HISTOIRE. René Courtois, l’homme qui transforma Saint-Maurice en maison d’éducation surveillée

Publié le 28/08/2025 à 9h00

Après nous avoir plongés dans l’histoire de l’ancienne colonie de Mettray et de ses méthodes innovantes pour traiter la délinquance des mineurs (lire ici et ), Me Jean-Michel Sieklucki* nous emmène à la découverte de Saint-Maurice, l’une des premières maisons d’éducation surveillée. 

HISTOIRE. René Courtois, l’homme qui transforma Saint-Maurice en maison d'éducation surveillée
René Courtois est fait chevalier de la Légion d’honneur dans les années 1950.

 

 1872 : les colonies pénitentiaires privées pour mineurs délinquants ont fleuri en France, sur le modèle de celle de Mettray à proximité de Tours, et sont largement majoritaires par rapport aux colonies publiques. L’État s’en émeut. Il vient juste de récupérer le château et le domaine de Lamotte-Beuvron, au cœur de la Sologne, propriété de l’empereur déchu. Il décide d’y créer une colonie agricole pénitentiaire. Le site de 426 hectares s’y prête merveilleusement. L’abbé Aumont, premier directeur, place la nouvelle institution sous le patronage de Saint-Maurice. Les premiers colons arrivent de la colonie des Douaires, dans l’Eure. L’objectif théorique est clair : instruire et éduquer ces jeunes défavorisés et le plus souvent abandonnés par leur famille, afin de les remettre dans la société. La pratique sera bien différente. À l’exception de Mettray qui a su, dès 1839, former des surveillants grâce à « l’école des contremaitres » instituée par son fondateur, aucune des autres colonies créées sur son modèle ne reproduira cette particularité. Toutes confieront l’éducation des enfants à des hommes sans formation et sans culture, anciens militaires, anciens gendarmes ou venant d’autres professions manuelles. Priorité est donc donnée à la discipline.

Naissance des « Maisons d’éducation surveillée »

Pourtant, Saint-Maurice apparaitra comme la colonie publique la moins dure et attirera très vite l’attention du ministre de la Justice du Front Populaire, Marc Rucart, qui en fera un véritable laboratoire expérimental. Depuis 1927, le législateur a rejeté l’appellation « colonie pénitentiaire agricole, maritime ou industrielle » qui prévalait jusque-là pour baptiser ces établissements « Maisons d’éducation surveillée ».  L’idée est belle, mais elle n’est une réalité que sur le papier. Sur le terrain, rien ne change, si ce ne sont les étiquettes. Les surveillants deviennent moniteurs, les colons pupilles. Jacques Bourquin, ancien directeur de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), le soulignera dans la revue dite de « l’enfance irrégulière » en 2007 : « En devenant pupilles, les colons étaient restés des inamendables, une seule chose avait changé pour eux, ils ne portaient plus des sabots, mais des galoches. Quant aux surveillants devenus moniteurs, ils continuaient à surveiller, on ne leur avait donné aucune formation nouvelle, là aussi le changement n’avait été que vestimentaire : ils avaient abandonné le képi pour le remplacer par une casquette ».

Il faudra près de vingt années pour traduire cette évolution dans la réalité. Mais il faudra surtout l’arrivée d’un homme providentiel. À cette époque, qui précède la Seconde Guerre mondiale, l’histoire des colonies de mineurs délinquants a été marquée par deux noms : Frédéric-Auguste Demetz, ancien magistrat et fondateur de la colonie de Mettray (1839), modèle de toutes les autres, et Charles Lucas, inspecteur général des prisons et fondateur de la colonie du Val d’Yèvre (1847) près de Bourges. René Courtois sera l’homme de Saint-Maurice. Celui qui, par sa personnalité hors du commun, va faire basculer l’institution dans un autre monde, celui de l’éducation surveillée.

Fils d’un membre de l’administration pénitentiaire, René Courtois voit le jour en prison en 1907. Après sa sortie de l’École Normale, il devient, à 22 ans, instituteur dans une de ces colonies, nouvellement appelées « maisons d’éducation surveillée », celle de Saint Hilaire près de Fontevraud. Pédagogue aux méthodes originales, il est très vite en butte à sa hiérarchie. Elle ne comprend pas son comportement. Pourquoi refuser la présence d’un surveillant dans sa classe qui se compose pourtant d’une centaine d’élèves ? Pourquoi tomber la veste après le cours et jouer au football avec les pupilles ? Après un passage par la prison des majeurs à Fontevraud et par la maison centrale de Poissy, il est remarqué par le garde des Sceaux Paul Reynaud qui l’envoie à Saint-Maurice pour y mettre en œuvre ses idées nouvelles et ainsi permettre l’entrée de cette institution dans l’éducation surveillée.

« Une souplesse avertie alliée à une autorité plus affirmée »

Il est d’abord sous-directeur, son camarade Vincent Hourcq, nommé directeur, ayant souhaité l’avoir à ses côtés. Il avait grandement apprécié Courtois à Fontevraud. Il deviendra directeur en 1944, après avoir assuré courageusement la survie de l’institution pendant l’occupation. Vincent Hourcq avait été clair quant à ses conceptions de l’action à mener auprès des jeunes délinquants : « On ne peut dire que les principes de l’éducation des pervertis, des délinquants, soient différents de ceux de l’éducation des enfants normaux. Ils sont souvent les mêmes et ne varient que dans leur application. Ils exigent de l’éducateur une souplesse avertie, alliée à une autorité plus affirmée, ainsi que l’observation de certaines règles et de mesures de précaution ». C’est un tout nouvel état d’esprit dans lequel René Courtois va s’inscrire et que les textes nouveaux, qui régissent en 1945 la situation des mineurs, vont prolonger. Désormais, l’éducation, l’instruction et la formation passent pour eux avant la répression.

René Courtois démontrera son attachement à ses jeunes pupilles en évoquant leur comportement pendant la période de guerre : « L’attitude des élèves pendant les bombardements, leur ardent désir de combattre m’encourage. C’est je crois chez une grande partie de nos jeunes délinquants que l’on trouve le plus d’idéal lorsqu’on sait gratter délicatement la couche de crasse qui les recouvre ». Mais Courtois, c’est aussi une puissante autorité, un directeur à la main leste. René Biard, ancien colon, en témoigne dans son remarquable livre « Bagnards en culottes courtes » aux éditions de la Table ronde en 1968. Il évoque, en effet, la « dérouille » salée qu’il a reçue de lui, alors qu’il arrivait de Belle-Ile-en-mer, pour lui apprendre à se lever pour parler au directeur et lui dire « Monsieur ». À côté de ce comportement quelque peu brutal, on trouve d’émouvants témoignages de reconnaissance pour le dévouement qu’il a témoigné à ses pupilles. Alors qu’avant lui, les jeunes devaient solliciter une audience pour être reçus par le directeur, Courtois confie à un inspecteur qui s’en étonne : « ils viennent jusque chez moi et à tout moment ».

Un journal nommé « Espère »

Il saura motiver les enfants et les amener en douceur à la responsabilité et à l’autonomie. Pour cela, il créera « la République de Saint-Maurice » dès la fin de 1945. Elle consiste en l’élection d’un gouvernement (président, vice-président, trésorier et six délégués aux loisirs et aux sports). René Courtois supervise, mais reste dans l’ombre. Il incite également à la création d’un journal dénommé « Espère » tenu par les pupilles. La République fonctionnera pendant douze ans et tiendra 450 réunions. Courtois accueille les avis exprimés concernant tant le choix des activités que celui des méthodes d’encadrement, et même la question plus délicate des sanctions et de la durée des temps de cellule.

Sa méthode à lui est celle dite « progressive ». Trois sections sont créées : « épreuve-normale-mérite ». Chacune comporte plusieurs sous-sections qui permettent aux jeunes de trouver, dans l’amélioration de leur condition de vie, une motivation de progression dans le travail, le sérieux et l’intégration. René Courtois a à cœur de prendre à la fois en compte la notion de groupe et l’individualisation. Et il y parvient. À titre d’exemple, les membres de la section épreuve couchent dans les dortoirs dénommés « cages à poules » des anciens temps, ceux de la section normale dans des dortoirs collectifs et ceux de la section mérite dans des chambres individuelles.

« Il n’y a que là qu’il a une chance »

Quand Courtois quitte Saint-Maurice en 1957 pour rejoindre la région parisienne, la République ne se justifie plus. Elle n’a été qu’un outil pour transformer les mentalités des jeunes et des éducateurs. Les habitudes nouvelles sont prises. Le journal « Espère » vivra encore plus d’une dizaine d’années, les événements de 1968 ayant amené quelques bouleversements dans la vie de l’institution.

René Courtois occupera plusieurs postes de responsabilité dans l’éducation surveillée au niveau national avant de prendre sa retraite en 1972. Il fermera les yeux en 1992 alors même que Saint-Maurice ferme ses portes.

Michel Henry, qui fut juge des enfants en 1945, lui rend un vibrant hommage : « C’était un gars qui avait une autorité formidable, mais un homme civilisé, pas une brute. Quand on lui confiait des gars qui allaient recommencer, qui étaient réputés incorrigibles, on se disait à peu près ceci : avec un gars comme Courtois il ne sera pas dans un bagne d’enfants, il ne sera pas maltraité ni physiquement ni psychologiquement, et en même temps, il n’y a que là qu’il a une chance ».

 

*Auteur de La colonie de Saint-Maurice, de la surveillance à l’éducation. Editions Larmaque 2024.

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