« Inass, la petite martyre de l’A10 » : hommage à la persévérance

Publié le 04/04/2024

Canal+ diffuse une série en quatre épisodes qui consacre les efforts de magistrats, gendarmes et scientifiques qui, opiniâtres, ont réussi au bout de 30 ans à identifier la petite inconnue de l’autoroute A10. Le corps avait été jeté le 11 août 1987 près de Suèvres (Loir-et-Cher). Par la qualité des témoignages, des images et du montage, les réalisateurs Pierre-Antoine Souchard et Jérémy Frey signent un film remarquable (1).

« Inass, la petite martyre de l’A10 » : hommage à la persévérance

« Je m’appelle Georges Domergue. En 1987, j’ai 30 ans, je suis un jeune juge d’instruction lorsque m’est confiée l’affaire de la petite martyre de l’A10. » Ainsi débute le premier épisode, intitulé « La découverte », sur des images magnifiques du chef opérateur Jérémy Frey. Saisi du dossier en novembre 1987, trois mois après que le cadavre de la fillette a été trouvé en bordure de l’autoroute, le magistrat voit « les frontières du mal ». Le visage mordu ne cessera « de [le] hanter ».

La force de ce documentaire repose sur l’absence de commentaire et sur le montage serré, soigné, d’archives et de moult témoignages d’hommes, de femmes, qui jamais ne se sont résignés. Grâce à eux, la fillette « âgée de 3 à 5 ans », supposait-on à l’époque, a été identifiée, puis ses parents arrêtés le 12 juin 2018. Ils restent présumés innocents dans l’attente de leur procès.

« En soulevant la couverture, j’ai découvert l’horreur »

Durant deux heures, à un rythme soutenu ponctué de silences bienvenus, les réalisateurs remontent le fil de la tragédie, des investigations. D’abord l’effroi de Gilbert Meunier, gendarme en fin de patrouille sur l’A10, ce 11 août 1987. C’est à lui que deux agents de Cofiroute font signe. La petite a été « jetée comme un sac », dit le juge Domergue. Un paquet ensanglanté : « En soulevant la couverture, j’ai découvert l’horreur », se souvient Gilbert Meunier. Traces de morsures, ecchymoses, brûlures, fractures.

Débute alors « le travail de fourmi », indique Pierre Bouyssic, le procureur de permanence. « Le petit corps, c’était une plaie… », précise-t-il, toujours ému, en un geste de la tête aux pieds. Rémy Maunier, chef de la section de recherche d’Orléans, est chargé de l’enquête : « Si l’enfant est identifiée, on aura les auteurs. Ça, c’est dans ma tête… Sans imaginer que ça va durer 30 ans. » Porte-à-porte dans les villages, à Suèvres notamment, tout proche. Annick et André Denis, couple de retraités, revivent « l’émoi » : « Les gens étaient extrêmement choqués. »

Le journaliste Philippe Renaud, de La République du Centre, est le premier informé, suivi de la presse nationale. Bientôt, il se résigne : aucune piste. « On a l’impression que cette enfant est un fantôme alors qu’elle a vécu un calvaire effroyable. » La diffusion de sa photo, sans les morsures aux joues, ne mène nulle part.

6 000 médecins interrogés, 66 000 écoles visitées

L’absence de signalement convainc le procureur : « Elle a été tuée par un membre de sa famille. » Le 9 septembre 1987, « la petiote » est inhumée au cimetière de Suèvres : « Ici repose un ange », lit-on sur une plaque. Le juge Domergue multiplie les commissions rogatoires (CR) : 4 000 personnes et 6 000 médecins seront interrogés, 66 000 écoles visitées, les gendarmes font même le tour des caisses d’allocations familiales.

Parce que « l’actualité chasse l’actualité », le magistrat instructeur lance un appel : « Un corps sans nom : qui est-elle ? », questionnent 120 000 affiches. Il contacte les journaux du Maghreb dont la suppliciée semble originaire, s’intéresse à la lycanthropie, à une secte. En vain. « On n’a absolument rien », se désole le commandant Maunier. Michel Hamel, 43 ans, a bien signalé une voiture blanche, un homme portant quelque chose de pesant, « peut-être l’enfant », ces seuls indices ne suffisent pas. En 1987, il n’y a pas de caméras aux péages, les gens paient en espèces, on ne mise pas encore sur l’ADN, souligne le général François Daoust, ancien patron de l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale). Fin 1989, le juge Domergue est muté. Son successeur clôture l’information le 12 février 1991. Tout le monde est sidéré.

« Personne ne défendait sa mémoire »

Tandis que les habitants de Suèvres fleurissent sa tombe, Jacques Pradel a l’idée de consacrer sa première émission « Témoin N°1 », en 1993 sur TF1, à « l’enfant abandonnée (…) Personne ne défendait sa mémoire ». Il espère « relancer l’enquête ». Des gendarmes sont sur le plateau : « L’un d’eux a ouvert son portefeuille, à droite une photo de sa famille, à gauche, celle de la petite inconnue de l’A10 », raconte le journaliste.

Audience exceptionnelle : 9,7 millions de téléspectateurs et des centaines d’appels, certains exploitables. Étienne Daures, procureur à Blois, « rouvre l’information sur charges nouvelles ». La juge Françoise Baïssus-Benezech veut « tout tenter » : « Je me plonge dans toutes les investigations. » Elle délivre des CR partout en France. Un an plus tard, la preuve par ADN en est à ses balbutiements mais elle y croit. Elle ordonne l’exhumation, « acte procédural très lourd » pour une jeune magistrate et mère de famille : « Je décide de le faire pour essayer de réparer l’irréparable. » De cette journée, elle ne reverra « que le cimetière et rien d’autre ».

En 2006, la procureure Joëlle Rieutort sauve le dossier

La moelle des os prélevée, l’ADN est stocké au laboratoire de Nantes. Il ne « matche » pas « mais on se dit qu’un jour ça pourra servir », raisonne la juge. Las ! sa successeure clôt le dossier le 28 août 1997… Il est sauvé par la procureure Joëlle Rieutort : « La prescription en matière criminelle était de dix ans. Si, après le 28 août 2007, quelqu’un était venu dire “je suis à l’origine de la mort de la fillette”, on ne pouvait rien faire. » Alors, « on fait quelque chose en 2006 ».

Elle s’adresse au Fichier national automatisé des empreintes génétiques, le FNAEG créé en 1998. Les scellés, conservés dans du papier Kraft – « une chance », selon le général Daoust – sont exploités : sur le maillot de corps de l’enfant, l’ADN de la mère ; sur la couverture, l’ADN du père. Aucune correspondance au FNAEG. « Une forme d’échec temporaire », se résigne la procureure.

Ainsi arrive-t-on au 4e épisode, « Le dénouement ». Personne n’a lâché. En 2013, la ténacité paie : deux ADN masculin et féminin sont isolés, « le frère et la sœur de la petite martyre », explique le journaliste Adrien Cadorel.

Un client insatisfait de son tiramisu…

 « Quand l’affaire débute, j’ai 19 ans et quelques, je suis à la faculté de droit de Bordeaux, poursuit Frédéric Chevallier. J’arrive le 1er septembre 2015 au tribunal de Blois, comme procureur de la République, et donc je prends le temps de m’imprégner de ce dossier. » « Respectueux » des enquêteurs et de ses pairs, il veut « être prêt ».

Le 21 octobre 2016, un client insatisfait de son tiramisu se bagarre avec le patron d’un bistrot de Villers-Cotterêts (Aisne). Les gendarmes prélèvent son ADN et l’envoient au FNAEG. Et le 27 avril 2017, les agents qui gèrent le fichier informent la section de recherche d’Orléans. Il matche à plus de 99,9 % avec le profil de l’homme au tiramisu. Âgé de 3 ans en 1987, c’est le frère de la fillette de l’A10.

Une cellule de six gendarmes dessine l’arborescence familiale, enquête et surveille les parents, séparés, de sept enfants ; six sont en vie. La septième, c’est Inass Touloub. Née le 3 juillet 1983 à Casablanca, au Maroc. La petite martyre de Suèvres.

Le 12 juin 2018, les parents sont interpellés, puis mis en examen et écroués (ils sont depuis libres sous contrôle judiciaire). Le procureur Chevallier est soulagé « que la justice, 31 ans après, ait pu mettre un nom sur la petite ». Grâce à la persévérance inouïe de gendarmes, de magistrats. Les versions du père et de la mère sont exposées dans ce dernier volet, qui s’achève sur l’inattendu :  « Un loupé », selon le juge Domergue. Les documentaristes ont découvert que l’affaire aurait pu aboutir grâce à TF1, en 1993 ! On vous laisse voir comment et pourquoi.

À Suèvres, les habitants ont fait ériger un monument : « Inass. 3 juillet 1983 – 11 août 1987. » La tombe est la plus fleurie du cimetière.

 

(1) Série de Jérémy Frey et Pierre-Antoine Souchard, écrite par ce dernier avec Grégoire Queinnec, montage de Nicolas Lartigue, Nova Production pour Canal+ Docs, disponible depuis le 31 mars.

 

 

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