Insolite : Quand les druides faisaient fonction de juges

Publié le 27/11/2025 à 17h00

Si vous aimez les aventures d’Astérix et du célèbre druide de son village, Panoramix, alors vous ne serez pas étonnés d’apprendre que les vrais druides, du temps des vrais Gaulois, tenaient une assemblée annuelle, dans la fameuse « Forêt des Carnutes ». Dans la bande dessinée, cette assemblée est un concours du meilleur druide ; dans la réalité, elle était le premier tribunal unissant les Gaulois.

Insolite : Quand les druides faisaient fonction de juges
Rome, Bronze statue of emperor Caesar Augustus, Forum of Augustus in the background

La forêt des druides

La parution du 41e album d’Astérix le mois dernier, qui emmène nos héros en Lusitanie  (Portugal) est l’occasion de revenir sur les liens insoupçonnés entre Astérix et le droit. Paradoxalement, les cours et manuels d’histoire du droit ne disent rien des lois de nos ancêtres pour leur préférer celles de nos envahisseurs : les romains.

La forêt des Carnutes apparaît dès le 3e album d’Astérix, en 1963, dans lequel celui-ci se rendait à l’époque chez les Goths. Ce lieu, repaire secret réservé aux druides, est présenté par le narrateur dès les premières pages : « Dans le village gaulois où habitent nos héros, Panoramix, le druide, prépare activement son voyage pour la forêt des Carnutes. C’est dans cette forêt qu’une fois l’an, tous les druides gaulois se retrouvent pour comparer leurs méthodes, prendre contact et disputer un concours où sera élu le meilleur druide de l’année ». Le reste des aventures d’Astérix nous renseigne sur le fait que cette forêt était interdite aux femmes, exclues des fonctions de druides, et que s’y tiendrait un concours de sortilèges et potions magiques ; de même qu’un temps réservé à un colloque sur des thèmes chers aux druides et de nombreux jeux de mots :

« Ta conversation est amène..hir !

– Passe-moi le celte !

– Rien ne serpe de courir !

– Ce que je ris..gaule ! »

La forêt des juges et des juristes

Mais d’où est venue aux créateurs d’Astérix, Uderzo et Goscinny, cette idée de réunion des druides dans cette fameuse forêt qui exista vraiment ? Les Carnutes étaient un peuple Gaulois, au même titre que les Arvernes ou les Helvètes. Eh bien tout simplement de César lui-même et de son fameux ouvrage Commentaires sur la guerre des Gaules, principale source de documentation de René Goscinny pour écrire les scénarios d’Astérix !

Voici ce qu’écrit César : « Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et qui soient honorées ; car la multitude n’a guère que le rang des esclaves, n’osant rien par elle-même, et n’étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes, d’impôts énormes, et de vexations de la part des grands, se livrent eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes privilégiées, l’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers. Les premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines religieuses. Le désir de l’instruction attire auprès d’eux un grand nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les Druides connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées. »

Il poursuit en expliquant, chose absente des aventures d’Astérix – mais tout autant des cours d’histoire du droit français – que les druides faisaient fonction de juges dans les villages Gaulois ! : « Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s’il s’élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent ; ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices ; c’est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des criminels, tout le monde s’éloigne d’eux, fuit leur abord et leur entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés ; tout accès en justice leur est refusé ; et ils n’ont part à aucun honneur. »

De Brocéliande aux Carnutes

Enfin, on y apprend, contre l’idée répandue par César lui-même que les Gaulois étaient loin d’être une juxtaposition de peuples étrangers cohabitants, mais que l’unité de « la Gaule » était assurée par les druides, ne répondant qu’à une même hiérarchie organisée entre tous les peuples Gaulois et tenant même une instance judiciaire commune, jugeant des cas divers et variés : « Tous ces druides n’ont qu’un seul chef dont l’autorité est sans bornes. À sa mort, le plus éminent en dignité lui succède ; ou, si plusieurs ont des titres égaux, l’élection a lieu par le suffrage des druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. À une certaine époque de l’année, ils s’assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour le point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance dans la Bretagne, et qu’elle fut de là transportée dans la Gaule ; et aujourd’hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus approfondie vont ordinairement dans cette île pour s’y instruire. »

César, grand menteur dans son livre, inventa les sacrifices Gaulois, allant même jusqu’à imaginer la mise à mort, lors des funérailles des artisans Gaulois, de leurs meilleurs clients (attention avant d’acheter chez un fabricant un peu âgé…), que rien d’historique n’atteste, mais dont les descriptions faites par César l’ont sans doute aidé à obtenir l’approbation de la conquête de la Gaule par les instances romaines de l’époque…

Mais où se trouvait la forêt des Carnutes ? Les druides purent faire une cartographie des peuples gaulois dès le 4e siècle avant notre ère, qui se précisa lentement. Ils choisirent de déplacer leur lieu « d’assemblée nationale » de la Bretagne aux Carnutes, c’est-à-dire de la forêt de Brocéliande à la forêt de Chartres, qui était à l’époque le centre géographique et géométrique de la Gaule. Le Finistère, le pied des Pyrénées, le golfe de Lion, le bout du plateau suisse et le cours du Rhin : la forêt des Carnutes se tient précisément à 450 kilomètres des principales cités gauloises les plus éloignées…

Bonsoir !

 

Plan