gouvernement provisoire de la France libérée se penche sur le sort des mineurs délinquants. Elle innove. Elle crée le juge des enfants, magistrat spécialisé pour s’occuper des mineurs. Elle met la protection, l’assistance, la surveillance et l’éducation en première ligne des préoccupations de la justice et relègue la sanction au second plan. C’est nouveau et c’est un progrès considérable. Une page qui se tourne. Les surveillants deviennent éducateurs et les anciens colons sont baptisés pupilles, c’est un réel changement à la fois d’appellation et de réalité de terrain. On peut seulement s’étonner qu’il ait fallu si longtemps pour en arriver là puisque cette dénomination nouvelle de « maison d’éducation surveillée (MES) » date en fait de 1927. On constate qu’elle a mis près de 20 ans à devenir une réalité.

Demetez, inventeur de la toute première colonie agricole pénitentiaire 

Mais qui se souvient qu’un siècle plus tôt, en 1839, un homme s’était penché sur le sort de ces « innocents coupables » (formule de Charles Lucas, inspecteur général des prisons françaises de cette époque) et avait déjà tout inventé pour leur venir en aide. Cet homme s’appelait Frédéric-Auguste Demetz. Né le 15 mai 1796 il devient avocat, comme son père, puis conseiller à la cour d’appel de Paris et, à ce titre, se trouve confronté au drame des jeunes délinquants, le plus souvent vagabonds, mendiants ou voleurs d’aliments, que les tribunaux correctionnels envoient sans états d’âme moisir dans des prisons insalubres mélangés aux pires majeurs qui les pervertissent. Si bien sûr ils sont jugés « non discernants » selon les termes innovants du premier Code pénal de 1791, ils sont acquittés et placés jusqu’à leur majorité dans un établissement dit « de correction ». Malheureusement il n’en existe quasiment pas. Demetz, humaniste convaincu, on disait à l’époque « philanthrope », abandonne à trente-huit ans sa carrière de magistrat pour se consacrer à la création de la toute première colonie agricole pénitentiaire en France. Deux années de voyage d’étude à ses frais en Europe et jusqu’aux États-Unis vont l’amener à examiner attentivement ce qui se fait ailleurs pour les jeunes délinquants. Les méthodes anglo-saxonnes sont trop dures et ne lui plaisent pas. En revanche une expérience à Horn, près de Hambourg, le séduit. Il s’agit d’un asile pour jeunes délinquants. L’accent y est mis sur une vie quasi-familiale et sur le travail de la terre. Ces gosses, victimes des illusions de l’industrialisation et de l’exode rural vers les grandes cités, doivent être ramenés à la terre et à ses valeurs fondamentales : le travail, la rigueur et la loyauté. « Loyauté passe tout » sera la maxime préférée de Demetz. Il fait aussi sienne la formule de Charles Lucas, penseur d’une évolution carcérale hautement souhaitable : « Il faut sauver la terre par le colon et le colon par la terre ».

« Un paradis au coeur de la Touraine royale »

C’est ainsi que naît, le 4 juin 1839, la société de droit privé dénommée « La Paternelle ». Elle a son siège à Mettray, près de Tours, car le vicomte Louis Hermann de Brétignières de Courteilles met à sa disposition le domaine de sept cents hectares qu’il y possède et se lance avec Demetz, son ancien camarade de collège, dans l’aventure. Mais ce dernier sait qu’il doit compter avec les réticences, pour ne pas dire plus, de l’administration pénitentiaire qui verra d’un mauvais œil qu’une mission de service public soit assurée par une société de droit privé et, surtout, que l’on ose concevoir un établissement pénitentiaire sans murs et sans barreaux. Car c’est de cela qu’il s’agit. Demetz confie à l’architecte Abel Blouet la construction d’une sorte de petit village, église au centre, dont l’accès est totalement ouvert. Comment ladite administration pourrait-elle protester quand la liste des cinquante fondateurs comprend un membre de la famille royale, Alexis de Tocqueville, Alphonse de Lamartine, Gustave de Beaumont, le marquis de Liancourt, Alexandre Gouin, sénateur de Touraine, le baron Delessert, fondateur de la Caisse d’Epargne, et que le premier président de cette société n’est rien moins qu’Adrien de Gasparin, pair de France, ancien préfet de Lyon et ministre de l’intérieur ? Les dés sont jetés et Demetz a mis toutes les chances de son côté. Il offre à la France et aux jeunes abandonnés un « paradis au cœur de la Touraine royale » (Jean Genet).

Edouard Drouin de Lhuys, ancien ministre des affaires étrangères et ancien président de La Paternelle dira de Demetz : « Il est l’œil de l’aveugle, le pied du boiteux, le bras du paralytique, et bien plus encore le père et la mère des orphelins ».

L’ambition de Demetz est d’éduquer

Demetz pense à tout et sa première préoccupation est de ne pas faire garder les colons par des gardes-chiourmes. Pas d’anciens policiers, d’anciens gendarmes ou d’anciens militaires, il ne veut pas limiter le rôle des surveillants à la surveillance. Il entend former les garçons qu’il recevra afin de les remettre dans la société dans les meilleures conditions avec un métier en main. Pour cela, il lui faut des formateurs. Le mot d’éducateur n’est pas encore inventé. L’éducation des enfants n’est pas le souci premier de la société du milieu du XIXe siècle. Alors Demetz utilise un autre mot, celui de « contremaître ». Et il crée de toutes pièces, sur le site de la colonie, ce qu’il appelle « l’école des contremaîtres ». Elle ouvre ses portes en juillet 1839. Très rapidement, aidé par les prêtres du département, il recrute des jeunes hommes (25- 35 ans) et les forme en six mois dans son école. Après avoir été successivement aspirants, puis moniteurs, ils en sortiront chefs de famille, chefs d’atelier ou chefs de culture. Ils auront vocation à enseigner les jeunes colons âgés de six à vingt ans et qui, pour la plupart, ne savent ni lire ni écrire. Si l’on en croit Augustin Cochin, grand penseur de ce temps, le but poursuivi par Demetz est atteint : « Les contremaîtres sont mêlés aux détenus, partageant leur vie, craints pour leur sérénité, aimés pour leur justice, estimés pour leurs capacités… » Demetz leur donne en effet des rudiments simples de psychologie afin d’approcher efficacement cette jeunesse en péril que beaucoup dans la société de l’époque s’accordent à dire « inéducable ». Et c’est précisément l’ambition de Demetz : éduquer. Sa philosophie est fondée sur trois piliers : la base est le sentiment religieux, le lien l’esprit de famille et l’ordre la discipline militaire. Pour lui, avec ces trois piliers, les jeunes doivent acquérir à la fois une morale et une formation professionnelle.

Il est important de savoir que l’expérience de Mettray va avoir un succès considérable. On vient visiter la Colonie de toute l’Europe. Demetz accueille ses visiteurs de marque dans l’hôtel de la Colonie qu’il a fait ériger et qui fait face au site. Ils viennent admirer l’œuvre de Demetz et s’en inspirer pour créer dans leurs régions ou dans leurs pays de pareils établissements. Malheureusement aucun n’ira jusqu’à reproduire l’école des contremaîtres et l’absence de formateurs dignes de ce nom qui en résultera les cantonnera dans une activité axée avant tout sur le disciplinaire. Il fallait certes suivre l’exemple de Mettray, mais le suivre jusqu’au bout alors qu’ailleurs on oublie précisément ce qui fera la caractéristique et le succès de la colonie tourangelle : l’école des contremaîtres.

Ni évasion ni révolte

Ainsi, alors qu’à Mettray pendant les quarante premières années, on ne connaît ni évasion ni révolte, les autres colonies de France, fleuries sur le modèle de Mettray, en vivent de nombreuses, comme aux îles du Levant ou de Porquerolles en 1866, à Saint-Maurice en 1911 ou à Belle-Ile-en-mer en 1934 et bien d’autres encore généralement motivées par une discipline abusive et violente et une alimentation infâme et insuffisante. L’enseignement, laissé à la charge de surveillants incultes et incompétents, y est totalement défaillant.

En 1877, le canton de Mettray présente 33 candidats au certificat d’études. Sur les 17 reçus 12 sont des colons et les 3 premières places leur reviennent. Demetz a su aussi  doter sa colonie de contremaîtres en nombre suffisant. En 1841 on en comptait 17 pour 119 colons pendant qu’à la colonie de Saint Hilaire dans la Vienne un instituteur et un aumônier font face à 400 détenus.

Enfin, si avant 1839 le taux de récidive des jeunes délinquants atteignait 75 %, la colonie de Mettray sous la maîtrise de Demetz a ramené ce taux effarant au chiffre de 10 %.

Frédéric-Auguste Demetz n’a certes pas été le seul à avoir de belles idées humanistes en ce milieu de XIXe siècle, mais il est assurément l’un des rares grands esprits à les avoir mises en application avec succès pendant quarante années. Seule sa mort a pu y mettre un terme à partir de 1873.  La fermeture de son école des contremaîtres par son successeur Blanchard (1873/1884) amorça le déclin de l’établissement.

 

 

Au temps des colonies

La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray est la toute première institution de ce style créée en France en 1839. Son but est, d’une part, de sortir les mineurs délinquants des prisons sordides où ils sont mélangés aux majeurs et, d’autre part, de leur assurer une éducation de base (lire et écrire) et une formation professionnelle pour leur permettre de s’insérer dans la société. Une loi du 5 août 1850 concernant l’éducation et le patronage des jeunes détenus met en évidence l’expérience de Mettray et encourage la création de colonies de ce type. À cette époque, trente-quatre colonies ont déjà été créées en France sur le modèle de Mettray, dont seulement cinq publiques. D’autres suivront, notamment à l’initiative de l’État, pour rétablir un équilibre compromis. Certaines seront à caractère agricole, d’autres maritime ou industriel. Certaines seront établies sur de grands domaines ouverts, d’autres auront un caractère carcéral derrière murs et barreaux. Beaucoup fermeront avant la Seconde Guerre mondiale, certaines passeront le cap de la transformation en institution publique d’éducation surveillée (IPES) et ne fermeront qu’à la fin du XXe siècle en raison d’une désaffection pour ce type d’établissement collectif.

 

HISTOIRE. Quand la colonie de Mettray était un modèle de traitement de la jeunesse délinquante
L’église, au centre du village de la Colonie de Mettray

 

Prochain épisode,  jeudi 21 août : « Mettray, de l’époque des barons à celle de l’abomination »

 

*Auteur de La colonie de Mettray, lumière et ombre. Editions Lamarque 2019.

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